La ville au bord de l’eau

La ville au bord de l’eau
La ville au bord de l’eau huile sur toile, 1947 Donation Pierre et Kathleen Granville, 1969 © Musée des Beaux-Arts de Dijon/François Jay © ADAGP, Paris

lundi 8 juillet 2024

Le bel été

 Il pleut ici comme un été de ma jeunesse. Les hortensias n'ont pas grillé, nous dormons fenêtres fermées les nuits sont fraîches. Les grives s'enivrent de cerises, les chats guettent l'aubaine, il pleut sur le lapin qui mange les fleurs de trèfle. La catastrophe est remise à plus tard, ailleurs, aux feux de Californie, à la montée des eaux -une carte dessine les nouvelles îles les possibles atlantides, les futurs fjords et jeunes abers. Mais pour l'heure il est permis de vivre et nous respirons ici mieux qu'hier même si chacun sait  le moment fragile et l'accalmie trompeuse, n'importe, on a cueilli deux kilos de groseilles, un de cassis, et ce soir c'est confiture (les gelées nous ennuient).

lundi 24 juin 2024

Aux absents

 Parfois, sans crier gare, quelque chose nous prend comme nous saisit le vent qui fait pleurer -Etretat, en janvier, on pleure on est cinglé, où êtes vous passés? Le temps de se retourner, le trou dans l'eau s'est refermé sur vous, il a fallu continuer sans. Les absents manquent et si le trou se referme, l'absence n'est jamais comblée, elle creuse en nous des courants d'air glacés mais ce qui nous transit, c'est de comprendre qu'on ne cesse de vous perdre, qu'on vous oublie pied à pied, ce combat perdu qu'on mène, qu'on ne cesse de perdre, vos mains, vos voix, vos yeux qu'on ne sait plus susciter, qui pourtant nous appellent dans un monde indifférent.

vendredi 21 juin 2024

Ich habe genug

 Peut-être rien ce jour, un rayon de soleil qui passe ou qui perce, le buffet qu'on a fermé, on lui préfère la fenêtre ouverte où les chats s'attardent, les fleurs des capucines cramoisies, il est des jours où une fleur suffit. Ce qui chante, oiseaux plus ou moins communs du jardin, bouleversants barytons allemands, Schubert, Messiaen, peu importe finalement qui chante, ce qu'ils chantent, il faut être reconnaissant, ceux qui chantent repoussent la fin même, inventent mon présent. Que le vieux temps reste au buffet, quant au bel avenir, c'est du boniment, du vent: à qui nous ment répondre par le chant, cueillir la capucine, l'éclaircie de maintenant je l'ai vue.  Que le chanteur épouse le hautbois, sa voix la joie, avant que tout ait disparu.

jeudi 13 juin 2024

Monter à Grâce

 Je n'aime pas me souvenir, je préfère que ça me revienne, un baiser d'aube, une boule de neige, le jasmin la nuit, ma sœur qui courait de curieuse manière, ce qui fait retour et suspend le temps, il faut le laisser ressurgir ne rien forcer, être patient, peut-être rien ce jour, peut-être l'essoufflement, le point de côté quand on avait pris le chemin de la côte de Grâce -pour mieux voir le Havre en face, il fallait un franc et la lunette nous projetait vers le port, la cheminée de la centrale et les réservoirs de carburant, qui aurait voulu mettre un franc pour voir des fumées et des pétroliers? On nous refusait le franc, on rentrait dans la chapelle, puisqu'on aimait les bateaux, on admirait les ex-voto,  cela faisait rêver les voiliers suspendus et les marins sauvés, des plaques de marbre remerciaient la vierge. Rentrer ce n'était rien, on dévalait le chemin, indifférents aux toits de la ville, joie de la pente, perspective du goûter.

lundi 10 juin 2024

Bruits

 Voilà trois ans que je vis au jardin, j'ai appris les chants et les cris, les bruits et les couinements de la souris dans la gueule du chat. Toutes les grives ne sont pas musiciennes, un âne nain qui brait en vaut un ordinaire, et les paons qui s'aiment le font savoir. Les canards préfèrent la grand mare à la nôtre, j'aimerais qu'elle convienne à quelque reinette verte ou grise, je ne crains pas les coassements,  mais déjà qu'y vrombisse la libellule (la grande bleue, la petite noire) me contente. J'aime les renardeaux gris qui courent au pli du chemin, le vent dans les  cerisiers la grande fleur mauve de la clématite, jusqu'au bruit de la gamelle de fer blanc que renverse le hérisson qui mange des croquettes pour chat, c'est ici, c'est ainsi, je m'y tiens loin des autres bruits.

