La lumière est revenue avec les vieux amis, ce que nous sommes devenus, des vieux marchant heureux de le pouvoir encore, embellis par la lumière d'automne sur leur automne, étonnés sous le ciel bleu et cru d'après la pluie. Nous avons marché vers les Vaches Noires, le long de la falaise d'argile, coupant par les bancs de sable de la marée basse, un peu plus hésitants que naguère lorsqu'il s'est agi de franchir les mares et de sauter par dessus les menus ruisseaux de l'estran, plus raides mais encore valides. Cà et là des couteaux giclaient une eau sableuse, des étoiles de mer aux bras spiralaires s'enfouissaient en hâte, deux coquilles Saint-Jacques nous ont même tiré la langue. Les coques n'étaient pas encore sorties qui préfèrent le début de la marée montantes, mais d'autres lamellibranches sortaient à la surface, pas des tellines, trop rondes trop grosses, trop vernies pour être des palourdes, on les pêchait parfois à Pen-Bron, ces vernis à la saveur si forte qu'ils en devenaient écœurants, on les nommait ainsi, faute de mieux, "vernis". Se retrouver dans les enfants qui patouillent dans les mares et crient au moindre crabe dans l'épuisette, on se dit que rien n'a changé, on s'abuse: il suffit de constater la rareté des bigorneaux sur les pierres, l'absence des salicoques pour se détromper. Plus haut, marchant le long des éboulis les chasseurs de fossiles cassent des gangues d'argile pétrifiées à l'aide de petits marteaux qui n'ont l'air de rien, avec un sérieux d'orpailleurs. C'est l'ammonite qu'ils recherchent, c'est interdit désormais, ils n'en ont rien à faire, les broyeurs de débris de falaises, leur Graal c'est un gros escargot dont les volutes se devinent, parfois, sur le relief d'un caillot de terre. Nous passons, nous qui préférons les bivalves vivants aux gastropodes stupéfiés, qui n'en péchons plus guère, mais qui en mangeons volontiers.
le ravaudeur
Le ravaudeur n'a pas collecté toutes les pièces du puzzle. Le ravaudeur ravaude, j'entends par là qu'entre les morceaux de sa peine il suture, et que suturant il renonce à l'unité de ce qu'il rassemble et sa tâche c'est de faire tenir ensemble, et son travail un manteau d'Arlequin.
vendredi 30 octobre 2026
vendredi 23 octobre 2026
Austen
Tempête alors, qu'adviendra-t-il, tomberont-ils les arbres fragiles brûlés par l'été? Les feuilles volent en rafales, arrachées aux branches avant même d'avoir jauni. Les cycles hoquettent, on ne sait que penser -peut-on penser dans la tempête? On aimerait croire à la colère des choses, se faire romantique, courir sous la pluie pour noyer ses larmes comme une demoiselle dans un roman de Jane Austen, croire aux fusions, aux métaphores, à la convergence des luttes, mais Austen -puisque tel est le nom de la dépression- ne soulève qu'elle-même, ne renversera pas Macron, et pauvres gens, et jeunes gens, une autre dépression les guette. Puisse la colère souffler dans les bronches des faillis et des vendus, des profiteurs de guerre, des marchands de sommeil, des faussaires et des affameurs d'étudiants, puisse cette clique se disperser sous la rafale et se dissoudre dans l'humus comme les feuilles qui se détachent sous les efforts d' Austen, un peu d'espoir le ciel remue.
mardi 20 octobre 2026
Vérité de la denture
Faut-il que la rage nous ait pris, sommes nous rats en cage, grands singes hors des bois brûlés par nos soins, pelés, rôtis, nus, enfin que sommes nous devenus nous qui courons nus, qui avons-nous mordu, nos frères? nos chiens? Nos dents auraient dû nous le dire, nous dont le sourire appelle le fruit, ce n'était pas pour nous la viande, la chair, la boucherie. Pourquoi vouloir la peau du tigre, qui singeons nous ainsi, quelle imposture, quel appétit? Acharnés contre ce qui vit, nous nous répandons, cendres de nous-mêmes, plus bestiaux que les bêtes, plus bêtes, sous le soleil vainqueur nos corps boucanés ne feront même pas pitié.
mercredi 7 octobre 2026
Joie de la pluie
Enfin la pluie, la vraie, celle qui mouille, celle de la comptine, et reinettes de s'enjailler, fête de la grenouille, vertes dans les lentilles vertes, bonds, tressauts, superpositions batraciennes, il fait bon patauger entre herbes et feuilles d'iris. Elles ont survécu à l'été les pauvrettes et se jouent des feuilles qui tombent des arbres comme l'eau du ciel. Elles ont quitté les récits ridicules du temps où dieu se rappelait à nous pour nous noyer de sa colère, et le bâton de son nervi peut fouetter l'air près de ma mare, il n'en fera pas une chantilly de plaie d'Egypte, les reinettes sont revenues de tout, plus du tout mystiques mes Platées luisantes, ni gonflées de vanité, justes soulagées de vivre, pas rancunières pour un sou.
mardi 22 septembre 2026
Trois bolets rouges
On est allé -vieux que nous sommes, la machine abêtie, par habitude devenue notre nature- dans la forêt de Brotonne dont on aime la futaie haute de hêtres, on est allé aux champignons quand-même, il n'y en aurait pas s'était-on dit sous ce ciel bleu qui désormais nous éprouve, et de fait le pas n'a pas retrouvé le moelleux de l'humus, bien des mousses étaient brûlées qui l'an passé abritaient girolles et trompettes, et un coup de pied dans le talus suffisait pour répandre un nuage de poussière. Ma foi tant pis, les enfants couraient ravis sur le chemin, et puis on a trouvé trois bolets rouges, et autant de russules verdoyantes, ce fut leçon de choses que le garçonnet, fier de sa science nouvelle, s'empressa, mycologue subit, d'enseigner à sa mère qui promit de faire attention au reflet rose de la mousse des bolets fielleux, et le vertige me prit à considérer que lorsqu'Arthur, dans soixante ans, aura mon âge, la forêt que j'aime sera aussi morte que moi.
