Ronde jaune et orange

Ronde jaune et orange
Arpad Szenès, Ronde jaune et orange, 1955

lundi 9 mars 2026

Les dieux ont soif

 On ne peut pas ne pas voir, ce n'est pas faute d'essayer, pas besoin de machine pour nous tenir écarquillés, nous nous l'infligeons bien nous mêmes le spectacle de l'humaine horreur inhumaine. Il n'est pas de refuge, il est peu de répit, la fleur blanche d'un abricotier, les bras de qui on aime ce havre de sommeil, mais une fois réveillés sommes-nous Sigismond que le doute assaille? Avons nous tué nous aussi, sur quels cadavres avons-nous dormi, quelles villes bombardées durant notre sommeil, qui, somnambules de notre indifférence, avons-nous égorgé, une femme, un bébé, un transgenre, un vieillard? Qui avons nous haï pour n'être pas nous-mêmes? La terre brûle, l'eau manque, nous inventons des dieux pour justifier nos appétits, ce sont eux mentons-nous qui ont soif de sang en brandissant le couteau d'obsidienne sans regarder l'enfant que nous sacrifions pieusement devant nos semblables extasiés dans la communion de nos crimes.

samedi 7 mars 2026

Mauvais signe

 Il avait plu pendant des mois, il avait fait bien doux ma foi, le chaud du froid on ne sait plus, un hiver non plus, on éteint la lumière, on courbe sous l'averse et la mare se remplit. Un peu de neige, remord posthume, on se souvient d'il y a seulement quinze ans, du verglas, des congères, on le raconte, on en est incrédule et les enfants ne nous comprennent pas. Tout d'un coup les manteaux sont insupportables, le soleil éblouit, puis se voile de sables du Sahara, les fleurs de pêcher s'épanouissent trois semaines avant terme, les courts hivers raccourcissent, la fièvre s'accélère, elle sort du linéaire, un tiers de degré pour la dernière décennie, c'est établi, c'est clair comme la guerre qui fait voler des poussières d'empires, c'est gris comme les cendres de nos ivresses, ce que nous fûmes, boutefeux, combustibles, puis les riens rôtis de l'anthropocène.

jeudi 26 février 2026

Un bouquet

 Tout est fleur aujourd'hui, ce qui fleurit ce jour en Normandie ce sont les pêchers, les violettes de trois couleurs, les prunus, les primevères, les abricotiers, les jonquilles à leur zénith défient les forsythias qui pointent leurs boutons lancéolés vers la lumière. Déjà fanés, les perce-neige, les crocus, plus ou moins en berne, des orange disparus jusqu'aux violets marbrés qui surgissent enfin, comme si ce printemps-là, pressé, les oubliait pour d'autres ivresses. Il fait trop chaud, trop tôt, on le sait bien mais comment n'en pas jouir? Le soleil fait chanter les lentilles d'eau de la mare à son comble, il semblerait qu'on en soit quittes, et boutons sur les clématites, et bourgeons des rosiers résolus, tout se précipite, jusqu'aux premières fleurs du camélia, qui rouilleront  comme souillées au retour du gel, à la dernière giboulée; tandis que les fruitiers imprudents verront leurs fleurs flétries. Mais les oiseaux chantent, soyons étourdis.

mardi 24 février 2026

Ce qu'on doit vider

 Alors il a fallu que j'y retourne (j'ai eu tort, je suis revenue, ce qu'elle chante), j'aurais voulu ne pas, mais je ne suis pas Bartleby, c'est de l'irréel du passé, j'y suis retourné, voilà, mon neveu m'attendait tout sentait le moisi, les meubles en étaient enduits, les gravures piquées, la bibliothèque vide, les bibelots en vrac à la cave, faïences vieux Rouen, chandeliers de bronze devenus pieds de lampe, il avait vécu là, du temps du Covid, avait eu besoin de place, en avait fait, voilà, c'est ainsi qu'elle va la vie. Il a fallu faire le tri, c'était difficile, elle ne jetait rien ma mère, il y avait nos jouets d'enfants, les trente trois tours (un tiers) un robot "charlotte", les lettres de son père, des rideaux pâlis, des draps rouillés, le globe brisé d'un bouquet de mariée, ce qu'il reste d'une vie, je renonce à l'inventaire, quelques cartons des livres du grand-père, des livres vert de gris, La Varende, Brasillach, Bardèche, Barrès, même leurs noms balbutient que mes neveux ne connaissent pas, je prends un Lartéguy, l'ouvre au hasard, il est question d'un viet qui sue la haine du blanc, mais là c'est un livre du père, ça d'où je viens, cette droite là, mais les familles sont compliquées puisqu'un autre carton déborde de vieilles revues d'Amnesty dont ma mère était membre, et nos bulletins scolaires, et des vêtements de poupées tricotés pat Cathy, et ses poèmes aussi, illustrés de photocopies d'herbes sèches, ce qu'il reste, ce qu'on doit vider. Il a fallu se partager, mes neveux ne voulaient pas grand chose, tant tout leur était vieilleries, restes un peu dégoûtants qui salissent les mains, lampes à frotter sans espoir de génie, je suis rentré avec des cartons, le portait de maman par Roland, une aquarelle d'Herbo triste comme l'estuaire en janvier, et il a plu toute la journée.

