La Grande Vallée XIV (For a Little While)

La Grande Vallée XIV (For a Little While)
Joan Mitchell, 1983

mercredi 10 juin 2026

Ivresse au verger

 Le temps des cerises, c'est la Sainte touche des merles moqueurs, des grives titubantes, des pigeons amoureux comme sur les armoires normandes. Nos cerisiers sont les assommoirs où s'estourbissent les étourneaux, mais aussi de petits passereaux qui s'arsouillent à pulpe que veux-tu. Combien de merles grisés, de grives éberluées s'oublient dans l'ivresse, s'envolent sans leurs ailes, pochards de la pire eau, pour se fracasser sur la vitre de la véranda, KO techniques? C'est là qu'il faut surveiller les chats qui guettent l'accident d'un œil sournois, sous couvert de sieste trompeuse, les tenir enfermés le temps que l'étourdi récupère et s'en aille cuver son mauvais sherry à l'abri d'une haie, se jurant comme corbeaux qu'on ne l'y prendrait plus -promesse d'ivrogne.

lundi 8 juin 2026

Grenouilles oisives

 Dans la mare verte ce printemps de lentilles d'eau, il faut attendre que le soleil réponde au jaune fané des iris pour distinguer dans la lumière des petits yeux noirs qui luisent comme des perles de deuil et deviner les corps se réchauffant des nageuses un peu plus verts encore que les lentilles, un vert un peu plus acide, un vert attendrissant. Elles y sont bien tranquilles, une bonne douzaine que ma présence ne trouble guère, quelques brasses, l'ombre d'une tige, elles se rassemblent, sans craindre le héron qui dédaigne une mare que défendent les branchages. Le soir c'est un vrai parlement ça coasse et je crois, ça cancane un peu, et pendant l'insomnie des nuits chaudes, je les aurais voulu moins bavardes et plus voraces: il leur échappe à l'évidence des larves de moustiques puisqu'il en est qui naissent et s'aventurent jusque dans notre chambre pour zonzoner jusqu'à plus soif.

vendredi 24 avril 2026

Où sont les alouettes?

 Il reste peu de temps. Les chants d'oiseaux sont rares et rares les butineuses, abeilles décimées, alouettes évanouies dans le ciel rose de nos particules alimentaires, le plus commun du vivant vient à nous manquer, moineaux gris de la poussière des parcs, maquereaux d'acier bleu dont les bancs ne sont plus, crevettes grises de mon enfance parties pour des eaux plus vivables -mais il n'est plus d'eau pure, le baptême est vain qui ne nous sauvera pas, aucun dieu ne nous veille. Faire sans mais faire en sorte que, s'il n'est pas trop tard, cesse ce temps des viandes torturées, des métaux lourds dans le pain des pauvres, de la chimie qui tue et qui prétend guérir. C'est mal parti, décidément. Essayer quand même, et sourire à voir les grenouilles de retour dans la mare.

mardi 21 avril 2026

Du Tintoret

 Il y a bien des canaux, encore plus d'impasses, des palais des taudis, des puits, des églises, des tombeaux immodestes, des pavements polychromes qui vous assurent le salut, des mariées en blanc sur des gondoles dorées, des gens partout qui suivent les panneaux et se prennent en photo, des goélands et des pigeons qui se disputent des sandwichs, des vendeurs de rêve et de lustres de Murano, des policiers dans le ghetto, puis, à  la grande école de Saint Roch, La crucifixion, où les gardes, en loucedé, jouent le manteau du christ aux dés . Près du ghetto, la maison de du peintre et deux pas plus loin, sa paroisse on suppose. Dans l'église, une dizaine de ses tableaux, et dans une des chapelles, la lame sous laquelle il repose, une simple dalle, une pierre gravée où les gens ont jeté quelques roses, une poupée tricotée, un ou deux coquillages, des cœurs découpés déjà délavés, un galet en forme de cœur. Offrandes de pauvres, tombe d'humilité.

lundi 6 avril 2026

Sakura

 Les arbres resplendissent de fleurs insolentes, un mois avant qu'il ne soit de saison, et la gelée de ce matin tue les fruits dans les fleurs, on en connait la raison. Il fait un bleu de mai, un ciel de saints de glace, nous avons avancé l'horloge, nous changeons d'heure comme de chemise, fast fashion, courte saison, vie brève: le lin précoce pointe ses tiges (une de nos inventions), les cerisiers neigent à foison -6 avril, la vie ne tient qu'à un fil, au soleil nous nous découvrons, notre peau brûle comme les champs orange de mars (du glyphosate à profusion), est-ce parce que Parque de nous-mêmes, nous tranchons notre propre fil, un lundi de Pâques, sans résurrection?

lundi 23 mars 2026

La leçon des jacinthes

 Sur la route du fond du val, au flanc sud du mont, le petit bois verdit et sous le hachis des premières feuilles, un tapis de jacinthes, blason des beaux jours. C'est toujours là qu'elles fleurissent d'abord, très en avance sur les autres, chaque année davantage me semble-t-il. Je crois me souvenir qu'enfant, elles précédaient de peu le muguet qui peinait à perler pour le 1er mai. Ce qui s'accélère là, ce chaos redouté dont nous sommes les singes stupides, prend parfois -par hasard et pour un instant- les oripeaux du bonheur: nous jouissons d'être au monde au moment où il meurt, et meurt de notre fait. Ainsi ce déjeuner au soleil de janvier, cette glace en terrasse, ce bain de mer tiède en Manche, nous nous croyons champions du kaïros, mais c'est un jeu pipé, et la chaleur dont nous jouissons, nous qui avons choisi l'illusion contre le satori, nous emportera, et pas au paradis.

