Tal Coat, Ponctué,1972

Tal Coat, Ponctué,1972
Tal Coat, Ponctué, 1972

samedi 21 janvier 2017

Quant au bleu du ciel

Il ne dit rien le bleu du ciel, ni ton absence ni ma grelottante survie. S'y fige mon haleine blanche, s'y blesse ma peau rougie, je glisse sur la pente, celle de ma rue, vers la boulangerie. Si j'étais un peu courageux, j'irais tancer le marbrier, il doit faire trop froid pour graver le nom de maman, il faudrait aller vérifier, grimper la pente, celle du cimetière Saint-Léonard, retrouver le caveau des grands-parents que maman cherchait toujours trop haut, à peine s'il est à mi-pente, ce caveau où elle est enterrée. Que dirait-il le bleu du ciel de vos absences, de ma peine, ne dirait rien le bleu du ciel du grand pont blanc, du Havre sous le vent glacial, des larmes que le froid fait couler, des lèvres gercées qui se taisent, des baisers perdus, oubliés. Il ne promet rien non plus, et c'est pourquoi on lui pardonne au bleu du ciel d'être si coupant, si ardu qu'on en chancelle et qu'on s'en tient inconsolable au paysage indifférent, à l'inhumain soleil d'hiver.

dimanche 15 janvier 2017

En vain le vent

J'avais préparé des bougies pour le cas où. La lumière c'est fragile, l'électricité ne tient qu'à un fil par les campagnes éventées, sans ce fil, point d'étincelle pour la chaudière, pas de téléphone, pas de rougeur sur les plaques de la cuisinière, j'étais prêt pour une vanité moderne, une leçon domestique de ténèbres. Or non, deux minutes de nuit, pas le temps de battre le briquet, je n'ai pas eu à moucher les chandelles que je n'ai pas utilisées, ton ombre n'a pas dansé sur les murs, j'ai oublié ma méditation d'homme aliéné dans l'hiver, Jérusalem ne s'est pas tournée vers son dieu et Laurent n'a pas entendu son cerisier tomber dans la tempête (il a pourtant bien chu). J'ai pensé à Vannes, au vent sur le golfe, à toi les cheveux dans le vent, j'ai pensé à maman qu'inquiétaient les intempéries, et j'ai souri quand sa soeur a appelé de Suisse inquiète de mon toit qui ne m'inquiète pas, c'était si gentil mais je ne crains rien car je n'ai plus personne à perdre, vous ayant perdues.

samedi 7 janvier 2017

La pluie l'absence

Il a plu, il a gelé, des aléas d'hiver, à la radio ce sont numéros d'autoroutes, camions en portefeuille et grands embouteillages givrés. Il fait un temps à écouter un vieux disque de Dire Straits, mais on n'a pas de vieux disque de Dire Straits, on cherche une vidéo, on veut se souvenir. Ils ont blanchi sous le harnais, et vieillie leur musique aussi, prévisible et bien jouée, et les mêmes défauts ces claviers qui ne savent que faire quand la guitare nous ressert sa poisseuse mélancolie entre blues et country. Sous le ciel bas givrant, le guitariste aux cheveux blancs chante d'une voix blanche aussi des espaces mornes, le désenchantement, on entend la pluie, on prend un café, on n'éteindra pas la lumière de la journée. On l'aimait bien, toi et moi, Mark Knopfler, adolescents, dans ces morceaux qui s'étiraient comme un départ de vacances chez les grands-parents. Laid back on écoutait pleuvoir sur des routes désolées, sa guitare étreignait une vie glauque qu'on ne faisait qu'imaginer. Il a plu il a gelé, je n'ai pas bougé, pas écouté jusqu'au bout Telegraph road me suis demandé ce qui manquait, ce que j'ai fini par comprendre. Tu sais, maman n'appelait jamais, il fallait lui téléphoner, sauf en ces temps de vent mauvais, d'alerte orange et de pluie fauve qui l'affolaient, là on était sûr de l'avoir, et dieu que cela m'agaçait mais aujourd'hui ce fut étrange, triste qu'elle manque à l'appel de la sorte.

vendredi 6 janvier 2017

Bois du jeudi

Aux forêts du père, préférer les bois de maman, au p'tit bois p'tit bois charmant, quand on y va on est bien aise, au p'tit bois p'tit bois charmant, quand on y va on est content, c'était la chanson pour aller au bois toi maman et moi, chemin de Rambouillet, contourner la statue qu'on ne trouvait pas jolie, passer sous la voie ferrée, vers la ferme du Val Joyeux, pour piquer dans le bois des Clayes en continuant de chanter, tout était chanson quand maman n'était pas couchée. Un petit bois, pas une forêt, une promenade de jeudi, on emportait gourdes et goûter et l'on chantait le petit bois charmant dont on aimait les anémones d'avril, les jacinthes de mai. Les jacinthes on en faisait des bouquets qu'on rapportait à la maison en chantant une autre chanson, les lauriers sont coupés, tu remplissais d'eau un petit vase d'étain (maman nous le confiait parce qu'il pouvait tomber sans casse) et nous disposions les fleurs bleues qui tenaient bien, près d'une semaine, une éternité pour l'enfance, presque jusqu'au jeudi prochain.

dimanche 1 janvier 2017

Bout d'an

Réveillonner j'en avais perdu l'habitude dès avant ta mort, avant peut-être même que tu ne commences à compter les années, les mois, les jours à vivre. Je restais chez moi et la nuit passait comme une autre, ni plus belle ni plus triste, et j'ignorais les voeux, les bonnes résolutions, les bilans et les bêtisiers. Je suis rentré de Bruges où tu n'es pas allée, où j'avais emmené maman, c'était il y a longtemps, le temps où j'aimais et j'étais aimé, le temps où l'on pouvait emmener maman, où elle pouvait encore marcher sans perdre souffle. J'ai rapporté ici la brume des canaux et le givre des arbres. Tu aurais aimé Bruges, ton fils a trouvé ça presque cool, c'est dire, plus que Gand, l'Agneau mystique très peu pour lui, Philippe a bien tenté d'expliquer l'invention de la peinture, le mystère des juges intègres, bernique, Bastien a préféré les Saints Jean de Memling et c'était bien son droit. Moi le bout d'an, de retour de Bruges et de Gand, je croyais le vivre chez moi et puis non, les amis sont bienveillants qui pensent à mon réveillon, pas de chambre verte pour moi, pas rester seul à la maison en conversation avec toi. Je suis allé à Rouen sur une vieille péniche et c'était chaleureux comme le sont Patrick et ses amis; Christine et ses frères ont habité jadis la Haie-Bergerie, vraiment pas loin de chez nous, au 4 chemin de Rambouillet a précisé leur mère encore très alerte, vraiment pas loin du tout, au point de connaître la rue du ruisseau Saint-Prix. Il y avait un cerisier par chez eux. Notre place était bordée de cinq acacias qui n'existent plus, qui s'en souvient des acacias de la rue du ruisseau Saint-Prix, qui se souvient des ormes malades chemin de Rambouillet? Je réveillonne et tu me reviens, et l'histoire du hamster plus malade que les ormes, que le père lança sous tes yeux contre un tonc d'orme pour l'achever, c'était chemin de Rambouillet, ainsi tu me le racontas, bien longtemps après, ainsi le nouvel an boucla sur la Haie-Bergerie.