Tal Coat, Ponctué,1972

Tal Coat, Ponctué,1972
Tal Coat, Ponctué, 1972

mardi 21 novembre 2017

Tôt ou tard

Tu n'aimais pas ces mois où la lumière renonce, les jours brefs, de rouille, de brume et de lampadaires falots, moi peut-être plus enclin aux lichens, aux mousses, aux fougères roussies, aux brouillards accrochés jusqu'aux ponts de la Risle, ces ombres elles protègent, le monde est si violent qu'il faut prévoir des refuges, des échappements. Je pourrais chanter comme on pleure, mais je tends vers l'hiver, j'entends par là que je me terre et que je guette les signaux infimes de ton spectre, il y a de toi partout, il suffit d'être disponible, il suffit de laisser la place et luit encore un peu -mais pour combien de temps?- le yo-yo de l'enfance dont je suis reliquaire. Ils ne m'effraient plus guère ces jours de fin du monde, c'est trop tôt tu dirais de la nuit, de la maladie, du matin tragique où s'épuise l'espèce à consumer son bien. C'est trop tard depuis toujours trop tard, nul n'a sauvé personne, il n'est que de se cacher et d'attendre, le jour dernier, le goût de cendres, le couteau du boucher.

lundi 13 novembre 2017

Pluie de novembre

Il a plu tous les jours derniers, plus que de raison, à faire déborder les fossés, il a plu jusque dans mon grenier, par infiltration, le long de la cheminée, jusqu'à la pièce débarras, il a plu comme l'an passé le soir de la mort de maman, il semblerait qu'il pleuve de la même façon, me voilà trempé. Il est gravé le nom de maman sur la tombe, ça a pris presque un an, redoré le nom des grands parents, il peut bien repleuvoir sur l'or de leur nom, ça prendra bien trente ans pour que l'or se ternisse, ça fait bien des averses sur la pierre bleue de Vire et bien des rhumatismes pour mes mains douloureuses, avoir mal c'est vivre encore, admettons. Tu aurais aimé vivre assez vieille pour souffrir de rhumatismes, tu aurais enduré la pluie avec bravoure, ça ne t'aurait pas terni l'humeur, mais il pleut sur la pierre gravée et c'est sans toi qu'il pleut.

samedi 11 novembre 2017

D'où l'on vient

Se rappeler d'où l'on vient, ce qu'on a quitté, nos racines ils diraient, et je pense à Mathilde dans la pièce de Koltès, "Mes racines? Quelles racines? je ne suis pas une salade!", comme elle a raison l'emmerdeuse, l'empêcheuse de tourner en rond, tu devais aller voir cette pièce à sa création, mais la représentation fut annulée, je ne me souviens plus bien pourquoi, il y avait une raison forcément, tu l'avais donc pas vue, c'est dommage, il y a du réjouissant dedans, de la tribu catholique malmenée, des filles perdues, des notables à tondre, un parachutiste noir qui descend des cintres pour fonder une nouvelle lignée, on aurait tellement aimé cela, que la tribu soit malmenée à proportion du mal qu'elle avait fait, qu'elle s'ouvre enfin, mais non pas moyen, elle s'enkyste, se réduit, se reproduit, et le parachutiste n'est pas né qui viendrait féconder son ventre mort et blanc. Ca donne des parents pourris, des cousines meurtries, des Atrides aux petits pieds, des gens qui vont manifester contre le mariage des pédés pour oublier l'inceste, le poison des familles, l'ADN des haines et des désirs tordus. Se rappeler d'où l'on vient, le chemin parcouru, l'arrogance des masques de vertu, ce qu'on a quitté, ce qui nous tue.

mardi 31 octobre 2017

Monter au grenier

C'est bien tranquille ici, la lumière du matin ruisselle sur la buée des carreaux, tu l'aimais bien je crois, ma vieille maison, tu n'y venais pas souvent, trop petite au bout d'un moment pour toi, ton mari, tes enfants, bien assez grande cependant pour mes besoins même si, au bout de vingt ans, elle déborde de livres, de disques, de gravures. Il faudrait que je jette, il faudrait faire place, les vieux vêtements, les draps usés, faire des chiffons, donner au secours populaire ce qui peut encore se porter, il faudrait ranger, on croit ranger, on se perd, je n'ose monter au grenier. Les greniers, c'était avec toi, c'était à Honfleur, on pouvait s'y perdre, il y en avait plusieurs, avec les restes d'un théâtre de marionnettes, de la poussière de charbon qui nous trahissait quand nous redescendions, les claies où l'on gardait les pommes l'hiver. La cave nous était interdite, pas les greniers, mais il y en avait de cachés, maman nous l'avait dit, avait parlé d'Yvon coincé dans un vasistas lors d'une exploration, c'était tout un monde où nous n'étions qu'en vacances, et notre enfance survolait l'enfance de maman, nous n'en cherchions pas les secrets, il nous suffisait qu'ils existent, les greniers cachés, on les rêvait c'était plus sage, ne pas profaner l'espace des contes, ne pas réveiller les monstres qui dorment sous les charpentes, je m'y tiens encore aujourd'hui, même si maman n'est plus là pour nous raconter son enfance heureuse, et moi seul à me souvenir.

