Emilia FAURE, Composition

Emilia FAURE, Composition
Emilia Faure, Composition, 1957

mercredi 28 avril 2021

Hors l'église

 Rester hors de l'église -elles sont fermées, ne se visitent pas, épidémie oblige, le gisant attendra- alors admirer les poutres du caquetoire, les colombages, ses motifs, les brins de paille perçant dans le torchis, tout cela bien restauré à Saint-Etienne l'Allier. S'émouvoir d'une survivance: une Normandie de naguère, humide, où grenouilles et bénitiers abondaient par le bocage, où l'on disait d'une éclaircie qu'elle chauffait une averse, d'où les caquetoires grands comme des abribus au porche des églises afin qu'on puisse dégoiser avant, après l'office pendant l'averse qui verse à seaux, s'écocailler en attendant l'éclaircie brusque comme un lever de rideau. La terre est sèche et le ciel bleu, on sort sans parapluie et les messes sont encore plus rares que les averses, le temps passe, les nuages aussi, les nuages ils disparaissent comme les mares du pays leurs miroirs, comme les potins des caquetoires qui n'abritent plus que des avis jaunis.

dimanche 25 avril 2021

Vivre sans

 Ma très vieille tante classe des photos, ça la fait  pleurer, le vieil oncle est mort qui les avait prises, il en prenait tout le temps, pas toutes rangées loin s'en faut, qu'il était beau me dit-elle, bon il est peu sur les photos puisqu'il les prenait mais j'en ai quand même, même sur son lit de mort il est resté très beau, Claire a pris une photo, tu verrais, c'est vrai, quand tu viendras je te montrerai je sais bien que tu ne peux pas, tu viendras quand ce sera fini tout ça, tu t'es fait vacciner au moins?  La première injection, c'est déjà ça, moi je n'ai rien senti, rien, il faut rester très prudent, en plus maintenant ces variants, le Brésil ces pauvres gens, Bolsonaro c'est une arsouille, comme ça qu'on disait à Honfleur, est-ce qu'on le dit encore? Les pommiers sont en fleurs, il a gelé, elles seront rares les pommes cette année, sur les photos de Jean des violons de son atelier les enfants, moi bien-sûr, moi j'étais sa moitié, la moitié de sa vie c'est pour ça que c'est dur, les photos elles me font pleurer, je pleure j'ai été si heureuse.

mardi 13 avril 2021

33 tours et puis s'en vont.

 À Philippe De Jonckheere

C'était le temps des images rares, et rare aussi la musique, du moins celle qu'on voulait entendre, électrique, celles que les ondes ne portaient qu'avec réticence, celle qui hérissait les grands parents -les parents affectaient d'aimer les Beatles et dansaient sur Sydney Bechet, Petite fleurLes oignons, or il n'était plus temps et nous n'aimions pas la danse, ou nous la dansions raides comme les cheveux que nous laissions pousser, qui hérissaient les grands parents tout autant que la musique électrique, celle qu'on finissait par entendre, après avoir longuement contemplé les pochettes des albums chez le disquaire -c'était le temps des images rares des grandes pochettes de 33 tours, 30 centimètres, des LPs on disait quand on voulait faire anglais, dieu qu'elle était anglaise la musique qu'on aimait, c'était le temps des disquaires et des libraires, on y léchait les vitrines en attendant d'avoir l'argent, on s'usait les yeux sur les pochettes d'Hipnogis en vignette dans Rock&Folk, avant de pouvoir enfin assourdir les parents, et c'était Ummagumma, The Lamb, ou 2870, les portraits par Mapplethorpe  de Patti Smith, HorsesEaster, des images rares, de la musique électrique, c'était le temps des choses qui se laissaient désirer.


lundi 29 mars 2021

Flux

Il faut passer par le fleuve, nous y passons, tout passe, vaches sacrées le ventre en l'air, princes énervés, pousseurs aux barges chargées de gravier, de voitures neuves, le temps qui descend croise des vikings attardés, des saumons sans gravière pour frayer, des veuves de nautoniers, le bateau blanc du Horla. On s'installe sur la berge entre des bidons éventrés et des saules vêtus de haillons de plastique, ici  ne pas chercher l'eau pure, c'est un fantasme frelaté, ici on est parisien par l'urine qui a serpenté depuis la capitale, le fleuve est chargé d'œstrogènes et l'estuaire peuplé de turbots transgenres et de barbues hermaphrodites. On ne vient pas là pour nager et rares sont ceux qui pêchent encore, on passe par le fleuve pour voir l'eau qui passe, dans le sens où elle doit passer, dans l'eau qui passe se voir passer, se demander ce qu'il s'est passé pour en être arrivé là.

