On est allé -vieux que nous sommes, la machine abêtie, par habitude devenue notre nature- dans la forêt de Brotonne dont on aime la futaie haute de hêtres, on est allé aux champignons quand-même, il n'y en aurait pas s'était-on dit sous ce ciel bleu qui désormais nous éprouve, et de fait le pas n'a pas retrouvé le moelleux de l'humus, bien des mousses étaient brûlées qui l'an passé abritaient girolles et trompettes, et un coup de pied dans le talus suffisait pour répandre un nuage de poussière. Ma foi tant pis, les enfants couraient ravis sur le chemin, et puis on a trouvé trois bolets rouges, et autant de russules verdoyantes, ce fut leçon de choses que le garçonnet, fier de sa science nouvelle, s'empressa, mycologue subit, d'enseigner à sa mère qui promit de faire attention au reflet rose de la mousse des bolets fielleux, et le vertige me prit à considérer que lorsqu'Arthur, dans soixante ans, aura mon âge, la forêt que j'aime sera aussi morte que moi.
Le ravaudeur n'a pas collecté toutes les pièces du puzzle. Le ravaudeur ravaude, j'entends par là qu'entre les morceaux de sa peine il suture, et que suturant il renonce à l'unité de ce qu'il rassemble et sa tâche c'est de faire tenir ensemble, et son travail un manteau d'Arlequin.
mardi 22 septembre 2026
dimanche 6 septembre 2026
Chagrin de Raphaël
On reprend la routine, qui n'est pas machinale, et pour la quarantième rentrée, malgré la fatigue de l'été torride, on se sent tout rajeuni d'avoir à plonger dans la classe, on répond aux sourires, on s'émeut des curiosités pas encore étouffées, on se dit que peut-être, on sert à quelque chose quand les jeunes gens semblent prêts à aimer Rimbaud, on les laisse quelques minutes pour chercher des photocopies, on manque de buter dans le couloir sur un grand corps secoué de sanglots silencieux, on se penche, on lui demande ce qui ne va pas, il tend un visage creusé par un chagrin d'enfant, un visage de cœur gros, il essaye d'expliquer mais submergé il balbutie, fond en larmes et ce qu'il dit nul ne peut le comprendre. Les surveillants interpelés m'expliquent qu'il s'agit de Raphaël, que ça lui arrive parfois, ces désespoirs là, que c'est l'angoisse de la rentrée et qu'ils vont l'apaiser, ils savent faire, et de fait ils savent. Raphaël est autiste, ce que j'apprends, m'est-il rapporté, comme si ce mot posé, on pouvait revenir à la routine des textes et laisser Raphaël pleurer dans le couloir, son chagrin d'enfant perdu dans un corps un peu colossal, son cœur gros, ma gorge serrée.
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