lundi 20 mai 2024

Potager

 Il n'y avait pas de potagers dans les jardins bourgeois de mon enfance, fruitiers, verger passe, mais les rangs de poireaux , les semis de radis, les histoires de lune montante, ce savoir d'almanach et les dos cassés des vieux qui binaient leurs carrés pas question, cela sentait le pauvre et l'effort, seule exception les rames de haricots entortillées de lianes, enfants nous n'aimions pas  trop ça les haricots verts, les enfants sont difficiles soupiraient mère, tantes ou grand-mère, et d'évoquer la guerre, les topinambours et les rutabagas, fallait pas faire les délicats en ce temps là. Mais  voilà qu'on y a goûté, qu'on a aimé -pas les rutabagas, il faut rester honnête- et quoi de plus fin, quoi de plus délicat que le topinambour? - elles avaient tort les vieilles chipoteuses.

Tanguy a placé des piquets, retourne le carré, donne forme au potager où sont déjà plantés deux pieds d'artichauts beaux comme des chardons gris. Dans des petits godets patientent des promesses de courgettes, de poivrons, d'aubergines, de courges et de potimarrons. Les haricots attendent un treillage où ils se mêleront aux concombres du Mexique. Un potager sans semis de radis, sans porette repiquée, ans carottes, sans patates, et sans topinambours: on ne déterrera pas, c'est ainsi décidé, un potager un peu bourgeois, somme toute.

dimanche 5 mai 2024

Anarchie du jardin

 Il pleut encore ici comme depuis des mois, mai n'y fait rien tant pis, j'écris sous deux lampes, le poêle rougeoie, dehors l'herbe a tout envahi, c'est très vert ici, vert et gris, les chats dégoûtés dorment sur les fauteuils, il ne fait ni chaud ni froid, il pleut, c'est comme ça. Le jardin s'est ensauvagé, moins que le monde cependant, sont stupéfiants les enragés, s'en tenir loin si possible, et tolérer les herbes folles et les orties, cette sauvagerie-là, ronciers conquérants, bambous hors de contrôle, lierre proliférant, on s'en accommodera et l'on accueillera avec reconnaissance les abeilles, les papillons, les libellules bleues vrombissant au dessus de la mare, il est aimable le désordre, chaleureux le foisonnement qui fleurit, insensé, cette anarchie-là, oui, décidément.

mardi 30 avril 2024

Dove sei?

Dans l'autre Italie qu'irrigue l'autoroute et les voies à grande vitesse, celle que traversent les Audi suisses qui foncent vers la Toscane, l'arrogance de Ferrero, de Barilla, les musées à la gloire des voitures et de Pavarotti, un monde de bruit. On comprend mieux qu'il faille couper la plaine, on se prend de sympathie pour les rangées de peupliers qui ploient sous le vent et lâchent dans l'air comme des fleurs de coton, il neige des chatons, c'est la Romagne, un pays de cinéma, on se rappelle un vers de Pasolini, on se souvient de Silvana Mangano, de son visage de cire, c'est la campagne près de Rimini où il neigeait des chatons lors du mariage de la Gradisca, je me souviens comme il neigeait chez Fellini. On se blottit sur des placettes à l'abri du vent, des enfants chevauchent des lions de marbre -c'était jour férié à Modène une fanfare a joué des airs militaires puis Bella ciao devant la cathédrale puis, deux rues plus loin, une manifestation de soutien à la Palestine (déjà la veille à Bologne, la voix d'une étudiante se brisant net au mégaphone au milieu des drapeaux au triangle rouge). 

Enfin la géométrie des hauts murs de Ferrare, ces ombres savantes, le retable de Garofalo, le souvenir de Dominique Sanda, des bicyclettes impérieuses, les fresques scotchées du château d'Este, la vérité tremblante des rimes de Bassani.

vendredi 5 avril 2024

Floréal

 Nous aurons connu des plages heureuses, l'Italie d'avril, ses arbres de Judée étranglés de glycines, la neige sur le camélia, des concerts dans la blancheur calcaire d'églises toujours fraîches, les falaises de craie d'où pleurent des champs de lin. La chaleur montait sans qu'on s'en inquiète, le malheur on le repoussait à demain. Pâques nous était piqueté de jonquilles, de primevères, de coucous, d'anémones des bois, mais aujourd'hui voilà les cerisiers en fleurs et le petit poirier louise-bonne, et les derniers pétales roses du pêcher. Ce qui se passe, chacun le sait, ils se ruent au printemps les arbres, ils sont comme nous déboussolés. Quant aux jacinthes, elles tapissent déjà les clairières, seront fanées en mai, et le muguet qu'en sera-t-il?

