Tal Coat, Ponctué,1972

Tal Coat, Ponctué,1972
Tal Coat, Ponctué, 1972

vendredi 15 septembre 2017

Près de Brest

Cet été-là, mes dix-sept ans, tes presque seize et nous partîmes, Corinne, la cousine intime, la quasi soeur avait l'année de plus et le permis. Nous prîmes la 104 de maman, une tente minuscule pour nous trois, pas moyen de se retourner, on y dormit mal, peu importe c'était la première fois qu'on partait ainsi, en liberté parcourir la Bretagne, liberté surveillée, étapes familiales, des gîtes assurés, la tribu idéale. Au moins quittions-nous les maisons du Croisic, au moins c'était l'auto et plus les bicyclettes, passer par Penerf, pousser jusqu'à Brest, il y eut la beauté de l'étier et l'élégant logis de la tante Marie -on ne savait pas ce qu'on sait aujourd'hui, il y eut la beauté de la maison du Relecq-Kerhuon où Linette, que nous n'avions jamais rencontré, nous attendait, elle aussi belle que sa maison, nous les enfants de ses cousins que la famille lui expédiait sans plus de façon. Linette Théréné, je retrouve son nom, une belle veuve inconsolable et gaie, le défunt peignait des marines, il y en avait plein la maison, elle y vivait avec son frère, très âgé pour un trisomique, petit Claude on le surnommait, il lisait passionné le Journal de Mickey, très fier de lire, très joyeux. Et le teckel aveugle circulait au salon. Linette, elle n'a jamais voulu qu'on plante la tente dans le jardin. On avait dormi chez elle, poussé les meubles, Corinne et toi dans une chambre, moi sur un matelas posé dans le salon. Au matin le vieux chien aveugle s'est cogné aux pieds des tables déplacées quand nous mangions au petit-déjeuner des craquelins, du miel, du beurre salé. Avions-nous remercié Linette Théréné, la cousine souriante des pères que nous avions, la veuve du peintre breton dont le nom orne le fronton de la salle omnisports du Relecq-Kerhuon? Il me semble que non, il me semble que tu aurais aimé que je répare cet oubli, que Linette ait droit au merci que méritait sa bonne grâce, sa bonté joyeuse.

dimanche 10 septembre 2017

Pas de revenante

Tu aurais pris -c'est ainsi qu'on dit par ici- cinquante-trois ans cette semaine, et comme à chaque anniversaire je contourne au mieux la douleur, je m'interdis les questions qui rongent, je dresse mes petits barrages, ménage mes déviations, c'est le rituel inutile: la douleur revient, elle connaît tous les chemins, avec elles les questions vaines qui taraudent, c'est donc ça te survivre? Dans ce monde d'après toi, il y a quelque chose du Royaume de Danemark, une chandelle une tulipe un crâne, plus Champaigne que Baugin. Pourtant, tu sais, j'ai gardé le goût des fruits, des sorbets, je n'ai pas trahi nos joies d'enfants, je vais retourner aux champignons, il a plu des seaux les jours derniers, il faut maintenant un peu de lumière dorée, de la tiédeur dans les sous-bois, l'humus est prêt. Je ne me retourne pas tu sais, me retourner serait admettre que je t'aie laissée, que tu serais derrière moi, rien de tel, cette sottise-là je la laisse à d'autres qui font leur deuil, qui avancent, qui tournent la page -ta page je l'écris toujours- ceux-là ont si peur de crever, si la mort était contagieuse? Cette idée seule leur fait claquer des dents. Je te porte en moi et je sais intimement que la Mort n'est pas dans les morts mais dans les gestes des lâches et des oublieux qui ne savent faire ni avec ni sans, qui ne survivent qu'en tremblant que les morts reviennent et tirent les pieds des vivants. J'en aurais une joie païenne si tu revenais de la sorte me tirer par les pieds ce serait jeux d'enfants mais je sais trop car je te porte que les revenantes ne sont que les ombres des remords de ceux qui ne surent pas aimer: pour que tu reviennes il aurait fallu que tu partes, or c'est en moi que tu demeures.