dimanche 6 septembre 2026
Chagrin de Raphaël
vendredi 28 août 2026
Sans retour
Le ciel a tonné ce matin, versant une pluie lourde sur la croûte du sol, terre cuite où elle ruisselle. Nous espérons qu'elle atteigne la mare réduite à un bénitier où les grenouilles prient pour l'élargissement de leur domaine. On a cueilli quelques mirabelles d'un vieil arbre qui n'avait rien donné ces dernières années, sauvé les rares quetsches à n'avoir pas chu avant terme, pas de quoi faire des confitures, mais une tarte, un crumble qu'on aura soin de parfumer d'une étoile de badiane (je réserve la cannelle à l'automne des pommes). Les mûres sont minuscules, comme confites, du sucre sans jus, qu'en faire? Les grappes de la vigne ensauvagée, déjà mûres, pendent des branches d'un laurier palme. Il faudrait aller chercher l'escabeau, mais il pleut trop, je glisserais (à ces précautions, à ces renoncements, je sais le vieillard que je suis devenu). Deux tourterelles sur le portail, roucoulent chaque matin et ne s'envolent plus lorsque j'ouvre les volets. Elles n'ont même plus peur des chats qui semblent avoir renoncé -ruse ou fatigue, je ne sais. On dirait que la vie revient, c'est peut-être vrai, mais trop d'arbres ont morts en dépit de nos soins, la pluie qui régénère ici se fait grêle un peu plus loin, ce n'est pas la vie d'avant, c'est une vie dégradée, fragile, et nous mêmes sommes épuisés.
jeudi 20 août 2026
Gouttes de pluie sur feuilles mortes
La pluie est revenue -ce que nous voulons croire, non nous n'apprenons rien- elle a fait rouir le lin séché que ramassent d'étranges engins, l'herbe en paillasson n'en est pas à reverdir, mais les feuilles flapies des arbres épuisés ont repris quelque allure -celles du moins qui n'étaient pas encore tombées. Les pommes, nous n'en croquerons guère; restent les poires, les williams rouges sont des tenaces, quant aux coings ils sont rares et rabougris. Marcher en août sur un tapis de feuilles mortes, un sentiment de cimetière, tant de chênes morts en Bourgogne... Ici les bouleaux ont souffert et beaucoup lancent des branches grillées dans le vent qui les fit rôtir, les noisetiers n'ont rien donné -que mangera l'écureuil roux qui nous dévalisait d'ordinaire? Il faut s'adapter nous dit-on -on est un con, rien de nouveau dans ce domaine- des trissotins susurrent leur chant de résilience, les techniciens vendent des climatiseurs, et les pépiniéristes font l'article pour les amandiers en Normandie, on y plante la vigne qu'on arrache ailleurs. Rien ne reviendra cependant de ce qui fit nos paysages, nos images, l'imaginaire même dont nous avons peuplé nos rêves. Et quand bien-même nous survivrions, notre monde, même reverdissant sous l'averse, disparaît sous les coups des prédateurs qui songent à vivre sur mars à qui nous souhaitons bon voyage, comme jadis à Dumollet.
vendredi 7 août 2026
Cinquième canicule
On arrose, soir ou matin c'est selon, les plantations que le vent brûle -les doctes, sur les ondes, parlent de l'effet sèche-cheveux, soit. Toujours est-il que les feuilles se racornissent, que les fruits tombent -quetsches de la taille d'une olive, pommes aux faux airs d'amour en cage - quant aux fleurs elles sont rares et naines, jusqu'aux roses qui se rabougrissent et changent de couleur. La mare serait à sec si on n'y avait pas versé une partie de l'eau de la citerne, et il faudra recommencer, il en va de la douzaine de reinettes vertes qui se laissent admirer, et des oiseaux qui viennent y boire. La grenouille agile préfère le plant d'hysope qui déborde de son bac, saute d'une tige à l'autre, revigorée par la fraîcheur. On les regarde, on voudrait mieux les protéger. Nous n'avons pas encore désespéré du jardin, du bocage et des bêtes, des hêtres de Brotonne qui n'en ont plus pour très longtemps. Nos paysages nos joies d'enfants, branches de noisetiers coupées pour faire des arcs, chemins creux verts comme le cresson des sources, les bractées du tilleul pour rêver qui de parachute, qui d'hélicoptère, tout un monde vraiment qui va disparaissant.
mardi 21 juillet 2026
Jean des Roseaux, 2
Jean des Roseaux n'a pas de père, sa mère on la connaît peu qui descendit de l'autocar avec des habits de la ville, le ventre rond le ventre creux. Il naquit de la Parisienne -c'est ainsi qu'on la surnomma, faute d'imagination, et comme tous les noms paresseux il lui serait resté si Gabrielle n'avait émerveillé les gens, brodant de ses doigts inflexibles des points admirables, inconnus du canton qui donnait dans la dentelle, mi Bayeux, mi Alençon. On pardonna l'enfant sans père à la cousette aux doigts de fée dont les travaux d'aiguille éblouissaient les femmes et jusqu'au vicaire qui voulut une étole. Elle y broda les poissons de Saint Antoine jaillissant de la soie bleue d'une mer idéale et devint Gabrielle au Dé d’or –au vrai, juste doré le dé.