L'irréparable nous le voyons navrés encrer nos paysages: mars aux champs orangés gorgés de glyphosate, avril jauni de l'inepte colza, on ne compte plus les haies arrachées, l'eau souillée jusqu'aux secret des nappes, on connaît les poisons instillés rémanents, permanents, les polluants éternels, cap au pire, haro sur le vivant.

Nous aurons connu les amandiers en fleurs en février, les cèpes en été sous les chênes du temps où il pleuvait l'été, les premiers crocus sur les alpages suisses, les rhododendrons  arborescents de Varengeville, les grelots mauves de juin sur la hampe des digitales, puis les groseilles et les framboises, les cerises blanches, les cerises noires, ce monde affolant de couleurs, de jus, de sucre, ces parfums, tout un calendrier bousculé, le temps qui s'emballe et nous échappe.

dimanche 17 mars 2024

Pas de mais

 Lorsque nous aurons fait le tour du monde, de la question, du pâté de maisons, lorsque fatigués jusqu'en nos dimanches, nous nous assoirons  pour écouter le temps passer dans la rue comme dans nos artères, et nous rirons de nos dernières dents au souvenir de nos passions vaines. On croyait qu'il serait possible de voler le feu, de nos propres ailes, se brûler un peu, tomber dans la mer et nager la brasse sans couler, s'enfouir sous les cendres des visages aimés mais n'en pas mourir. Or il n'y a pas de mais, comme disaient les mères pour faire taire les enfants raisonneurs, pas de mais, pas d'échappatoire, et foin des modalisateurs. Dans cette fatigue au fauteuil, demi sommeil, demi deuil, s'aviser du poing refermé qui nous tient et nous serre les côtes, la gorge, les couilles -à chacun son enfer- jusqu'à ce que Tanguy survienne et propose qu'on sorte, on s'en sort en sortant, pas besoin de la mappemonde, on se contentera d'un tour sur la côte, de jardin, d'un passage à la pépinière, promesse de lupins, parfum de chèvrefeuille et feuilles de verveine.

jeudi 7 mars 2024

Lumière de mars

 La lumière nous réveille au matin, la lumière crue de mars qui frappe les carreaux, et les volets ouverts, prend la maison d'assaut, impérieuse, effaçant sans effort des mois d'anémie grise. Au travers de ses faisceaux volent des poussières enfiévrées et quelques poils de chats. Ils sont sortis, les chats, ils prennent la chaleur contre les silex du mur. Le jardin s'enivre de fleurs, l'herbe est d'un vert aussi acide que la palette de David Hockney, le ciel s'éclaire enfin, s'affranchit du bleu durci de l'hiver, et déjà Tanguy rempote les deux pieds d'artichaut dans la véranda. On devrait être blasé, ce chambardement des cycles, le chant des oiseaux, le bariolage du prunus, des forsythias, des pêchers, des bouquets de jonquilles, on devrait se méfier, tant on a souffert des morts de mars, on sait que c'est un mois brutal, n'importe, on se laisse embarquer, on espère des morilles, des tricholomes de la Saint-Georges, c'est un peu tôt, on regarde pourtant.

lundi 4 mars 2024

Gelée blanche et fleurs de pêcher

 Il a gelé blanc, on l'avait bien dit, les fleurs de pêcher c'est si joli mais ici, peu de chances pour des pêches en été, un gel en mars et c'est fini, tant pis, les fleurs ça nous suffit, même si pour ne rien cacher, on garde un peu d'espoir pour les pêches de vigne, en boutons sur la tige, on aime leur chair sanguine, pour elles on attendra les fleurs et peut-être en septembre le jus rouge sous la peau cotonneuse, ce serait bien, mais pour l'heure c'est le soleil qui chante aux fenêtres, deux grives se battent et Fidelio dort sur mes copies, merveilleux prétexte pour différer l'ennui.