lundi 4 septembre 2017

Dead Man

Nous avions vu, nous étions jeunes encore, dans un tout petit cinéma -il en existait tant!- près de la mosquée de Paris si ma mémoire est bonne, tu t'en souviendrais, un homme en noir et blanc mourir sans le savoir, voyager sans rien voir que sa propre myopie dans les arpèges électriques d'un fantôme de western, un spectre de poète anglais.Stupid white man disait, si je me souviens bien, un gros indien qui citait William Blake tandis qu'un autre, qu'on ne voyait pas, tendait sur le récit les arcs de sa guitare. Jamais il n'avait été donné, dans un noir et blanc d'outre-tombe, à voir semblable catabase, et jamais spectateurs nous n'avions jusque là cru marcher parmi les morts, entre massacres et trophées, la tête de Mitchum aux cheveux gris beurrés comme un pharaon du Far-West, un fantôme d'après le western, des animaux dont il ne restait, une fois l'homme blanc passé, que des fourrures, des peaux tannées, des bois qui ornent les cheminées. La leçon, nous l'avons comprise, prise pour nôtre, ce qu'il disait ce film d'os, de crânes écrasés et de vers récités, c'est qu'à peine né on est déjà mort, même les jeunes gens sont des fantômes consentants, qu'il faut remonter le temps dans d'imporbables chemins de fer, mais que les fleuves, on les descend allongé dans un canoë, on ne franchit pas le Léthé, on en suit juste le courant; il est juste de s'effacer lorsqu'à l'estuaire l'océan vous prend, qu'on en est glacé, mort depuis longtemps, bercé par les vers que dit le gros indien, et longtemps ces images sont restées en nous, même si nous n'en parlions pas souvent.

lundi 28 août 2017

La tête haute

A Houlgate il faisait bon hier, jusqu'à l'eau presque tiède, réchauffée par les sables franchis par la marée, tu savais ça aussi, un souvenir de tendre enfance: ici en Normandie, l'eau n'est pas bonne tous les ans, mais lorsqu'elle l'est c'est maintenant, lorsque août tutoie septembre sur la côte fleurie. Je me suis baigné, j'ai nagé, séché dans la lumière de fin d'été, les parisiens parlaient de retour, n'avaient pas envie de rentrer. Ce sont ces moments-là qu'il faut guetter, saisir, comme vivante tu savais le faire, comme malade tu le sus mieux encore: je n'oublie pas la leçon, et moi qui n'étais pas amateur de baignade je nage quand je le peux, et chaque brasse m'évoque les tiennes, celles où petite encore tu tendais le cou pour ne pas mouiller tes cheveux, tu avais des brassières gonflables, ton cou tendu interminable, des épis blondis par le sel. C'est à ces brasses que j'ai pensé hier, à ce qu'elles disaient de toi petite fille fragile et fière, d'une dignité blessée, d'un port de reine aux cheveux trop courts.

jeudi 24 août 2017

Itinéraire bis

J'ai pris la vieille route qui longe la Risle, depuis Pont-Audemer, celle qu'aimait Duras, celle qui ne mène pas mais qui contourne, entre Quillebeuf et Trouville elle titubait avec grâce, Duras. La Risle on la quitte lorsque l'estuaire s'annonce, tu connaissais tout ça, nous l'avions prise ensemble, La Risle est limoneuse à tendre vers la Seine elle s'envase, c'est un paysage incertain de chaumières trop soignées aux pelouses psychotiques, de bâtiments en ruines, de canots échoués, une débauche de géraniums aux bords de fenêtres fatiguées, je ne sais pas quoi en penser, c'était jadis une de mes routes préférées, fléchée Honfleur par l'estuaire, une façon de ne pas y arriver trop vite, jadis j'aimais retarder, prendre la route buissonnière, le chemin des écoliers qui évite les zones commerciales les hôtels de périphérie et les pizzas à emporter, Honfleur c'est un décor mi Bruges mi Saint-Tropez, ce n'était pas comme ça quand tu y es née, il ne faut pas y aller l'été, alors j'ai évité Honfleur, je suis rentré par Toutainville, le nom ne te dirait rien, mais la maison à tourelle si, c'était, pour nous autres enfants à l'arrière de la Ford Taunus, le signe que bientôt, nous serions arrivés, moi je m'éloigne, me voilà rentré.

