La ville au bord de l’eau

La ville au bord de l’eau
La ville au bord de l’eau huile sur toile, 1947 Donation Pierre et Kathleen Granville, 1969 © Musée des Beaux-Arts de Dijon/François Jay © ADAGP, Paris

jeudi 10 avril 2014

Sourd, il écoute.

Tu t'appelles Alexis, tu me tends un micro. Je ne comprends pas, elle m'explique: tu es sourd profond, dit-elle. Tu veux m'entendre parler de Didon et d'Enée. je passe le cordon au fermoir aimanté. Je commence, et Virgile et Purcell, et les sorcières, et les belles abandonnées, et les palais enchantés, et les grottes affreuses. Je parle à tous, je ne parle qu'à toi. Tu me regardes et tu approuves, concentré comme on ne l'est pas. Et lorsque la musique est là, que Jessye Norman chante When I am down in earth, plus Reine de Saba que reine de Carthage, il me semble alors que le micro s'est inversé et c'est moi qui vibre au rythme de ton vertige et de tes yeux écarquillés.

vendredi 4 avril 2014

L'emporté

Nous ne savions pas que le vent viendrait, et que d'un souffle, il emporterait la maison, les livres, les petits cochons. Nous étions jeunes et nous nous donnions à la nuit, nous avions arraché les manches de nos chemises à carreaux, et jamais nous ne demandions le nom de qui osait l'étreinte et le baiser. Nos vies suintantes dans la fumée des bars se tenaient au comptoir où nous guettions l'entrée d'un christ avantageux. C'est le vent qui s'est engouffré, et nos mirages évanouis, et les livres effeuillés, et les petits cochons envolés sans qu'on puisse crier au loup.