Le ravaudeur n'a pas collecté toutes les pièces du puzzle. Le ravaudeur ravaude, j'entends par là qu'entre les morceaux de sa peine il suture, et que suturant il renonce à l'unité de ce qu'il rassemble et sa tâche c'est de faire tenir ensemble, et son travail un manteau d'Arlequin.
dimanche 6 septembre 2026
Chagrin de Raphaël
vendredi 28 août 2026
Sans retour
Le ciel a tonné ce matin, versant une pluie lourde sur la croûte du sol, terre cuite où elle ruisselle. Nous espérons qu'elle atteigne la mare réduite à un bénitier où les grenouilles prient pour l'élargissement de leur domaine. On a cueilli quelques mirabelles d'un vieil arbre qui n'avait rien donné ces dernières années, sauvé les rares quetsches à n'avoir pas chu avant terme, pas de quoi faire des confitures, mais une tarte, un crumble qu'on aura soin de parfumer d'une étoile de badiane (je réserve la cannelle à l'automne des pommes). Les mûres sont minuscules, comme confites, du sucre sans jus, qu'en faire? Les grappes de la vigne ensauvagée, déjà mûres, pendent des branches d'un laurier palme. Il faudrait aller chercher l'escabeau, mais il pleut trop, je glisserais (à ces précautions, à ces renoncements, je sais le vieillard que je suis devenu). Deux tourterelles sur le portail, roucoulent chaque matin et ne s'envolent plus lorsque j'ouvre les volets. Elles n'ont même plus peur des chats qui semblent avoir renoncé -ruse ou fatigue, je ne sais. On dirait que la vie revient, c'est peut-être vrai, mais trop d'arbres ont morts en dépit de nos soins, la pluie qui régénère ici se fait grêle un peu plus loin, ce n'est pas la vie d'avant, c'est une vie dégradée, fragile, et nous mêmes sommes épuisés.
jeudi 20 août 2026
Gouttes de pluie sur feuilles mortes
La pluie est revenue -ce que nous voulons croire, non nous n'apprenons rien- elle a fait rouir le lin séché que ramassent d'étranges engins, l'herbe en paillasson n'en est pas à reverdir, mais les feuilles flapies des arbres épuisés ont repris quelque allure -celles du moins qui n'étaient pas encore tombées. Les pommes, nous n'en croquerons guère; restent les poires, les williams rouges sont des tenaces, quant aux coings ils sont rares et rabougris. Marcher en août sur un tapis de feuilles mortes, un sentiment de cimetière, tant de chênes morts en Bourgogne... Ici les bouleaux ont souffert et beaucoup lancent des branches grillées dans le vent qui les fit rôtir, les noisetiers n'ont rien donné -que mangera l'écureuil roux qui nous dévalisait d'ordinaire? Il faut s'adapter nous dit-on -on est un con, rien de nouveau dans ce domaine- des trissotins susurrent leur chant de résilience, les techniciens vendent des climatiseurs, et les pépiniéristes font l'article pour les amandiers en Normandie, on y plante la vigne qu'on arrache ailleurs. Rien ne reviendra cependant de ce qui fit nos paysages, nos images, l'imaginaire même dont nous avons peuplé nos rêves. Et quand bien-même nous survivrions, notre monde, même reverdissant sous l'averse, disparaît sous les coups des prédateurs qui songent à vivre sur mars à qui nous souhaitons bon voyage, comme jadis à Dumollet.
vendredi 7 août 2026
Cinquième canicule
On arrose, soir ou matin c'est selon, les plantations que le vent brûle -les doctes, sur les ondes, parlent de l'effet sèche-cheveux, soit. Toujours est-il que les feuilles se racornissent, que les fruits tombent -quetsches de la taille d'une olive, pommes aux faux airs d'amour en cage - quant aux fleurs elles sont rares et naines, jusqu'aux roses qui se rabougrissent et changent de couleur. La mare serait à sec si on n'y avait pas versé une partie de l'eau de la citerne, et il faudra recommencer, il en va de la douzaine de reinettes vertes qui se laissent admirer, et des oiseaux qui viennent y boire. La grenouille agile préfère le plant d'hysope qui déborde de son bac, saute d'une tige à l'autre, revigorée par la fraîcheur. On les regarde, on voudrait mieux les protéger. Nous n'avons pas encore désespéré du jardin, du bocage et des bêtes, des hêtres de Brotonne qui n'en ont plus pour très longtemps. Nos paysages nos joies d'enfants, branches de noisetiers coupées pour faire des arcs, chemins creux verts comme le cresson des sources, les bractées du tilleul pour rêver qui de parachute, qui d'hélicoptère, tout un monde vraiment qui va disparaissant.
