Tal Coat, Ponctué,1972

Tal Coat, Ponctué,1972
Tal Coat, Ponctué, 1972

dimanche 19 mars 2017

Tentative de diversion

J'ai fait comme j'ai pu ce jour, je me suis débrouillé pour avoir des lessives à étendre, des copies à corriger, le repas ce fut vite et mal, j'ai tâché de me défiler, j'y suis presque parvenu. Patrick a téléphoné, je ne lui ai pas dit le poids de ce dimanche, il m'a proposé la foire aux vins de la Bouille, j'aime bien la Bouille, et la fantaisie de Patrick j'ai su qu'elle allait m'aider, m'aider à te survivre une année de plus, je l'ai accompagné. On a goûté des vins, il ne se fait pas confiance, alors je disais non pour lui quand ce n'était pas bon, alors j'ai dit oui pour un Jasnières vin tendre, je t'en avais fait boire et tu avais aimé ce vin du Loir, ce vin rare, irrégulier, ce vin de pierre, de coteaux plein sud. Nous en avons acheté Patrick et moi, et du Coteaux-du-Loir, dont le cépage au joli nom produit un vin rouge pâle léger comme le printemps, une fleur d'albergier dans le sang du soir. J'ai tout fait pour contourner l'anniversaire de ta mort, j'y étais presque parvenu, je dis bien presque, car l'effort même pour y arriver ne montre que trop ce qu'il voulait masquer mais qu'importe. Le message d'une cousine aux meilleures intentions, de celles qui ne ratent pas un anniversaire, me fait part de sa compassion, du lien dit-elle, et c'en est fait de la diversion, de la magie du vin. Je rentre suffocant, deux ans sans toi deux ans, ça ne rime à rien l'anniversaire quand tu manques quotidiennement.

jeudi 16 mars 2017

Tact (encore)

Elle s'appelle Cardif la filiale de la BNP dont je n'ai pas grand bien à dire, dont il me faut reparler. Je reçois un courrier, il m'est ré-expédié par l'EPHAD où maman vécut ses derniers mois, car c'est à l'adresse de l'EPHAD que la banque l'a envoyé, à l'adresse de la morte de l'assurance-vie que ce courrier devrait -c'est du moins son objet- contribuer à solder. Il n'est pas certain que la morte réponde.
La morte n'est pas celle qu'on croit. Elle s'appelle Cardif, filiale de la BNP, la banque qui t'a adressé ce courrier, car c'est ton nom sur la première page, c'est un courrier destiné à "Mr -sic- Flavie DALIFARD" que je reçois et qui me gifle par deux fois: c'est à toi ma soeur morte qu'on demande des papiers abscons pour solder l'assurance vie de notre mère morte, et c'est au dernier domicile de notre mère morte que ce courrier est expédié. Sur la première page, un numéro de téléphone, j'appelle et je m'étonne et l'interlocutrice ne voit pas où est le problème, si tu es morte je n'ai qu'à, me dit-elle sans sourciller, envoyer en sus de tous les autres papiers ton acte de décès, le dossier s'en trouverait accéléré, bonne journée et elle raccroche.

dimanche 12 mars 2017

Rien de sorcier

Ce n'est pas bien sorcier d'écrire, t'écrire c'est juste nécessaire, sinon je me surprends à te parler, tête en l'air parfois j'espère insensé que tu me répondes, j'attends quelques secondes, et je me raisonne dans le silence retrouvé, écrire ça n'a rien de sorcier. Frère et soeur c'était le lien, ce lien parfait d'égalité d'entente d'enfance partagée, frère et soeur ce fut république idéale -je ne ferai pas l'inventaire des fibres qui nous ont liés, il suffit de dire que ce lien brisé m'effiloche mais je me tiens là et je t'écris. Les vieilles histoires disent aux soeurs comment faire avec le frère mort, le disputer aux bêtes, l'enterrer malgré tout, rassembler patientes les morceaux épars de son corps, le remembrer comme on ravaude un linge cher, les vieilles histoires disent aux soeurs comment faire. Les vieilles histoires ne disent rien aux frères, elles parlent aux amants, elles chantent les héros qui descendent aux enfers, elles ne disent rien aux frères qui ne savent que faire sans soeur et traînent sur la rive et cherchent un passeur auquel ils promettront des chansons.

samedi 11 mars 2017

Ca revient

Ca revient, je sais bien, mais rien pareil, la lumière ce matin simule le printemps, ou peut-être ne ment-elle pas, peut-être le réchauffement en est déjà au point où le printemps c'est maintenant? Un printemps de brouillard rose, un printemps de particules en suspension dans l'air, il n'a pas tant plu que ça cet hiver, un printemps sans toi qui n'a même pas beaucoup toussé, un printemps à bout de souffle, d'arbres japonais en fleurs, de jonquilles dans les fossés, tu n'avais pas beaucoup toussé. Aujourd'hui l'anniversaire de Fukushima, un article dans le journal, une chronique à la radio, rien de nouveau sous le sarcophage, les robots sortent irradiés, on ne sait pas quoi faire du mausolée de notre orgueil. Tu sais -tu ne sais pas- je déteste mars où naquit le père où tu mourus, un mois de catastrophes, de tsunami nucléaire et d'éruption boréale. Ca revient, mars est là qui te vit mourir tu ne reviens pas.

mardi 7 mars 2017

Tact, (suite)

Aujourd'hui, au courrier, une enveloppe qui m'enjoint de choisir la tranquillité, une enveloppe à l'enseigne "Dignité funéraire" ("funéraire" en tout petit sous "dignité" , à peine lisible aux yeux des vieillards). La lettre est établie au nom des Pompes Funèbres et Marbrerie Evanno, Vannes. J'apprends que j'y ai un compte client, un code personnel depuis que j'ai réglé les obsèques de maman, que je suis doté d'un "conseiller funéraire" qui signe mais ne donne pas son nom, fiction publicitaire sans doute et qu'importe. On m'écrit pour formuler le voeu que les services des dites Pompes m'ont pleinement satisfait, on m'envoie le renouvellement de sentiments chaleureux qui me rappellent que de fait il y a bien renouvellement, puisque j'avais reçu quelques semaines après l'enterrement, une enquête de satisfaction qui m'avait stupéfié. Aujourd'hui, cependant, un tout autre objet au courrier: m'inviter à souscrire un Testament Obsèques qui soulagera mes proches des formalités de mes funérailles, avec une remise de 200 euros si je souscris dans les six mois. Le Post Scriptum m'assure que le contrat "se fait sans questionnaire médical ni examen de santé, et sans frais de dossier", ce qui est heureux puisqu'il s'agit de mourir et d'être enterré "dans le strict respect de vos volontés". Je vais attendre un peu.

samedi 4 mars 2017

Le pain du rêve

Ce fut un rêve dont maman fut, qui mangeait du pain azyme, le croirais-tu, je n'y comprends goutte, du pain sans mie, à peine croûte, elle semblait y prendre goût à ce pain du rêve où elle mordait, rajeunie. J'aimerais qu'ainsi tu me reviennes, tu mordrais du pain de mie, du pain de miel, du pain d'épices, on ne sait pas avec le rêve ce que l'on mange et même si l'on sent bien que les êtres aimés simulent un peu, on les remercie, on embrasse leurs ombres, leur effort pour revenir dans nos rêves qui les accueillent, la fadeur du pain azyme.