lundi 9 mars 2026

Les dieux ont soif

 On ne peut pas ne pas voir, ce n'est pas faute d'essayer, pas besoin de machine pour nous tenir écarquillés, nous nous l'infligeons bien nous mêmes le spectacle de l'humaine horreur inhumaine. Il n'est pas de refuge, il est peu de répit, la fleur blanche d'un abricotier, les bras de qui on aime ce havre de sommeil, mais une fois réveillés sommes-nous Sigismond que le doute assaille? Avons nous tué nous aussi, sur quels cadavres avons-nous dormi, quelles villes bombardées durant notre sommeil, qui, somnambules de notre indifférence, avons-nous égorgé, une femme, un bébé, un transgenre, un vieillard? Qui avons nous haï pour n'être pas nous-mêmes? La terre brûle, l'eau manque, nous inventons des dieux pour justifier nos appétits, ce sont eux mentons-nous qui ont soif de sang en brandissant le couteau d'obsidienne sans regarder l'enfant que nous sacrifions pieusement devant nos semblables extasiés dans la communion de nos crimes.

samedi 7 mars 2026

Mauvais signe

 Il avait plu pendant des mois, il avait fait bien doux ma foi, le chaud du froid on ne sait plus, un hiver non plus, on éteint la lumière, on courbe sous l'averse et la mare se remplit. Un peu de neige, remord posthume, on se souvient d'il y a seulement quinze ans, du verglas, des congères, on le raconte, on en est incrédule et les enfants ne nous comprennent pas. Tout d'un coup les manteaux sont insupportables, le soleil éblouit, puis se voile de sables du Sahara, les fleurs de pêcher s'épanouissent trois semaines avant terme, les courts hivers raccourcissent, la fièvre s'accélère, elle sort du linéaire, un tiers de degré pour la dernière décennie, c'est établi, c'est clair comme la guerre qui fait voler des poussières d'empires, c'est gris comme les cendres de nos ivresses, ce que nous fûmes, boutefeux, combustibles, puis les riens rôtis de l'anthropocène.

jeudi 26 février 2026

Un bouquet

 Tout est fleur aujourd'hui, ce qui fleurit ce jour en Normandie ce sont les pêchers, les violettes de trois couleurs, les prunus, les primevères, les abricotiers, les jonquilles à leur zénith défient les forsythias qui pointent leurs boutons lancéolés vers la lumière. Déjà fanés, les perce-neige, les crocus, plus ou moins en berne, des orange disparus jusqu'aux violets marbrés qui surgissent enfin, comme si ce printemps-là, pressé, les oubliait pour d'autres ivresses. Il fait trop chaud, trop tôt, on le sait bien mais comment n'en pas jouir? Le soleil fait chanter les lentilles d'eau de la mare à son comble, il semblerait qu'on en soit quittes, et boutons sur les clématites, et bourgeons des rosiers résolus, tout se précipite, jusqu'aux premières fleurs du camélia, qui rouilleront  comme souillées au retour du gel, à la dernière giboulée; tandis que les fruitiers imprudents verront leurs fleurs flétries. Mais les oiseaux chantent, soyons étourdis.

mardi 24 février 2026

Ce qu'on doit vider

 Alors il a fallu que j'y retourne (j'ai eu tort, je suis revenue, ce qu'elle chante), j'aurais voulu ne pas, mais je ne suis pas Bartleby, c'est de l'irréel du passé, j'y suis retourné, voilà, mon neveu m'attendait tout sentait le moisi, les meubles en étaient enduits, les gravures piquées, la bibliothèque vide, les bibelots en vrac à la cave, faïences vieux Rouen, chandeliers de bronze devenus pieds de lampe, il avait vécu là, du temps du Covid, avait eu besoin de place, en avait fait, voilà, c'est ainsi qu'elle va la vie. Il a fallu faire le tri, c'était difficile, elle ne jetait rien ma mère, il y avait nos jouets d'enfants, les trente trois tours (un tiers) un robot "charlotte", les lettres de son père, des rideaux pâlis, des draps rouillés, le globe brisé d'un bouquet de mariée, ce qu'il reste d'une vie, je renonce à l'inventaire, quelques cartons des livres du grand-père, des livres vert de gris, La Varende, Brasillach, Bardèche, Barrès, même leurs noms balbutient que mes neveux ne connaissent pas, je prends un Lartéguy, l'ouvre au hasard, il est question d'un viet qui sue la haine du blanc, mais là c'est un livre du père, ça d'où je viens, cette droite là, mais les familles sont compliquées puisqu'un autre carton déborde de vieilles revues d'Amnesty dont ma mère était membre, et nos bulletins scolaires, et des vêtements de poupées tricotés pat Cathy, et ses poèmes aussi, illustrés de photocopies d'herbes sèches, ce qu'il reste, ce qu'on doit vider. Il a fallu se partager, mes neveux ne voulaient pas grand chose, tant tout leur était vieilleries, restes un peu dégoûtants qui salissent les mains, lampes à frotter sans espoir de génie, je suis rentré avec des cartons, le portait de maman par Roland, une aquarelle d'Herbo triste comme l'estuaire en janvier, et il a plu toute la journée.