mardi 21 juillet 2026
Jean des Roseaux, 2
Jean des Roseaux n'a pas de père, sa mère on la connaît peu qui descendit de l'autocar avec des habits de la ville, le ventre rond le ventre creux. Il naquit de la Parisienne -c'est ainsi qu'on la surnomma, faute d'imagination, et comme tous les noms paresseux il lui serait resté si Gabrielle n'avait émerveillé les gens, brodant de ses doigts inflexibles des points admirables, inconnus du canton qui donnait dans la dentelle, mi Bayeux, mi Alençon. On pardonna l'enfant sans père à la cousette aux doigts de fée dont les travaux d'aiguille éblouissaient les femmes et jusqu'au vicaire qui voulut une étole. Elle y broda les poissons de Saint Antoine jaillissant de la soie bleue d'une mer idéale et devint Gabrielle au Dé d’or –au vrai, juste doré le dé.
jeudi 16 juillet 2026
Jean des Roseaux
Jean des Roseaux vit au marais, vend des paniers sur les marchés, coupe le jonc, tresse l'osier, lie les bottes de ses doigts noueux, sourit peu, ne parle jamais dit-on -mais ce n'est pas vrai. Gens de ragots, de peu de foi, l'avez-vous suivi aux tourbières, pris la plate après le canal, piqué la perche, poussé la barque jusqu'à la planche qui tient lieu d'embarcadère? Vous avez trop peur des vipères, on jure qu'elles nagent par les eaux sombres jusqu'à la pierre ensoleillée où elles s'endorment et rêvent de vous mordre. C'est votre peur qui les éveille, c'est votre peur qui les fit naître.
Jean des Roseaux glisse entre les joncs, plus couleuvre que vipère, il cherche ses nasses, ses pièges savants où s'inversent les cônes d'osier, s'y lovent les anguilles, chevelure de Méduse qu'il agrippe et regarde de ses yeux changeants. Pour l'heure ils sont du gris des vases, et les anguilles ensachées s'agitent, amoureuses, d'une agonie qui l'indiffère.
vendredi 12 juin 2026
Cueillette
Voici venu le temps des cueillettes et des surprises car toujours l'incertain vibre au bout des tiges, sous le vent pas si doux de juin en Normandie: nous espérions mieux des cerisiers, sans doute, mais nous savons ce qu'il en coûte pour entendre le chant des grives et les merles se moquer. C'est à ce prix aussi qu'ils laissent nos groseillers tranquilles qui croulent de baies rouges -certaines branches en ont cassé. Les framboisiers ont perdu la guerre des haies contre les charmes qui les étouffent, peu de fruits de ce côté hors les framboises jaunes qui prospèrent sous les vieux pruniers. Les fraises des bois mouchettent le parterre, je les mange sur place, j'ai de nouveau six ans, un monde de saveurs s'ouvre à la bouche surprise du fruit fondant. Les groseilles à maquereaux, exquises et rares, vaudront qu'on se pique les doigts qui noirciront, mais c'est pour un peu plus tard, à détacher les grappes de cassis. Les myrtilliers survivent, mais notre terre leur est rude, ils ne donnent rien qu'on puisse considérer, nous avons meilleur temps avec les mûriers qui croulent de baies à venir et menacent de tout submerger alors que l'an passé, nous n'aurions guère misé sur eux… On cueille déjà, on s'apprête à cueillir plus encore, à nettoyer les pots de confiture, sortir le moulin à coulis, saison bénie dont nous sommes les enfants barbouillés de jadis.
mercredi 10 juin 2026
Ivresse au verger
Le temps des cerises, c'est la Sainte touche des merles moqueurs, des grives titubantes, des pigeons amoureux comme sur les armoires normandes. Nos cerisiers sont les assommoirs où s'estourbissent les étourneaux, mais aussi de petits passereaux qui s'arsouillent à pulpe que veux-tu. Combien de merles grisés, de grives éberluées s'oublient dans l'ivresse, s'envolent sans leurs ailes, pochards de la pire eau, pour se fracasser sur la vitre de la véranda, KO techniques? C'est là qu'il faut surveiller les chats qui guettent l'accident d'un œil sournois, sous couvert de sieste trompeuse, les tenir enfermés le temps que l'étourdi récupère et s'en aille cuver son mauvais sherry à l'abri d'une haie, se jurant comme corbeau qu'on ne l'y prendrait plus -promesse d'ivrogne.