mardi 24 octobre 2017

Une belle journée

Il fait doux gris crachin ici ciel chagrin mon doux chagrin ma vie ma peau rapetissée, peau de lapin, gris taupe, aujourd'hui pas envie de me remettre au métier, va tisser sous la pluie le fil des gouttes sur la vitre, autant rester au lit, au chaud, au fond. Ta photo celle qu'on avait choisie, placée sur le cercueil -j'avais fait ôter la croix du modèle standard, pour maman je l'ai laissée, bientôt un an pour maman tiens je n'y avais pas pensé- ta photo tu souris de ce sourire fêlé que tu avais dès avant (la maladie, les rayons, les chimiothérapies), tu souris sur fond de ciel gris, dans tes yeux comme un défi, le mépris de la météo, quelque chose de Winnie, le génie pour fabriquer avec des riens, sous la pluie, une belle journée, en dépit de, quoi qu'on en ait.

dimanche 22 octobre 2017

Rue du ruisseau Saint Prix

Et le meilleur, et le pire, ce furent -pourquoi douter de mes souvenirs? Je n'ai pas si mauvaise mémoire, et souvent, nous nous sommes souvenus ensemble, et c'était juste conjointure- le meilleur et le pire ce furent les douze années à la Haie-Bergerie, 8 rue du ruisseau Saint Prix, notre enfance de banlieue ouest, lotissement middle class, pavillons mitoyens à l'anglaise -quand à dix ans je partis à Crawley, Sussex pour un séjour linguistique je m'y sentis comme chez moi- avec des voisins ordinaires et nous ordinaires voisins ou presque. Nous eûmes des vélos achetés à Mammouth -c'était moderne d'y aller, c'était loin, Sartrouville je crois- nous eûmes des amis dans des maisons semblables, des lotissements voisins, nous allions à vélo les voir, tu avais plus d'amies que moi je n'avais de copains, plus sociable, admirablement sage, tu étais une enfant modèle et cela n'avait aucune importance, j'étais assez sage aussi, un peu plus distrait, plus bavard, plus lecteur, des enfants différents, frère et soeur, ça c'était le meilleur, le partage, les rires, les jeux où tu gagnais toujours -tu fis de moi un bon joueur, j'ai si souvent perdu de bon coeur au Monopoly. Le pire, ce n'est pas pour aujourd'hui, il vente à ma fenêtre, le pire j'en ai déjà un peu dit, tu m'avais demandé "et l'ombre et la lumière", aujourd'hui c'est plutôt lumière, le vent d'octobre fait courir les nuages et tomber les feuilles et mon courage: le pire je reprendrai plus tard, je parlerai des diners de semaine à la cuisine étroite, sur la table de formica, de ce que le père disait, comment nous ne parlions pas, mais rien qu'à nommer le père le vent faiblit, il pleut, alors j'arrête là, le pire n'est pas pour aujourd'hui.

dimanche 15 octobre 2017

Que faire d'un été indien?

Je sais ce qu'aujourd'hui nous aurions fait si. Mais ce qui n'est plus n'est pas, le mesurer n'empêche pas qu'aujourd'hui je me complaise à la douceur de l'irréel, du passé, que je rétroprojette, que je lanterne magique. Si tu avais été de ce matin d'octobre -si tu avais été- c'est un matin enchanté que celui-ci, tu aurais pris le temps de te réveiller, tu aurais trainé au petit déjeuner, et nous serions partis prendre un café à Conleau, à l'hôtel du Roof ou sur le petit quai, selon le vent, selon l'envie. Aujourd'hui la lumière pleut sur le velux de la chambre d'amis, la radio murmure, parle d'été indien, de remontée tropicale, dit des riens de radio du dimanche, je la coupe avant le foot -tu aurais mis tes lunettes de soleil et bien sûr j'aurais oublié les miennes. Lumière ruisselante des transparences d'octobre sur les premières feuilles jaunies, chant des couleurs des bateaux au mouillage, dont le vent par risées, fait tinter les câbles, tout nous aurait ravi, nous aurions savouré la tiédeur des pierres, nous aurions oublié, pour une heure ou deux, le réchauffement climatique, ta maladie, mais aussi le déjeuner du dimanche, rien de prêt, rien de préparé, et à notre retour constater que Thibaud mangeait tranquille des céréales, tes enfants mangeaient quand il leur plaisait.

