La Grande Vallée XIV (For a Little While)

La Grande Vallée XIV (For a Little While)
Joan Mitchell, 1983

mardi 21 juillet 2026

Jean des Roseaux, 2

 Jean des Roseaux n'a pas de père, sa mère on la connaît peu qui descendit de l'autocar avec des habits de la ville, le ventre rond le ventre creux. Il naquit de la Parisienne -c'est ainsi qu'on la surnomma, faute d'imagination, et comme tous les noms paresseux il lui serait resté si Gabrielle n'avait émerveillé les gens, brodant de ses doigts inflexibles des points admirables, inconnus du canton qui donnait dans la dentelle, mi Bayeux, mi Alençon. On pardonna l'enfant sans père à la cousette aux doigts de fée dont les travaux d'aiguille éblouissaient les femmes et jusqu'au vicaire qui voulut une étole. Elle y broda les poissons de Saint Antoine jaillissant de la soie bleue d'une mer idéale et devint Gabrielle au Dé d’or –au vrai, juste doré le dé.

 On tint pour sûr, de ces certitudes cancanantes, ces rumeurs de marché, qu’un gitan avait séduit la brodeuse, si brun le garçonnet, si cuivré contre sa mère candide, cela valait preuve, mais elle, bien plus tard, quand Jean l’interrogea, juste pour savoir, pas pour le chercher dit-il, elle lui parla d’un cascadeur espagnol, qui doublait des acteurs, un homme de cinéma, du bal des pompiers, Bagnolet une nuit claire de juillet, il avait dit qu’il rappellerait. Jean des Roseaux n’a pas de père, à quoi ça sert un père ? mais la nuit il rêve d’un hidalgo sortant indemne d’une Buick cabossée qui vient de franchir un cercle de feu.

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