mercredi 18 février 2026

Marie la folle

Qui étiez vous, Marie la folle qui me revenez du passé? Me revenir c'est beaucoup dire, je me souviens d'un béret crème, un manteau à ceinture serrée, on vous guettait Marie la folle mais pourquoi? Vous passiez vite, vous glissiez sur le pavement rose, du Passant -c'était ainsi qu'on appelait la terrasse qui surplombait la rue- on vous guettait craintifs et curieux, enfants reclus de l'affreux jardin, vous étiez l'événement du matin, le béret furtif, et vous bientôt disparue. Vous étiez peut-être une artiste, l'aïeule disait vous  évoquant la vieille originale, maman nous rassurait, parlait de folie douce, c'était ainsi que par la petite ville on traitait les vieilles filles si seules qu'elles soliloquent dans la rue. Vous ne nous avez jamais vus, nous étions des enfants cachés, cachés mais c'était inutile, jamais vous ne leviez les yeux, un béret, ce que l'on voyait passer du Passant, Marie la folle marchant vite, Marie la folle soliloquant.

mardi 17 février 2026

Ecouter les oiseaux

 Il faudrait retrouver le silence, puis s'ouvrir au bruit de la forêt, les brindilles qu'on brise, les feuilles entassées qui feulent quand on les foule comme des tigres de papier, alors le cri du geai qui nous trouve indiscrets, n'offrant qu'un éclat bleu dans l'entrelacs des branches où il disparait. Du chant, les oiseaux en dégorgent dans les haies des jardins, je n'en reconnais pas le quart, mais je sais la parade précoce et la perspective du nid. Il faut se taire, il faut les écouter, les regarder faire, ils font mieux que nous les oiseaux qui tiennent la promesse dès longtemps trahie par nous autres du cycle reconduit, la grive est musicienne aux premières jonquilles, les pinsons s'éparpillent, les pigeons s'aiment d'amour tendre quand nous remâchons nos rancœurs et fourbissons nos alibis, fossoyeurs du vivant, faussaires aux pures intentions, impostures de petits dieux régnant sur la charogne. 

jeudi 12 février 2026

Grise mine

 Encore un jour sans jour, le vent ne lève rien de l'écran gris, la pluie harcèle la terre ramollie, gifle les flaques, cingle les jonquilles entrouvertes. On n'éteindra pas la lampe, les nuages semblent s'accrocher aux voilages des fenêtres, il pleut comme une tristesse hollandaise, on boit du thé, les chats dorment sur le lit. C'est ici tempête paisible, ça pourrait durer des semaines, on s'en accommoderait, de la gadoue sous les semelles, la nuit quand même qui raccourcit mais qui s'abrège sans lumière, du vent de la pluie oui mais ce n'est pas la guerre, on la sent qui approche, ce n'est pas la guerre encore, le doux cri du vent sur les branches nues et noires, n'empêche quelle grise mine sur le visage des gens, quelle joie mauvaise ça couve, dans trop de regards froids la soif su sang.

jeudi 29 janvier 2026

Désespérer du jardin

 Bien sûr il fait jour un peu plus tôt, il ne pleut pas ce matin, les perce-neige bravent le gel, pas un bruit, les chats dorment ou chassent, je ne sais pas. Ici, on pourrait se croire à l'abri, on y vit un peu pour ça, cette illusion du nid, le besoin du repli, quand le monde bave de haine, que les mots s'encarnavalent, ce qu'on se dit, l'endroit paisible que la rage n'atteint pas. On se trompe sans doute, d'une lâcheté de vieillard. Certes, on frémit du sort des victimes, on s'effare des lois effacées, on sait qu'elle est fatale, la pente où glisse la ricanante humanité, mais le matin, on traine de la jambe et l'on reste au jardin, à tort, car ils viendront jusqu'ici, en meutes, les loups du chaos, de la basse police qui feront pleuvoir malheur et injustice jusqu'au cœur du hameau: dans ce monde-ci, plus d'asile, loin s'en faut.

samedi 17 janvier 2026

La nuit du jardin

 Nous n'en disions rien mais l'aube nous était un secret commun. Quelque chose, aux confins, se déchirait dans l'ombre et l'ombre s'entrouvrait, il fallait retrouver nos lits et nos vies du jour, le jour qui nous séparait: tu me déposais loin je finissais à pied, précaution vaine tant ces heures sont sans témoin. J'ai jeune ainsi marché dans le sommeil  des gens, épuisant mon désir dans la poussière des allées grises où nous nous retrouvions assis sur le dossier des bancs, sous l'orbe blanc des réverbères, parlant pour tuer le temps contre une nuit trop claire. Il fallait tisser de l'ombre où nous enfouir, nuage de nos haleines de janvier, fumée de cigarettes, feuillages qui frissonnaient de nous s'enlaçant sans mot dire ou si peu, fais moi du bien, je faisais de mon mieux. Alors nous remontions au belvédère et s'offraient à nous les lumières de la ville avant que l'horizon ne tremble d'un jour impudique, fende la nuit déteinte et que ne sonne l'heure d'un retour qui nous écœurait.

mercredi 14 janvier 2026

L'obscurité

 On savait pour la nuit -qui dit le contraire ment, qui dit le contraire la répand- mais on croyait aux cycles, on comptait les quartiers, et, jeunes, l'on marchait sous la lune pleine, lycanthropes au désir lancinant, inondés d'une lumière noire où se détachaient, candides, nos teeshirts, jusque sous la futaie où nous tracions nos propres rondes. Etions-nous seuls au monde dans le sommeil des brave gens, les seuls à savoir dans le silence coupable de la nuit de Saint-Jean? Aujourd'hui la nuit gagne, les cercles sont brisés for celui de Merlin dans Brocéliande en flammes, il faudrait se lever, reprendre forme -celle de la colère, du vent qui se lève, des amours impossibles de l'étoile et la luciole- et animaux enfin, hurler dans et contre les ténèbres jusqu'à ce que lumière s'ensuive, ce qu'il faudrait, ce qu'on se dit quand nos corps de vieillards nous trahissent, qu'on se couche épuisés, consentants, consumés dans un monde en cendres.