lundi 8 juin 2026
Grenouilles oisives
Dans la mare verte ce printemps de lentilles d'eau, il faut attendre que le soleil réponde au jaune fané des iris pour distinguer dans la lumière des petits yeux noirs qui luisent comme des perles de deuil et deviner les corps se réchauffant des nageuses un peu plus verts encore que les lentilles, un vert un peu plus acide, un vert attendrissant. Elles y sont bien tranquilles, une bonne douzaine que ma présence ne trouble guère, quelques brasses, l'ombre d'une tige, elles se rassemblent, sans craindre le héron qui dédaigne une mare que défendent les branchages. Le soir c'est un vrai parlement ça coasse et je crois, ça cancane un peu, et pendant l'insomnie des nuits chaudes, je les aurais voulu moins bavardes et plus voraces: il leur échappe à l'évidence des larves de moustiques puisqu'il en est qui naissent et s'aventurent jusque dans notre chambre pour zonzoner jusqu'à plus soif.
vendredi 24 avril 2026
Où sont les alouettes?
Il reste peu de temps. Les chants d'oiseaux sont rares et rares les butineuses, abeilles décimées, alouettes évanouies dans le ciel rose de nos particules alimentaires, le plus commun du vivant vient à nous manquer, moineaux gris de la poussière des parcs, maquereaux d'acier bleu dont les bancs ne sont plus, crevettes grises de mon enfance parties pour des eaux plus vivables -mais il n'est plus d'eau pure, le baptême est vain qui ne nous sauvera pas, aucun dieu ne nous veille. Faire sans mais faire en sorte que, s'il n'est pas trop tard, cesse ce temps des viandes torturées, des métaux lourds dans le pain des pauvres, de la chimie qui tue et qui prétend guérir. C'est mal parti, décidément. Essayer quand même, et sourire à voir les grenouilles de retour dans la mare.
mardi 21 avril 2026
Du Tintoret
Il y a bien des canaux, encore plus d'impasses, des palais des taudis, des puits, des églises, des tombeaux immodestes, des pavements polychromes qui vous assurent le salut, des mariées en blanc sur des gondoles dorées, des gens partout qui suivent les panneaux et se prennent en photo, des goélands et des pigeons qui se disputent des sandwichs, des vendeurs de rêve et de lustres de Murano, des policiers dans le ghetto, puis, à la grande école de Saint Roch, La crucifixion, où les gardes, en loucedé, jouent le manteau du christ aux dés . Près du ghetto, la maison du peintre et deux pas plus loin, sa paroisse on suppose. Dans l'église, une dizaine de ses tableaux, et dans une des chapelles, la lame sous laquelle il repose, une simple dalle, une pierre gravée où les gens ont jeté quelques roses, une poupée tricotée, un ou deux coquillages, des cœurs découpés déjà délavés, un galet en forme de cœur. Offrandes de pauvres, tombe d'humilité.
lundi 6 avril 2026
Sakura
Les arbres resplendissent de fleurs insolentes, un mois avant qu'il ne soit de saison, et la gelée de ce matin tue les fruits dans les fleurs, on en connait la raison. Il fait un bleu de mai, un ciel de saints de glace, nous avons avancé l'horloge, nous changeons d'heure comme de chemise, fast fashion, courte saison, vie brève: le lin précoce pointe ses tiges (une de nos inventions), les cerisiers neigent à foison -6 avril, la vie ne tient qu'à un fil, au soleil nous nous découvrons, notre peau brûle comme les champs orange de mars (du glyphosate à profusion), est-ce parce que Parque de nous-mêmes, nous tranchons notre propre fil, un lundi de Pâques, sans résurrection?