lundi 26 février 2024

Saint-Benoît-des-Ombres

 Il y avait, ces années-là, un homme à Saint-Benoît-des-Ombres, plus seul que cet homme-là, cela ne se peut pas. C'est dans un pli des bois du Vièvre sur le bord du plateau, on peut descendre bien bas, mais c'est un beau village, s'y tient un pèlerinage, on en repart avec une branche d'if béni qui protège du mal fait (mais si le mal est fait, qu'y faire? -je ne sais pas); c'est le jour du printemps et de la Saint Benoît, la petite église est remplie jusqu'au caquetoire, on y vient de l'Orne on y vient de loin, on protège maisons et troupeaux, le saint bonhomme y veille sinon en personne, du moins en effigie (sur le caquetoire, sa statue de bois). A la Saint Benoît, l'homme restait chez lui, avec son crayon gris, l'if béni ne suffisait pas, l'église il  la préférait vide, elle l'était la plupart du temps, pour graffiter de son crayon comme un journal de sa misère sur l'enduit, entre les Ex-Voto "Reconnaissance à Saint Benoît", les épisodes de sa vie encalminée là, Saint-Benoît il n'en bougeait pas, pas le permis, rien pour partir, sa prière elle revenait quelques fois, avoir assez d'argent pour prendre le bus et fuir, jusqu'à Evreux peut-être, mais où prendre le bus, il n'y a pas de bus, sauf ramassage scolaire, Saint-Benoît il n'en bougerait pas, il sera l'ombre de Saint-Benoit, l'ombre c'est encore trop peut-être.

dimanche 18 février 2024

Point de lendemain

 A peine sorties, déjà courbées, les jonquilles ploient sous la pluie, ce dimanche gris comme ventre de souris, le vent qui vous saisit de biais ne vous transit pas pour autant, ce sont des rafales tiédies, les chats ne sortent pas, qui craignent le vent  plus que la pluie, le chat noir dort près du poêle ronflant, Tanguy écoute la messe en ut, qui pourrait croire à la guerre qui gronde, à la mer qui monte, à la fin du monde? Laurent ne viendra pas ce jour chercher les pierres qui lui manquent, partie remise, un autre dimanche, rien ne presse, la guerre ce n'est pas pour demain quand-même, nous sommes de ces chanceux qui ne savent pas ce que c'est, cela nous paraît insensé, les bambous plient sous le vent tiède, ce qui advient, pas pour demain, c'est la fin du lendemain même, et bambous de se balancer.

samedi 17 février 2024

Trop tôt

 Ce qu'on se dit du temps qui passe, entre deux avis de décès, le bois qu'on a brûlé, les cendres qu'on a répandues, les braises qui se sont éteintes, ce qu'on se dit à voir le chat se rouler dans la poussière grise, à humer l'odeur de la fumée dehors, du temps qui passe, qui accélère tout, c'est l'hiver il fait chaud, les crocus sont arrivés, orange les premiers, puis les violets, on attend les préférés blancs veinés, on attend peu, trop peu, sont arrivées les premières fleurs sur le prunus et toutes les jonquilles, c'est février c'est le printemps ce qu'on se dit du temps qui passe, on reprend les tours de jardin, les fruitiers en boutons bien trop tôt, avril mordra les fleurs d'un gel fatal aux fruits, ce qu'on se dit, ça va trop vite c'est bien trop tôt la fin de la dormance, les oiseaux s'enchantent, on ne leur dira rien, des étourneaux, leur laisser l'insouciance, la grâce des murmurations.

dimanche 4 février 2024

Un frémissement

 Le soleil point c'est un peu tôt mais la terre frémit on voit les taupinières, ça se réveille, les jonquilles boutonnent, les hellébores fleurissent les primevères tapissent, revient l'envie du jardin, se mouiller les pieds pour voir si jamais les crocus mais pas encore, la première fleur du camélia mais non les oiseaux chantent tôt le matin la vérité du merle de Gautier, chanter trop tôt, célébrer dès avant fi du gel le printemps parce que l'hiver fatigue, il n'est pas encore temps mais nous vivons  d'impatience et nos élans sont ceux de vieux enfants.

