Ronde jaune et orange

Ronde jaune et orange
Arpad Szenès, Ronde jaune et orange, 1955

mardi 24 février 2026

Ce qu'on doit vider

 Alors il a fallu que j'y retourne (j'ai eu tort, je suis revenue, ce qu'elle chante), j'aurais voulu ne pas, mais je ne suis pas Bartleby, c'est de l'irréel du passé, j'y suis retourné, voilà, mon neveu m'attendait tout sentait le moisi, les meubles en étaient enduits, les gravures piquées, la bibliothèque vide, les bibelots en vrac à la cave, faïences vieux Rouen, chandeliers de bronze devenus pieds de lampe, il avait vécu là, du temps du Covid, avait eu besoin de place, en avait fait, voilà, c'est ainsi qu'elle va la vie. Il a fallu faire le tri, c'était difficile, elle ne jetait rien ma mère, il y avait nos jouets d'enfants, les trente trois tours (un tiers) un robot "charlotte", les lettres de son père, des rideaux pâlis, des draps rouillés, le globe brisé d'un bouquet de mariée, ce qu'il reste d'une vie, je renonce à l'inventaire, quelques cartons des livres du grand-père, des livres vert de gris, La Varende, Brasillach, Bardèche, Barrès, même leurs noms balbutient que mes neveux ne connaissent pas, je prends un Lartéguy, l'ouvre au hasard, il est question d'un viet qui sue la haine du blanc, mais là c'est un livre du père, ça d'où je viens, cette droite là, mais les familles sont compliquées puisqu'un autre carton déborde de vieilles revues d'Amnesty dont ma mère était membre, et nos bulletins scolaires, et des vêtements de poupées tricotés pat Cathy, et ses poèmes aussi, illustrés de photocopies d'herbes sèches, ce qu'il reste, ce qu'on doit vider. Il a fallu se partager, mes neveux ne voulaient pas grand chose, tant tout leur était vieilleries, restes un peu dégoûtants qui salissent les mains, lampes à frotter sans espoir de génie, je suis rentré avec des cartons, le portait de maman par Roland, une aquarelle d'Herbo triste comme l'estuaire en janvier, et il a plu toute la journée.

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