lundi 23 mars 2026
La leçon des jacinthes
Sur la route du fond du val, au flanc sud du mont, le petit bois verdit et sous le hachis des premières feuilles, un tapis de jacinthes, blason des beaux jours. C'est toujours là qu'elles fleurissent d'abord, très en avance sur les autres, chaque année davantage me semble-t-il. Je crois me souvenir qu'enfant, elles précédaient de peu le muguet qui peinait à perler pour le 1er mai. Ce qui s'accélère là, ce chaos redouté dont nous sommes les singes stupides, prend parfois -par hasard et pour un instant- les oripeaux du bonheur: nous jouissons d'être au monde au moment où il meurt, et meurt de notre fait. Ainsi ce déjeuner au soleil de janvier, cette glace en terrasse, ce bain de mer tiède en Manche, nous nous croyons champions du kaïros, mais c'est un jeu pipé, et la chaleur dont nous jouissons, nous qui avons choisi l'illusion contre le satori, nous emportera, et pas au paradis.
lundi 9 mars 2026
Les dieux ont soif
On ne peut pas ne pas voir, ce n'est pas faute d'essayer, pas besoin de machine pour nous tenir écarquillés, nous nous l'infligeons bien nous mêmes le spectacle de l'humaine horreur inhumaine. Il n'est pas de refuge, il est peu de répit, la fleur blanche d'un abricotier, les bras de qui on aime ce havre de sommeil, mais une fois réveillés sommes-nous Sigismond que le doute assaille? Avons nous tué nous aussi, sur quels cadavres avons-nous dormi, quelles villes bombardées durant notre sommeil, qui, somnambules de notre indifférence, avons-nous égorgé, une femme, un bébé, un transgenre, un vieillard? Qui avons nous haï pour n'être pas nous-mêmes? La terre brûle, l'eau manque, nous inventons des dieux pour justifier nos appétits, ce sont eux mentons-nous qui ont soif de sang en brandissant le couteau d'obsidienne sans regarder l'enfant que nous sacrifions pieusement devant nos semblables extasiés dans la communion de nos crimes.
samedi 7 mars 2026
Mauvais signe
Il avait plu pendant des mois, il avait fait bien doux ma foi, le chaud du froid on ne sait plus, un hiver non plus, on éteint la lumière, on courbe sous l'averse et la mare se remplit. Un peu de neige, remord posthume, on se souvient d'il y a seulement quinze ans, du verglas, des congères, on le raconte, on en est incrédule et les enfants ne nous comprennent pas. Tout d'un coup les manteaux sont insupportables, le soleil éblouit, puis se voile de sables du Sahara, les fleurs de pêcher s'épanouissent trois semaines avant terme, les courts hivers raccourcissent, la fièvre s'accélère, elle sort du linéaire, un tiers de degré pour la dernière décennie, c'est établi, c'est clair comme la guerre qui fait voler des poussières d'empires, c'est gris comme les cendres de nos ivresses, ce que nous fûmes, boutefeux, combustibles, puis les riens rôtis de l'anthropocène.
jeudi 26 février 2026
Un bouquet
Tout est fleur aujourd'hui, ce qui fleurit ce jour en Normandie ce sont les pêchers, les violettes de trois couleurs, les prunus, les primevères, les abricotiers, les jonquilles à leur zénith défient les forsythias qui pointent leurs boutons lancéolés vers la lumière. Déjà fanés, les perce-neige, les crocus, plus ou moins en berne, des orange disparus jusqu'aux violets marbrés qui surgissent enfin, comme si ce printemps-là, pressé, les oubliait pour d'autres ivresses. Il fait trop chaud, trop tôt, on le sait bien mais comment n'en pas jouir? Le soleil fait chanter les lentilles d'eau de la mare à son comble, il semblerait qu'on en soit quittes, et boutons sur les clématites, et bourgeons des rosiers résolus, tout se précipite, jusqu'aux premières fleurs du camélia, qui rouilleront comme souillées au retour du gel, à la dernière giboulée; tandis que les fruitiers imprudents verront leurs fleurs flétries. Mais les oiseaux chantent, soyons étourdis.
