Ronde jaune et orange

Ronde jaune et orange
Arpad Szenès, Ronde jaune et orange, 1955

jeudi 29 janvier 2026

Désespérer du jardin

 Bien sûr il fait jour un peu plus tôt, il ne pleut pas ce matin, les perce-neige bravent le gel, pas un bruit, les chats dorment ou chassent, je ne sais pas. Ici, on pourrait se croire à l'abri, on y vit un peu pour ça, cette illusion du nid, le besoin du repli, quand le monde bave de haine, que les mots s'encarnavalent, ce qu'on se dit, l'endroit paisible que la rage n'atteint pas. On se trompe sans doute, d'une lâcheté de vieillard. Certes, on frémit du sort des victimes, on s'effare des lois effacées, on sait qu'elle est fatale, la pente où glisse la ricanante humanité, mais le matin, on traine de la jambe et l'on reste au jardin, à tort, car ils viendront jusqu'ici, en meutes, les loups du chaos, de la basse police qui feront pleuvoir malheur et injustice jusqu'au cœur du hameau: dans ce monde-ci, plus d'asile, loin s'en faut.

samedi 17 janvier 2026

La nuit du jardin

 Nous n'en disions rien mais l'aube nous était un secret commun. Quelque chose, aux confins, se déchirait dans l'ombre et l'ombre s'entrouvrait, il fallait retrouver nos lits et nos vies du jour, le jour qui nous séparait: tu me déposais loin je finissais à pied, précaution vaine tant ces heures sont sans témoin. J'ai jeune ainsi marché dans le sommeil  des gens, épuisant mon désir dans la poussière des allées grises où nous nous retrouvions assis sur le dossier des bancs, sous l'orbe blanc des réverbères, parlant pour tuer le temps contre une nuit trop claire. Il fallait tisser de l'ombre où nous enfouir, nuage de nos haleines de janvier, fumée de cigarettes, feuillages qui frissonnaient de nous s'enlaçant sans mot dire ou si peu, fais moi du bien, je faisais de mon mieux. Alors nous remontions au belvédère et s'offraient à nous les lumières de la ville avant que l'horizon ne tremble d'un jour impudique, fende la nuit déteinte et que ne sonne l'heure d'un retour qui nous écœurait.

mercredi 14 janvier 2026

L'obscurité

 On savait pour la nuit -qui dit le contraire ment, qui dit le contraire la répand- mais on croyait aux cycles, on comptait les quartiers, et, jeunes, l'on marchait sous la lune pleine, lycanthropes au désir lancinant, inondés d'une lumière noire où se détachaient, candides, nos teeshirts, jusque sous la futaie où nous tracions nos propres rondes. Etions-nous seuls au monde dans le sommeil des brave gens, les seuls à savoir dans le silence coupable de la nuit de Saint-Jean? Aujourd'hui la nuit gagne, les cercles sont brisés for celui de Merlin dans Brocéliande en flammes, il faudrait se lever, reprendre forme -celle de la colère, du vent qui se lève, des amours impossibles de l'étoile et la luciole- et animaux enfin, hurler dans et contre les ténèbres jusqu'à ce que lumière s'ensuive, ce qu'il faudrait, ce qu'on se dit quand nos corps de vieillards nous trahissent, qu'on se couche épuisés, consentants, consumés dans un monde en cendres.

lundi 5 janvier 2026

"Arguments in favor of love"

 Ils sont nous, nous après tout, les petits fantômes d'Abrantes, ils n'ont d'autres chaînes que le poids de nos regrets, ils voudraient, c'est trop tard, un enfant, prendre du repos, finir la chanson sur le piano d'un monde inondé. Ils auraient voulu, ils ressentent encore, ils éprouvent, c'est leur épreuve, ces émotions qui les étouffent dans le vide de leurs suaires, ils se disputent, sont désolés, ne brûlent plus quand tout flambe et geignent vainement, ils sont touchants mais sinistres, eux qui sont nous, le nous d'après la fin du monde, et ce qu'ils nous disent, les petits fantômes d'Abrantes, c'est qu'outre-tombe même nous pleurerons en vain, ne viderons pas notre querelle et n'aurons rien compris du monde ni de nous-mêmes.