Ronde jaune et orange

Ronde jaune et orange
Arpad Szenès, Ronde jaune et orange, 1955

mercredi 18 février 2026

Marie la folle

Qui étiez vous, Marie la folle qui me revenez du passé? Me revenir c'est beaucoup dire, je me souviens d'un béret crème, un manteau à ceinture serrée, on vous guettait Marie la folle mais pourquoi? Vous passiez vite, vous glissiez sur le pavement rose, du Passant -c'était ainsi qu'on appelait la terrasse qui surplombait la rue- on vous guettait craintifs et curieux, enfants reclus de l'affreux jardin, vous étiez l'événement du matin, le béret furtif, et vous bientôt disparue. Vous étiez peut-être une artiste, l'aïeule disait vous  évoquant la vieille originale, maman nous rassurait, parlait de folie douce, c'était ainsi que par la petite ville on traitait les vieilles filles si seules qu'elles soliloquent dans la rue. Vous ne nous avez jamais vus, nous étions des enfants cachés, cachés mais c'était inutile, jamais vous ne leviez les yeux, un béret, ce que l'on voyait passer du Passant, Marie la folle marchant vite, Marie la folle soliloquant.

mardi 17 février 2026

Ecouter les oiseaux

 Il faudrait retrouver le silence, puis s'ouvrir au bruit de la forêt, les brindilles qu'on brise, les feuilles entassées qui feulent quand on les foule comme des tigres de papier, alors le cri du geai qui nous trouve indiscrets, n'offrant qu'un éclat bleu dans l'entrelacs des branches où il disparait. Du chant, les oiseaux en dégorgent dans les haies des jardins, je n'en reconnais pas le quart, mais je sais la parade précoce et la perspective du nid. Il faut se taire, il faut les écouter, les regarder faire, ils font mieux que nous les oiseaux qui tiennent la promesse dès longtemps trahie par nous autres du cycle reconduit, la grive est musicienne aux premières jonquilles, les pinsons s'éparpillent, les pigeons s'aiment d'amour tendre quand nous remâchons nos rancœurs et fourbissons nos alibis, fossoyeurs du vivant, faussaires aux pures intentions, impostures de petits dieux régnant sur la charogne. 

jeudi 12 février 2026

Grise mine

 Encore un jour sans jour, le vent ne lève rien de l'écran gris, la pluie harcèle la terre ramollie, gifle les flaques, cingle les jonquilles entrouvertes. On n'éteindra pas la lampe, les nuages semblent s'accrocher aux voilages des fenêtres, il pleut comme une tristesse hollandaise, on boit du thé, les chats dorment sur le lit. C'est ici tempête paisible, ça pourrait durer des semaines, on s'en accommoderait, de la gadoue sous les semelles, la nuit quand même qui raccourcit mais qui s'abrège sans lumière, du vent de la pluie oui mais ce n'est pas la guerre, on la sent qui approche, ce n'est pas la guerre encore, le doux cri du vent sur les branches nues et noires, n'empêche quelle grise mine sur le visage des gens, quelle joie mauvaise ça couve, dans trop de regards froids la soif su sang.

jeudi 29 janvier 2026

Désespérer du jardin

 Bien sûr il fait jour un peu plus tôt, il ne pleut pas ce matin, les perce-neige bravent le gel, pas un bruit, les chats dorment ou chassent, je ne sais pas. Ici, on pourrait se croire à l'abri, on y vit un peu pour ça, cette illusion du nid, le besoin du repli, quand le monde bave de haine, que les mots s'encarnavalent, ce qu'on se dit, l'endroit paisible que la rage n'atteint pas. On se trompe sans doute, d'une lâcheté de vieillard. Certes, on frémit du sort des victimes, on s'effare des lois effacées, on sait qu'elle est fatale, la pente où glisse la ricanante humanité, mais le matin, on traine de la jambe et l'on reste au jardin, à tort, car ils viendront jusqu'ici, en meutes, les loups du chaos, de la basse police qui feront pleuvoir malheur et injustice jusqu'au cœur du hameau: dans ce monde-ci, plus d'asile, loin s'en faut.

samedi 17 janvier 2026

La nuit du jardin

 Nous n'en disions rien mais l'aube nous était un secret commun. Quelque chose, aux confins, se déchirait dans l'ombre et l'ombre s'entrouvrait, il fallait retrouver nos lits et nos vies du jour, le jour qui nous séparait: tu me déposais loin je finissais à pied, précaution vaine tant ces heures sont sans témoin. J'ai jeune ainsi marché dans le sommeil  des gens, épuisant mon désir dans la poussière des allées grises où nous nous retrouvions assis sur le dossier des bancs, sous l'orbe blanc des réverbères, parlant pour tuer le temps contre une nuit trop claire. Il fallait tisser de l'ombre où nous enfouir, nuage de nos haleines de janvier, fumée de cigarettes, feuillages qui frissonnaient de nous s'enlaçant sans mot dire ou si peu, fais moi du bien, je faisais de mon mieux. Alors nous remontions au belvédère et s'offraient à nous les lumières de la ville avant que l'horizon ne tremble d'un jour impudique, fende la nuit déteinte et que ne sonne l'heure d'un retour qui nous écœurait.

mercredi 14 janvier 2026

L'obscurité

 On savait pour la nuit -qui dit le contraire ment, qui dit le contraire la répand- mais on croyait aux cycles, on comptait les quartiers, et, jeunes, l'on marchait sous la lune pleine, lycanthropes au désir lancinant, inondés d'une lumière noire où se détachaient, candides, nos teeshirts, jusque sous la futaie où nous tracions nos propres rondes. Etions-nous seuls au monde dans le sommeil des brave gens, les seuls à savoir dans le silence coupable de la nuit de Saint-Jean? Aujourd'hui la nuit gagne, les cercles sont brisés for celui de Merlin dans Brocéliande en flammes, il faudrait se lever, reprendre forme -celle de la colère, du vent qui se lève, des amours impossibles de l'étoile et la luciole- et animaux enfin, hurler dans et contre les ténèbres jusqu'à ce que lumière s'ensuive, ce qu'il faudrait, ce qu'on se dit quand nos corps de vieillards nous trahissent, qu'on se couche épuisés, consentants, consumés dans un monde en cendres.

lundi 5 janvier 2026

"Arguments in favor of love"

 Ils sont nous, nous après tout, les petits fantômes d'Abrantes, ils n'ont d'autres chaînes que le poids de nos regrets, ils voudraient, c'est trop tard, un enfant, prendre du repos, finir la chanson sur le piano d'un monde inondé. Ils auraient voulu, ils ressentent encore, ils éprouvent, c'est leur épreuve, ces émotions qui les étouffent dans le vide de leurs suaires, ils se disputent, sont désolés, ne brûlent plus quand tout flambe et geignent vainement, ils sont touchants mais sinistres, eux qui sont nous, le nous d'après la fin du monde, et ce qu'ils nous disent, les petits fantômes d'Abrantes, c'est qu'outre-tombe même nous pleurerons en vain, ne viderons pas notre querelle et n'aurons rien compris du monde ni de nous-mêmes.