Tout est fleur aujourd'hui, ce qui fleurit ce jour en Normandie ce sont les pêchers, les violettes de trois couleurs, les prunus, les primevères, les abricotiers, les jonquilles à leur zénith défient les forsythias qui pointent leurs boutons lancéolés vers la lumière. Déjà fanés, les perce-neige, les crocus, plus ou moins en berne, des orange disparus jusqu'aux violets marbrés qui surgissent enfin, comme si ce printemps-là, pressé, les oubliait pour d'autres ivresses. Il fait trop chaud, trop tôt, on le sait bien mais comment n'en pas jouir? Le soleil fait chanter les lentilles d'eau de la mare à son comble, il semblerait qu'on en soit quittes, et boutons sur les clématites, et bourgeons des rosiers résolus, tout se précipite, jusqu'aux premières fleurs du camélia, qui rouilleront comme souillées au retour du gel, à la dernière giboulée; tandis que les fruitiers imprudents verront leurs fleurs flétries. Mais les oiseaux chantent, soyons étourdis.
Le ravaudeur n'a pas collecté toutes les pièces du puzzle. Le ravaudeur ravaude, j'entends par là qu'entre les morceaux de sa peine il suture, et que suturant il renonce à l'unité de ce qu'il rassemble et sa tâche c'est de faire tenir ensemble, et son travail un manteau d'Arlequin.
Ronde jaune et orange
Arpad Szenès, Ronde jaune et orange, 1955
jeudi 26 février 2026
mardi 24 février 2026
Ce qu'on doit vider
Alors il a fallu que j'y retourne (j'ai eu tort, je suis revenue, ce qu'elle chante), j'aurais voulu ne pas, mais je ne suis pas Bartleby, c'est de l'irréel du passé, j'y suis retourné, voilà, mon neveu m'attendait tout sentait le moisi, les meubles en étaient enduits, les gravures piquées, la bibliothèque vide, les bibelots en vrac à la cave, faïences vieux Rouen, chandeliers de bronze devenus pieds de lampe, il avait vécu là, du temps du Covid, avait eu besoin de place, en avait fait, voilà, c'est ainsi qu'elle va la vie. Il a fallu faire le tri, c'était difficile, elle ne jetait rien ma mère, il y avait nos jouets d'enfants, les trente trois tours (un tiers) un robot "charlotte", les lettres de son père, des rideaux pâlis, des draps rouillés, le globe brisé d'un bouquet de mariée, ce qu'il reste d'une vie, je renonce à l'inventaire, quelques cartons des livres du grand-père, des livres vert de gris, La Varende, Brasillach, Bardèche, Barrès, même leurs noms balbutient que mes neveux ne connaissent pas, je prends un Lartéguy, l'ouvre au hasard, il est question d'un viet qui sue la haine du blanc, mais là c'est un livre du père, ça d'où je viens, cette droite là, mais les familles sont compliquées puisqu'un autre carton déborde de vieilles revues d'Amnesty dont ma mère était membre, et nos bulletins scolaires, et des vêtements de poupées tricotés pat Cathy, et ses poèmes aussi, illustrés de photocopies d'herbes sèches, ce qu'il reste, ce qu'on doit vider. Il a fallu se partager, mes neveux ne voulaient pas grand chose, tant tout leur était vieilleries, restes un peu dégoûtants qui salissent les mains, lampes à frotter sans espoir de génie, je suis rentré avec des cartons, le portait de maman par Roland, une aquarelle d'Herbo triste comme l'estuaire en janvier, et il a plu toute la journée.
mercredi 18 février 2026
Marie la folle
Qui étiez vous, Marie la folle qui me revenez du passé? Me revenir c'est beaucoup dire, je me souviens d'un béret crème, un manteau à ceinture serrée, on vous guettait Marie la folle mais pourquoi? Vous passiez vite, vous glissiez sur le pavement rose, du Passant -c'était ainsi qu'on appelait la terrasse qui surplombait la rue- on vous guettait craintifs et curieux, enfants reclus de l'affreux jardin, vous étiez l'événement du matin, le béret furtif, et vous bientôt disparue. Vous étiez peut-être une artiste, l'aïeule disait vous évoquant la vieille originale, maman nous rassurait, parlait de folie douce, c'était ainsi que par la petite ville on traitait les vieilles filles si seules qu'elles soliloquent dans la rue. Vous ne nous avez jamais vus, nous étions des enfants cachés, cachés mais c'était inutile, jamais vous ne leviez les yeux, un béret, ce que l'on voyait passer du Passant, Marie la folle marchant vite, Marie la folle soliloquant.
mardi 17 février 2026
Ecouter les oiseaux
Il faudrait retrouver le silence, puis s'ouvrir au bruit de la forêt, les brindilles qu'on brise, les feuilles entassées qui feulent quand on les foule comme des tigres de papier, alors le cri du geai qui nous trouve indiscrets, n'offrant qu'un éclat bleu dans l'entrelacs des branches où il disparait. Du chant, les oiseaux en dégorgent dans les haies des jardins, je n'en reconnais pas le quart, mais je sais la parade précoce et la perspective du nid. Il faut se taire, il faut les écouter, les regarder faire, ils font mieux que nous les oiseaux qui tiennent la promesse dès longtemps trahie par nous autres du cycle reconduit, la grive est musicienne aux premières jonquilles, les pinsons s'éparpillent, les pigeons s'aiment d'amour tendre quand nous remâchons nos rancœurs et fourbissons nos alibis, fossoyeurs du vivant, faussaires aux pures intentions, impostures de petits dieux régnant sur la charogne.
jeudi 12 février 2026
Grise mine
Encore un jour sans jour, le vent ne lève rien de l'écran gris, la pluie harcèle la terre ramollie, gifle les flaques, cingle les jonquilles entrouvertes. On n'éteindra pas la lampe, les nuages semblent s'accrocher aux voilages des fenêtres, il pleut comme une tristesse hollandaise, on boit du thé, les chats dorment sur le lit. C'est ici tempête paisible, ça pourrait durer des semaines, on s'en accommoderait, de la gadoue sous les semelles, la nuit quand même qui raccourcit mais qui s'abrège sans lumière, du vent de la pluie oui mais ce n'est pas la guerre, on la sent qui approche, ce n'est pas la guerre encore, le doux cri du vent sur les branches nues et noires, n'empêche quelle grise mine sur le visage des gens, quelle joie mauvaise ça couve, dans trop de regards froids la soif su sang.