mardi 22 août 2017

Excursions

Lorsqu'elle allait bien maman, c'était loin d'être tout le temps, mais tout de même parfois, quand elle n'était pas trop laminée par le père, elle nous emmenait en promenade, en excursion, c'était toujours joli, amusant les promenades de l'après-midi quand maman s'arrachait du lit, de la mélancolie, de son malheur de femme. C'étaient des lieux choisis, des chemins charmants, même dans les endroits qu'elle n'aimait pas tellement -je pense à Baulon où nous allions peu de toute façon- elle trouvait près de la Chèze un petit pont de bois branlant qui franchissait un fossé sous la futaie, et nous passions le précipice, et nous étions qualifiés, ravis, preux et rieurs. C'étaient des goûters dans les douves de Provins, c'était le raidillon qui montait à Grâce, nous y arrivions en sueur, fiers de nos exploits de grimpeurs, essoufflés dans l'ombre de la chapelle encombrée d'ex-voto, heureux d'être sortis pour un temps du jardin de Honfleur, étonnés de voir en face le port du Havre comme un monstre attirant, lointain -c'était avant le grand pont, nul n'allait jamais au Havre, ville rasée, ville laide aux mains des communistes, il n'y avait rien à y voir rien à y faire à en écouter grand-père, pourtant, ça nous faisait envie, l'autre rive, mais jamais ni lui ni maman ne donnèrent la pièce qui permettait d'enclancher la lunette au point de vue panoramique: on voulait voir de plus près.

samedi 19 août 2017

L'oreille dressée

Que te dire du monde qui, si tu m'entendais, ne te ferait pas mal? Je t'épargne l'inventaire affligeant des massacres, des naufrages, des contaminations, des extinctions d'espèces. Il reste encore ici -mais pour combien de temps?- la douceur des campagnes, la pointe noire de l'oreille dressée du lièvre qui va fuir au débord du champ labouré, le soupir de la chouette, ces signes, ces traces qui n'intéressent plus personne, on ne sait s'il faut s'en louer, l'homme moderne ne sait rien des empreintes, du flair et de la brindille foulée. Il vaut mieux se terrer au gîte, ne pas faire le beau, artiste de la planque le lagomorphe ne bondit que découvert. Dans ma vieille maison, mélange de celles des trois petits cochons, paille, bois, briques, j'attends des loups multiples, ne sais lequel la soufflera, mais j'ai l'espoir secret qu'à mi-pente, sa modestie la camoufle et que la meute passe sans la voir au moins les premières fois. Tu sais, je suis un vieux lièvre las de courir -les levrauts ne courent pas, ils n'en ont pas besoin, les levrauts n'ont pas d'odeur qui les trahisse- un vieux lièvre qui se tient là au gîte, attentif à tous ces signes qui ne disent rien qui vaille.