dimanche 28 janvier 2024

Jardin d'enfants

 Dans ce jardin-là, ce qui s'est passé, ce qui se passa, un poirier foudroyé, des enfants roulant par la pente de la pelouse, le sable du bac s'écoulant vers septembre quand la pluie revenait, des merles tués par balles et j'ai gardé la carabine. Des aoûtats l'été, ça ne sert à rien de se gratter, la mère n'est pas là, elle parle avec sa mère dans la chambre de celle-ci, assise dans une bergère tendue de toile de Jouy, c'est joli non? c'est doux la bourgeoisie. La mère redevenue fille oublie, s'enivre de potins avec sa mère chérie, plus d'enfants -ils jouent au jardin- plus de mari, plus de place pour rien mais la joie d'abolir le temps et le chagrin, le temps qui s'éternise dans le jardin où les enfants jouent, où les enfants s'ennuient -il ne se passe rien le temps très lentement, le bruit des voitures à cheval des derniers paysans, samedi matin tôt, ils vont vendre au marché, le bruit franchit le mur, c'est un événement, on s'ennuie ferme, il ne faut pas déranger maman.

Dans ce jardin-là, ce qui s'est passé, ce qui se passa, un poirier foudroyé jadis, des tourterelles abattues d'une balle par le père, une odeur de plumes brûlées qui sort de la cuisine, le père range la carabine, le mère de la mère est contente, les roucoulements la réveillaient. Le tas de sable a fondu qui révèle des veines de terreau noir, impropre aux jeux d'enfants, les châteaux, les pâtés, on  pourra se gratter, il ne reste qu'à s'ennuyer, se courir après se cacher dans les buissons, dans les greniers, entre les rangs de groseillers, dans l'ombre où les pommes sommeillent sur des claies, dans la serre abandonnée où fleurissent les ruines de Rome et pourrissent des clapiers vides, c'est un deux trois soleil! cache-cache, cache-tampon, chasse au trésor, beaucoup de noms pour peu de jeux, des enfants qui restent dehors.

Ce jardin-là, ce qui s'y passa, ce qui s'y est passé ne passe pas, le poirier foudroyé n'était plus qu'une souche recouverte de lierre, on ne comprenait pas qu'il manque, on s'ennuyait autour, on aurait bien voulu sortir, où était le danger? la maison on la retrouverait, l'araucaria dominait le quartier, mais le portail restait fermé alors on jouait résignés. Le père parfois s'en mêlait, le père se mêlait aux jeux, dénichait les petites filles cachées comme des oisillons au nid, le père ne jouait qu'à son jeu, le père ne s'ennuyait pas qui jouissait, fille et nièces le subirent dans ce jardin-là, quand leurs mères parlaient à leur mère dans un décor de bergerie.

mercredi 17 janvier 2024

Verglas

 Des branches de verre sous le lampadaire qui pleurent, flaques par terre, parfois il pleut des pierres. La mare est prise où se réverbèrent silence fendillé et craquèlement des tiges ployées sous la la glace, fine carapace où glisse un merle aventureux. C'est un matin gris où luit la stalactite, où plient les bambous givrés qu'il aurait fallu couper l'été dernier, s'y perche la mésange charbonnière qui attend son tour pour picorer la boule de graisse de la mangeoire. Ce que je vois de ma fenêtre ne se laisse pas épuiser, c'est un monde incertain, dans l'entre deux: ce qui coule se pétrifie, ce qui fond se fige, la glace goutte, les flaques vitrifiées défient le marcheur téméraire. Il faudrait rentrer du bois, il est urgent d'attendre, on verra bien quel état choisit le monde, liquide ou solide, coulant, stupéfié, glacial ou radouci.

mercredi 10 janvier 2024

Paysage sous la neige

 La neige est tombée, pas des tonnes, non, mais assez pour faire revenir l'enfance, les bruits si nets, la qualité du silence, le froid, cette rareté qui nous stupéfie. La neige est tombée comme une surprise, au matin, et ce fut un cliché noir et blanc, Kertész, Kundelka, un photographe en K, un qui sait nous donner froid. Ce soir tout est un peu fondu -en Normandie la neige ne dure pas- un peu sali, du blanc rouillé, de la bouillasse, des brins d'herbe et les perce neige relevant leurs boutons qui veulent mériter leur nom, et c'est Arpad Szenes qui hante mon jardin, un lavis d'espaces ras, j'aurais préféré Maria Helena Vieira da Silva, je me serais perdu dans les bois, elle aurait peint un souriant labyrinthe, et, sans avoir l'air d'y toucher, d'une touche chantante, elle aurait apporté la lumière qui manque à la neige ce soir.