Tal Coat, Ponctué,1972

Tal Coat, Ponctué,1972
Tal Coat, Ponctué, 1972

lundi 26 juin 2017

Le goût des framboises

Il a fini par faire moins chaud, mais rien de plus éloigné du débarquement que ces jours de plomb où chacun sua par la campagne et jusque sur la côte, on ne sait pas faire avec ça sous nos climats, nos climats ne s'en remettent pas de ces chaleurs-là; Rouen on dirait Bordeaux, tu n'y croirais pas si tu étais là mais tu n'es là qu'en moi, et c'est déjà trop pour les autres, je le sais, je ne pardonne pas. Le chien roux, fou qui court sur la pelouse et m'accueille chez Patrick, tu ne le connais pas mais il te ferait rire puis te fatiguerait de son épuisant enthousiasme, mais il aime le monde entier et n'obéit qu'à sa joie. Lorsque je suis entré, il a couru près de la voiture, a gambadé autour de moi, m'a un peu léché mais pas trop, il avait chaud encore, il se ménageait. Nous avons diné dehors sous le cerisier il faisait tiède, c'était bon mais étonnant pour un juin normand. En guise de dessert, nous avons cueilli des framboises à même les framboisiers, Patrick en a beaucoup, ils ont bien poussé, ils croulent de fruits. Les fruits sont assez petits mais sucrés, la sécheresse sans doute, je ne sais, j'ai pensé à nous, à Honfleur, on aimait faire les étourneaux et s'abattre sur les fruits rouges, à la volée. Les framboises sitôt cueillies sitôt mangées, les bouts des doigts tachés de rouge j'ai pensé à toi, je les ai mangées pour toi, et j'ai regretté ton absence, et je t'ai dédié la douceur des framboises jaunes dont enfants nous ignorions tout.

mardi 13 juin 2017

Je te parle

Est-ce que t'écrire c'est parler tout seul? Une manie de vieux cinoque, solitaire atterrant je continuerai tant que tu te tairas. Je te parle, je persiste, je ne parle pas de toi, pas tant que cela, je te parle, j'entends par là, dans ton silence, qu'à ton corps disparu, qu'au rien des souvenirs usés je substitue un corps de mots, un manteau de langage. Cette offrande naïve j'en sais la vanité, c'est celle dont on sourit à voir dans les églises castillanes les capes dorées des madones qui jurent sur les champs brûlés de juillet. Je n'ai rien de mieux à donner, je ne sais rien faire d'autre, je me remets au métier, je recouds ce qui est déchiré, ça se voit que c'est recousu, ça s'entend que je te parle, c'est gênant les cicatrices quand on voudrait qu'il n'y paraisse plus.

lundi 5 juin 2017

Images fantômes


Je ne sais plus si bien Villepreux ni Provins, encore plus loin Mulhouse, Mourmelon plus rien, Paris ce qu'on m'en a dit, la rue de Béarn, la fuite au plafond, les promenades Place des Vosges. Avant, ça ne compte pas, avant, tu n'étais pas née. Ces lieux je les oublie autant qu'ils disparaissent, ces lieux nous y avons vécu ils sont méconnaissables, Le Marais, la rue de Béarn, ce dont je me souviens ça sentait le pipi jusque sous les arcades.

Je ne veux pas fouiller, mais que ça me revienne, pas creuser je ne suis ni fossoyeur ni archéologue, ce que je veux, la résurgence, pas descendre, que cela remonte, ni catabase ni catacombe: elle est trop violente ma lampe de vivant, et malheur à celui qui cherchant des ombres les éclaire. A percer le mur du passé, il tue jusqu'au souvenir de ce qu'il suscitait, pigments saisis sous la lumière brutale des torches électriques, fantômes blessés qu'on approche mais qu'on n'embrasse jamais, c'est à jamais qu'ils s'évanouissent, et s'ils nous quittent ainsi, c'est qu'à vouloir les surprendre on les a trahis, à révéler les fresques de la crypte on les efface en égoïstes.

Alors j'attends que tu me reviennes, je suis le seul je crois à t'attendre de la sorte, pouvoir t'attendre ainsi car seul je reconnaitrai tes gestes d'enfance, tes secrets, ta façon d'habiter les lieux. Rien de désespéré, peut faire retour à tout instant une image fantôme, une saveur un mot de toi que je retrouverai, qui me retrouvera.