mardi 24 février 2026
Ce qu'on doit vider
Alors il a fallu que j'y retourne (j'ai eu tort, je suis revenue, ce qu'elle chante), j'aurais voulu ne pas, mais je ne suis pas Bartleby, c'est de l'irréel du passé, j'y suis retourné, voilà, mon neveu m'attendait tout sentait le moisi, les meubles en étaient enduits, les gravures piquées, la bibliothèque vide, les bibelots en vrac à la cave, faïences vieux Rouen, chandeliers de bronze devenus pieds de lampe, il avait vécu là, du temps du Covid, avait eu besoin de place, en avait fait, voilà, c'est ainsi qu'elle va la vie. Il a fallu faire le tri, c'était difficile, elle ne jetait rien ma mère, il y avait nos jouets d'enfants, les trente trois tours (un tiers) un robot "charlotte", les lettres de son père, des rideaux pâlis, des draps rouillés, le globe brisé d'un bouquet de mariée, ce qu'il reste d'une vie, je renonce à l'inventaire, quelques cartons des livres du grand-père, des livres vert de gris, La Varende, Brasillach, Bardèche, Barrès, même leurs noms balbutient que mes neveux ne connaissent pas, je prends un Lartéguy, l'ouvre au hasard, il est question d'un viet qui sue la haine du blanc, mais là c'est un livre du père, ça d'où je viens, cette droite là, mais les familles sont compliquées puisqu'un autre carton déborde de vieilles revues d'Amnesty dont ma mère était membre, et nos bulletins scolaires, et des vêtements de poupées tricotés pat Cathy, et ses poèmes aussi, illustrés de photocopies d'herbes sèches, ce qu'il reste, ce qu'on doit vider. Il a fallu se partager, mes neveux ne voulaient pas grand chose, tant tout leur était vieilleries, restes un peu dégoûtants qui salissent les mains, lampes à frotter sans espoir de génie, je suis rentré avec des cartons, le portait de maman par Roland, une aquarelle d'Herbo triste comme l'estuaire en janvier, et il a plu toute la journée.
mercredi 18 février 2026
Marie la folle
Qui étiez vous, Marie la folle qui me revenez du passé? Me revenir c'est beaucoup dire, je me souviens d'un béret crème, un manteau à ceinture serrée, on vous guettait Marie la folle mais pourquoi? Vous passiez vite, vous glissiez sur le pavement rose, du Passant -c'était ainsi qu'on appelait la terrasse qui surplombait la rue- on vous guettait craintifs et curieux, enfants reclus de l'affreux jardin, vous étiez l'événement du matin, le béret furtif, et vous bientôt disparue. Vous étiez peut-être une artiste, l'aïeule disait vous évoquant la vieille originale, maman nous rassurait, parlait de folie douce, c'était ainsi que par la petite ville on traitait les vieilles filles si seules qu'elles soliloquent dans la rue. Vous ne nous avez jamais vus, nous étions des enfants cachés, cachés mais c'était inutile, jamais vous ne leviez les yeux, un béret, ce que l'on voyait passer du Passant, Marie la folle marchant vite, Marie la folle soliloquant.
mardi 17 février 2026
Ecouter les oiseaux
Il faudrait retrouver le silence, puis s'ouvrir au bruit de la forêt, les brindilles qu'on brise, les feuilles entassées qui feulent quand on les foule comme des tigres de papier, alors le cri du geai qui nous trouve indiscrets, n'offrant qu'un éclat bleu dans l'entrelacs des branches où il disparait. Du chant, les oiseaux en dégorgent dans les haies des jardins, je n'en reconnais pas le quart, mais je sais la parade précoce et la perspective du nid. Il faut se taire, il faut les écouter, les regarder faire, ils font mieux que nous les oiseaux qui tiennent la promesse dès longtemps trahie par nous autres du cycle reconduit, la grive est musicienne aux premières jonquilles, les pinsons s'éparpillent, les pigeons s'aiment d'amour tendre quand nous remâchons nos rancœurs et fourbissons nos alibis, fossoyeurs du vivant, faussaires aux pures intentions, impostures de petits dieux régnant sur la charogne.
jeudi 12 février 2026
Grise mine
Encore un jour sans jour, le vent ne lève rien de l'écran gris, la pluie harcèle la terre ramollie, gifle les flaques, cingle les jonquilles entrouvertes. On n'éteindra pas la lampe, les nuages semblent s'accrocher aux voilages des fenêtres, il pleut comme une tristesse hollandaise, on boit du thé, les chats dorment sur le lit. C'est ici tempête paisible, ça pourrait durer des semaines, on s'en accommoderait, de la gadoue sous les semelles, la nuit quand même qui raccourcit mais qui s'abrège sans lumière, du vent de la pluie oui mais ce n'est pas la guerre, on la sent qui approche, ce n'est pas la guerre encore, le doux cri du vent sur les branches nues et noires, n'empêche quelle grise mine sur le visage des gens, quelle joie mauvaise ça couve, dans trop de regards froids la soif su sang.