La Grande Vallée XIV (For a Little While)

La Grande Vallée XIV (For a Little While)
Joan Mitchell, 1983

vendredi 12 juin 2026

Cueillette

 Voici venu le temps des cueillettes et des surprises car toujours l'incertain vibre au bout des tiges, sous le vent pas si doux de juin en Normandie: nous espérions mieux des cerisiers, sans doute, mais nous savons ce qu'il en coûte pour entendre le chant des grives et les merles se moquer. C'est à ce prix aussi qu'ils laissent nos groseillers tranquilles qui croulent de baies rouges -certaines branches en ont cassé. Les framboisiers ont perdu la guerre des haies contre les charmes qui les étouffent, peu de fruits de ce côté hors les framboises jaunes qui prospèrent sous les vieux pruniers. Les fraises des bois mouchettent le parterre, je les mange sur place, j'ai de nouveau six ans, un monde de saveurs s'ouvre à la bouche surprise du fruit fondant. Les groseilles à maquereaux, exquises et rares, vaudront qu'on se pique les doigts qui noirciront, mais c'est pour un peu plus tard, à détacher les grappes de cassis. Les myrtilliers survivent, mais notre terre leur est rude, ils ne donnent rien qu'on puisse considérer, nous avons meilleur temps avec les mûriers qui croulent de baies à venir et menacent de tout submerger alors que l'an passé, nous n'aurions guère misé sur eux… On cueille déjà, on s'apprête à cueillir plus encore, à nettoyer les pots de confiture, sortir le moulin à coulis, saison bénie dont nous sommes les enfants barbouillés de jadis.

mercredi 10 juin 2026

Ivresse au verger

 Le temps des cerises, c'est la Sainte touche des merles moqueurs, des grives titubantes, des pigeons amoureux comme sur les armoires normandes. Nos cerisiers sont les assommoirs où s'estourbissent les étourneaux, mais aussi de petits passereaux qui s'arsouillent à pulpe que veux-tu. Combien de merles grisés, de grives éberluées s'oublient dans l'ivresse, s'envolent sans leurs ailes, pochards de la pire eau, pour se fracasser sur la vitre de la véranda, KO techniques? C'est là qu'il faut surveiller les chats qui guettent l'accident d'un œil sournois, sous couvert de sieste trompeuse, les tenir enfermés le temps que l'étourdi récupère et s'en aille cuver son mauvais sherry à l'abri d'une haie, se jurant comme corbeau qu'on ne l'y prendrait plus -promesse d'ivrogne.

lundi 8 juin 2026

Grenouilles oisives

 Dans la mare verte ce printemps de lentilles d'eau, il faut attendre que le soleil réponde au jaune fané des iris pour distinguer dans la lumière des petits yeux noirs qui luisent comme des perles de deuil et deviner les corps se réchauffant des nageuses un peu plus verts encore que les lentilles, un vert un peu plus acide, un vert attendrissant. Elles y sont bien tranquilles, une bonne douzaine que ma présence ne trouble guère, quelques brasses, l'ombre d'une tige, elles se rassemblent, sans craindre le héron qui dédaigne une mare que défendent les branchages. Le soir c'est un vrai parlement ça coasse et je crois, ça cancane un peu, et pendant l'insomnie des nuits chaudes, je les aurais voulu moins bavardes et plus voraces: il leur échappe à l'évidence des larves de moustiques puisqu'il en est qui naissent et s'aventurent jusque dans notre chambre pour zonzoner jusqu'à plus soif.