Ronde jaune et orange

Ronde jaune et orange
Arpad Szenès, Ronde jaune et orange, 1955

vendredi 26 décembre 2025

Le goût des mûres

 Où donc es-tu, Jeannot des landes, dans quel roncier t'es-tu fourré, tant de sang pour quelques mûres, ton teeshirt déchiré, taché, de quel recoin obscur de mon passé me reviens-tu, la main noire de fruits que tu me tends, c'est pour toi, mange, et certes je les ai mangés à même ta main les mûrons bleus qui ont noirci mes lèvres. L'œil tendre et la main calleuse, Jean le malin,  tu m'entrainais loin des chemins découvrir des mares oubliées, et des chemins que tu m'ouvris je n'ai qu'à me louer, je me souviens des libellules, des couleuvres à collier qui s'enroulaient sur ton poignet, des lièvres surpris au gîte. Tu veux? disais-tu, et toujours je voulais, c'était simple alors de vouloir ensemble, nos fringues pêle-mêle, des aiguilles de pin et des piqûres d'insectes, ces étés comme seuls au monde, où seuls les bois nous écoutaient. 

mardi 16 décembre 2025

Torch song

 Où êtes-vous, Marie la brune, dans quel taudis vous trouvez-vous perdue, combien de couches, combien d'enfants, dans quelle chaux vive vous voilà dissoute?

Vous aviez quitté la fabrique -non les hommes ne valent rien-  vous rentriez chez vous, la rue, vous n'aimiez pas. Vous n'êtes jamais arrivée, vous n'êtes jamais revenue.

Si vous étiez jolie? -sans doute, Marie aux cheveux sages, jeune comme le sont les grisettes qui jouent de l'aiguille et du fil. Ce qui vous a fait vieillir, l'histoire ne le dit pas, mais on comprend, on devine: les hommes sont des scélérats.

Les enfants crasseux pendent à vos guenilles, d'homme au logis, il n'y a pas. Ceux qui passent n'ont plus l'œil qui brille, la porte qui bat, c'est le vent qui passait par là.

Était-il seulement beau, la gouape qui vous suivit, vous poussa dans l'ombre d'un porche, vous embrassa? Vous prit-il pour fille des rues, fille perdue, fille de joie? La joie vous ne connaissez pas, Marie la grise, et l'apache il a disparu.

Il reste de vous vie en miettes, il reste des bouches à nourrir, le dernier né qui tète encore votre sein fatigué hors de la blouse sale, vous avez recouvert vos rêves de chaux vive.


mardi 9 décembre 2025

Fils de leurs mères

 Ce doit être juillet, on les laisse courir la campagne, on connait les chemins qu'ils prennent, les jours sont interminables, leurs courses aussi, il faut qu'ils soient rentrés pour diner, c'est tout, chez l'un ou l'autre n'importe, leurs mères se valent, les repas aussi qu'ils avalent sitôt assis bientôt repartis, en cavale ce qu'on dit, les inséparables, leurs jeans poussiéreux, leurs polos collés de sueur, vous auriez pu vous doucher, où êtes-vous allé trainer, aux douves, au bois des Clayes, à la pépinière mater les filles? Nul ne sait, disparus qu'ils sont, une pêche emportée à la volée de la corbeille à fruits, le jus sucré coule des lèvres qui s'ouvrent pour cracher le noyau décharné. Ce qu'ils disent, rien, on  n'en tire rien, ce qui se dit d'eux, des taiseux, on les craint un peu, mais jamais rien de précis, pas voleurs, pas le genre -on connaît leurs mères, elles sont amies et parlent, elles, tous les après midis de la vie qu'elle n'ont pas vécue, elles ont beaucoup lu, trop de romans, elles en parlent des heures entières. 

C'est à peine un sentier, il faut passer sous le barbelé, pour entrer dans le parc où vont les bêtes, ce sont les bêtes qui l'ont tracé, blaireaux, renards, sangliers peut-être. Les arbres vieux et rares ploient sous les lianes de lierre, en contrebas, la ruine d'une glacière, c'est là que vont les garçons de l'été dont les polos s'envolent, dont les bouches se collent dans un parfum de pêche.

mercredi 3 décembre 2025

Compote

Il est en moi un vieil enfant qui réclame les goûts d'antan, madeleines d'un monde mort, glaces Frigécrème, sucettes Pierrot Gourmand, clafoutis, gâteau de semoule. Les enfants d'aujourd'hui ne me croiraient pas si je leur révélais que la compote compotait longtemps dans la cocotte, que toute la maison respirait la pomme, qu'il restait toujours quelques pépins noirs dans les bols, sauf à l'avoir passée au moulin à légumes, minauderie grotesque, râlait l'aïeule, on a des dents, c'est pour mâcher, de fait elle était granuleuse la compote, aux antipodes de l'onctueuse substance que suçotent les gosses depuis des poches de plastique, poubelle jaune, illico. Que diraient-ils des pommes au four, les jeunes buveurs de compote, ont-ils seulement de leur vie connu le vide-pomme qui creuse le puits au fond du fruit qu'on remplissait de gelée de groseille? Nous ne les aimions pas trop, ces boules ratatinées au cœur rouge, à la peau fripée, parfois éventrées par la cuisson, elles pouvaient être acides, il arrivait aussi  que le vide-pomme ait raté son office, et n'ait pas extrait dans la carotte de chair tous les pépins de la reinette, et c'était grimace encore, et l'aïeule râlait, vous avez des dents, servez vous en.