vendredi 18 août 2017

Des enfants soignés

Bobos, écorchures, pinçons brûlures, genoux couronnés, ampoules, verrues aux pieds, coliques gros rhumes petites toux, sans compter la galerie des maladies obligatoires à plaques, à boutons, à rougeurs, à fièvres, à douleurs, nous avons pris notre part, nous avons partagé les chutes et les microbes, mais pas en part égale: il y avait quelque injustice à te voir toujours plus malade que moi, injustice ambigüe car si je te plaignais d'une varicelle tenace qui t'éprouva petite, où tu fus héroïque en ne grattant pas, elle te maintint au lit deux semaines, alors qu'à mon grand dépit la mienne m'abandonna au bout de quelques jours et je dus retourner à l'école, un peu envieux que tu aies toute la journée notre infirmière de mère pour toi seule. Les maladies infantiles, tu les fis en grand, je les eus en passant, seule exception les oreillons dont seul j'ai souffert. Nous fûmes des enfants soignés, vaccinés, médiqués, la pharmacie de maman pouvait nous semblait-il guérir tous les maux de la terre, ils aimaient les médicaments, les enfants de l'infirmière, moins que l'infirmière cependant. Sirops sirupeux efficaces et dangereux, pommade pectorale, suppositoires expéditifs à l'odeur humiliante de camphre, comprimés beaux comme des bonbons, désinfectants rouge orange ou rose, charbon actif noir et sucré, nous fûmes enduits, humectés, pommadés, pénétrés, tamponnés, désinfectés, pansés, il ne pouvait rien nous arriver, nous étions des enfants soignés, aseptiques, d'une moderne propreté, dont les agents s'appelaient Mercurochrome, Théralène, Pulmofluide, Normogastryl, Néocodion, Merfène, bleu de méthylène, aspirine, dakin, et toute la sainte famille des antibiotiques qui nous assurerait l'éternité, pas moins.

mercredi 16 août 2017

L'été 76

Il y a eu -ainsi je m'en souviens, ainsi je le raconte- un été au Croisic chaud comme les étés d'aujourd'hui, de ceux qui bientôt nous feront étouffer jusque dans le bocage, dans l'ombre d'ici, noisetiers grillés, mares évanouies. Mais en 76, on croyait encore à l'accident, à l'anomalie, on accueillit canicule et sécheresse comme on regarde une comète ou une pluie de grenouilles, et Giscard fit un impôt dit-on. Nous, l'enfance inconséquente, cette chaleur nous l'aimions -cette année-là nous avons cuit dans une maison de location mal isolée qui jouxtait un entrepôt de cercueils dont le menuisier faisait l'article aux familles éplorées. On nous autorisait à veiller jusqu'à la fraîche, et la fraîche tardait jusqu'à minuit parfois, nos premiers minuits sans la messe, et les étoiles s'offraient sans un frisson de vent, parfois même la fraîche ne venait pas vraiment. Tu l'avais aimé, cet été-là, tout particulièrement, car Franz, le grand cousin, -ton préféré je crois- était venu de Suisse, il était joyeux, drôle, on riait tout le temps dans la canicule. Il vient d'avoir soixante ans me dit sa vieille mère, les canicules ne font plus rire personne et c'en est fini des peaux bronzées, de l'insouciance.

dimanche 13 août 2017

Campagne et jardin

Nous ne fûmes pas vraiment des enfants des champs, pas des petits paysans non, mais nous aimions le calme des jardins des maisons forcément bourgeoises. C'était le père qui jouait le rustique parce qu'enfant de la guerre il avait gardé quelques vaches dans les prés, ça nous embarrassait cette posture, ce rapport à la nature si clairement de droite, où "la terre ne ment pas" mais pue toujours un peu, où l'on se ment en paysan alors qu'on est le fils du médecin de campagne, où l'on croit connaitre les bêtes parce qu'on les chasse, comme on se déguise en pêcheur sur le quai du port du Croisic au point de tromper les touristes, ce serait trop long l'inventaire des paravents du père, peut-être y croyait-il vraiment? Le puits sans fond de ses mensonges, je ne m'y penche jamais trop, tu approuverais: trop longtemps qu'il s'y est noyé. J'aime la campagne, j'y vis depuis longtemps, sans me prendre pour un paysan, juste parce que j'aime le calme -mais je n'ai pas de jardin, je ne sais pas m'en occuper. Tu as toujours vécu en ville, et très vite avec un jardin, un petit jardin pour les enfants, des enfants urbains, pas du tout des enfants des champs.