jeudi 4 mars 2021

Méandre

 Se lever un jour, il a gelé mais le soleil chante cet air cru dans la lumière franche de mars, nous sortons avec les fleurs de prunier, les jonquilles dans le fossé, les premiers fredonnant bourdons autour des premiers coucous, ce que cela promet de joies et de brûlures, nous sortons marcher, vieux ours ankylosés, nous avons faim de violettes et de chants d'oiseaux. Sur les bords de la Seine, dans un méandre discret, de vieilles maisons attendent le rire des enfants de juillet, de noueux platanes se penchent sur leurs reflets d'eau, et les étourneaux s'envolent des ronciers en de grands nuages d'inquiétude, pour se poser étourdis sur un autre fourré sitôt que nous serons passés, que nous aurons longé les ifs taillés du château et cherché en vain les cheminées tournantes. C'est une promenade à rebrousse-chemin, et dans le demi-tour seule fêlure au dimanche le bruit des motos en cortège qui pétaradent outre bord et promettent un accroc dans la paix de Jumièges.

jeudi 11 février 2021

Un nid, c'est bizarre

 Ça nous serait tombé dessus, le goût du mal foutu, du rajout du recoin, petites pièces plafond bas, volets de plastique, combles aux plâtres disjoints rien qui fasse rêver au bonheur domestique, pas une chaumière pour parisien en mal de vert, pas un pavillon qui fait propre, c'est là, c'est chez nous ce que veut dire chez nous qu'importe, c'est étrange mais tout passe qui nous rebuterait ailleurs, le garage de parpaings au toit de bac acier le poster de cascade encollé au fond de la véranda, la véranda elle-même (qui aurait dit qu'un jour, nous, une véranda?) jusqu'au jardin trop grand, mais non ça ne fait rien la maison verte nous attend, nous savons qu'il y fera bon c'est une maison qui nous comprend, on ne sait pas comment mais on le sait bien.

dimanche 31 janvier 2021

Un nid, pourquoi faire?

 La maison n'a l'air de rien, on sait qu'on y sera bien, pourquoi le sait-on, mystère, une mare, un lopin de terre, un saule pleureur des boules de gui, mystère on vous dit mais le vieux figuier dessine des entrelacs compliqués, au bout des branches quelques fruits verts, pourquoi pendent-ils en janvier? - mystère et boule de gui. Les perce-neige près du portail la neige qui tombe lourde de pluie, c'est l'hiver en Normandie, et pourtant on y voit clair, petites fenêtres, bardage vert, un chèvrefeuille perce les planches, on verra ce qu'on peut faire, j'aimerais bien le laisser faire et chèvrefeuille de s'immiscer, sa fleur au parfum sucré agacera les abeilles qui viendront y bombiner. On redressera les vieux rosiers, on arrachera quelques ronces et voilà tout, jardin ne vaut que négligé, pas le cœur à tailler et tondre il le faudra bien mais le moins possible. Savoir s'arrêter, regarder, se taire, au nid, le mystère, le goût du blotti.

mercredi 6 janvier 2021

Passer l'hiver

 Le froid nous a saisis, il peut encore saisir, et la neige survenir, on l'espère et la craint, ce que c'est devenu, la neige, un signe rare un pardon, l'effacement des fautes, des preuves de nos crimes sans nom. L'oncle Jean est mort le dernier jour de 2020, il n'aura pas passé l'hiver, et il manque sur terre un homme de bien, et me manque celui qui discrètement, mine de rien, me fit goûter aux musiques qui apaisent et consolent, et je lui dois à l'oncle Jean qu'enfant j'appelais Johnny, d'aimer Charpentier et Campra. Il n'a pas besoin de neige, Jean, il n'y a rien à effacer de ses pas légers sur la terre, il fut cet homme calme et bon qui répara des violons, aima Proust plus que de raison, vécut une vie belle et bonne, et laisse un souvenir qui suffit à lui-même.

mardi 22 décembre 2020

Par la fenêtre

 Douceur des jours au souffle court, solstice, c'est vivre sous la lampe et regarder tomber une pluie tiède sur la pelouse verte et jaune, la terre sombre, les plantes effeuillées du jardin des voisins. Le mur de briques de l'appentis semble cimenté de lichens, et penchent des jardinières suspendues des fraisiers suicidaires de rouille et jaune tendus. Le chat siamois dont Fidelio est amoureux passe, me fixe de ses yeux bleus, pas longtemps, il pleut, les merles sont frileux, les souris rares, le chat se lasse et sort du cadre. Ceci nous dit assez la paix d'ici-bas rien n'advient qui vaille le bond d'un chat siamois.

mercredi 9 décembre 2020

Point du jour.

Le jour point. Encore un jour, à peine un jour, on peut c'est vrai chipoter de la sorte, il est bien court, trop gris, brumeux, c'est un jour, point. Il entre le jour, par la porte vitrée, les fenêtres doubles ou pas, les carreaux fêlés, il entre mal, il entre à peine, et le froid avec lui, mais il entre le jour et je vois la silhouette des chats blottis  dessus le radiateur. Les aubes sont lentes, le jour tarde autant qu'il le peut, c'est décembre et la chappe qu'il faut déchirer pour jaillir, la lumière parfois renonce. Les chats s'en foutent qui voient clair dans la nuit noire, les chats sont mon contraire, je n'y vois goutte, même le plein jour m'éblouit, je passe outre, le jour point, je scrute en astigmate la blancheur des confins.