La Grande Vallée XIV (For a Little While)

La Grande Vallée XIV (For a Little While)
Joan Mitchell, 1983

lundi 23 mars 2026

La leçon des jacinthes

 Sur la route du fond du val, au flanc sud du mont, le petit bois verdit et sous le hachis des premières feuilles, un tapis de jacinthes, blason des beaux jours. C'est toujours là qu'elles fleurissent d'abord, très en avance sur les autres, chaque année davantage me semble-t-il. Je crois me souvenir qu'enfant, elles précédaient de peu le muguet qui peinait à perler pour le 1er mai. Ce qui s'accélère là, ce chaos redouté dont nous sommes les singes stupides, prend parfois -par hasard et pour un instant- les oripeaux du bonheur: nous jouissons d'être au monde au moment où il meurt, et meurt de notre fait. Ainsi ce déjeuner au soleil de janvier, cette glace en terrasse, ce bain de mer tiède en Manche, nous nous croyons champions du kaïros, mais c'est un jeu pipé, et la chaleur dont nous jouissons, nous qui avons choisi l'illusion contre le satori, nous emportera, et pas au paradis.

lundi 9 mars 2026

Les dieux ont soif

 On ne peut pas ne pas voir, ce n'est pas faute d'essayer, pas besoin de machine pour nous tenir écarquillés, nous nous l'infligeons bien nous mêmes le spectacle de l'humaine horreur inhumaine. Il n'est pas de refuge, il est peu de répit, la fleur blanche d'un abricotier, les bras de qui on aime ce havre de sommeil, mais une fois réveillés sommes-nous Sigismond que le doute assaille? Avons nous tué nous aussi, sur quels cadavres avons-nous dormi, quelles villes bombardées durant notre sommeil, qui, somnambules de notre indifférence, avons-nous égorgé, une femme, un bébé, un transgenre, un vieillard? Qui avons nous haï pour n'être pas nous-mêmes? La terre brûle, l'eau manque, nous inventons des dieux pour justifier nos appétits, ce sont eux mentons-nous qui ont soif de sang en brandissant le couteau d'obsidienne sans regarder l'enfant que nous sacrifions pieusement devant nos semblables extasiés dans la communion de nos crimes.

samedi 7 mars 2026

Mauvais signe

 Il avait plu pendant des mois, il avait fait bien doux ma foi, le chaud du froid on ne sait plus, un hiver non plus, on éteint la lumière, on courbe sous l'averse et la mare se remplit. Un peu de neige, remord posthume, on se souvient d'il y a seulement quinze ans, du verglas, des congères, on le raconte, on en est incrédule et les enfants ne nous comprennent pas. Tout d'un coup les manteaux sont insupportables, le soleil éblouit, puis se voile de sables du Sahara, les fleurs de pêcher s'épanouissent trois semaines avant terme, les courts hivers raccourcissent, la fièvre s'accélère, elle sort du linéaire, un tiers de degré pour la dernière décennie, c'est établi, c'est clair comme la guerre qui fait voler des poussières d'empires, c'est gris comme les cendres de nos ivresses, ce que nous fûmes, boutefeux, combustibles, puis les riens rôtis de l'anthropocène.