samedi 7 octobre 2017

Le secret

Il y avait, pas si bien caché que le yo-yo de Kate Bush dont la chanson te fascinait, Cloudbusting elle s'appelait la chanson du secret, il y avait ton yo-yo enfoui dans le jardin d'hiver, le jardin-de-derrière, on ne cachait rien dans le jardin-de-devant, pas fait pour ça, le jardin-de-devant, c'était pour montrer aux passants la perfection pavillonnaire, pas pour enterrer le yo-yo de l'enfant. Tu gardais un secret, le secret te tenait, c'était le secret du père étouffé dans l'oreiller du soir, le secret qui t'étouffait, ta parole qu'étouffait le père avec une douceur d'édredon, c'est notre secret disait-il, il mentait, toujours il fut un menteur, c'était son secret, son honteux secret qu'il enfouissait en toi ce fossoyeur d'enfance, frottant son sexe sur ton ventre après t'avoir bercée, toute petite fille que tu étais, t'avoir endormie, encore presque un bébé alors, mais son sperme épanché sur ta peau d'enfant sage, sa ravageuse jouissance n'avait cure de ton âge, la pulsion l'emportait sur tout, sa rage à jouir impardonnable et toi seule au secret, emmurée par ses soins. Dans la chanson de Kate Bush le yo-yo luit, qu'elle enterre dans le jardin, qu'elle oublie dit-elle, ça peut-être qui te fascinait, qu'on croie oublier le secret, qu'il revienne, ça peut-être que tu enviais, que le secret devienne matière à chanson.

samedi 30 septembre 2017

La sieste est terminée

La grand-mère au chignon érectile nous accueillait avant son édification, en cheveux, au petit déjeuner, nous faisait manger dans la cuisine de la grande villa où le soleil donnait déjà sur le petit escalier de granit. Combien d'épingles pour ce chignon-là? Une broche pour fermer mieux encore le chemiser surboutonné, un sourire mesuré: elle était habillée. Notre mère était fatiguée, notre mère devait se reposer, il était trop tôt pour se baigner -cette famille de médecins, cette famille malade craignait l'hydrocution. La sieste de maman, la grand-mère au chignon cendré y veillait comme lait sur feu (nous étions le feu?) et du déjeuner jusqu'à trois heures, pour une éternité nous étions confinés dans notre chambre, voués à l'ennui, sommés au silence: la grand-mère au chignon sans toupet avait l'autorité taiseuse. Et, enfants dociles nous attendions entre livres et chuchotements que maman nous revienne de son sommeil, de cette fatigue dont clairement nous étions coupables, et ce confinement la punition de notre faute originelle. Le malheur de maman, j'entends son malheur de femme, les crimes du père, on ne sut jamais ce que, sous le chignon argenté, la grand-mère en pensait. Tu sais, je crois qu'au fond, elle pensait peu mais défendait le noeud de vipères qu'elle avait engendré.

jeudi 21 septembre 2017

Me revient de dire

Ce qui demeure, l'indiscutable, je peux en parler, dire comment lors de tes dernières semaines tu fus l'implacable, la vérité-même pour tous à propos de chacun, et c'était une lucidité malheureuse d'impuissance. A tes enfants seuls tu épargnas tes craintes, à chacun tu écrivis un talisman pour les protéger au futur, encore un peu, jusqu'au bout du bout de tes forces. Cassandre ce n'était pas toi, tu ne fus Cassandre que mourante, mais en effet tout s'est abattu comme prévu par toi, je n'avais pas trop voulu l'entendre, les échecs, les deuils de provision, les petites pulsions de la médiocrité, les trahisons de mauvaise bonne foi, tout a eu lieu exactement comme tu le craignais, tout est consommé. Cassandre ne maudit pas, elle dit juste le malheur, en souffre, et nul ne la croit. Tu fus Cassandre quelques jours, ces quelques jours qui me reviennent quand je regarde autour de moi, que c'est désolation, cendres, statues de sel.
Je me souviens alors que tu ne voulais pas de cela, là aussi tu avais été claire. Me revenait de dire, te dire toi dans l'ombre, la lumière, ce que tu m'as demandé, ce que je t'ai promis. J'essaie, et quand partant vers d'autres paysages partagés, s'offrent des fenêtres ouvertes sur des plages ou des fleuves aux bleus affolants, mi-Klein, mi-Patinir, me revient une enfance d'une couleur outrecuidante, je me relève alors et je tiens parole.

vendredi 15 septembre 2017

Près de Brest

Cet été-là, mes dix-sept ans, tes presque seize et nous partîmes, Corinne, la cousine intime, la quasi soeur avait l'année de plus et le permis. Nous prîmes la 104 de maman, une tente minuscule pour nous trois, pas moyen de se retourner, on y dormit mal, peu importe c'était la première fois qu'on partait ainsi, en liberté parcourir la Bretagne, liberté surveillée, étapes familiales, des gîtes assurés, la tribu idéale. Au moins quittions-nous les maisons du Croisic, au moins c'était l'auto et plus les bicyclettes, passer par Penerf, pousser jusqu'à Brest, il y eut la beauté de l'étier et l'élégant logis de la tante Marie -on ne savait pas ce qu'on sait aujourd'hui, il y eut la beauté de la maison du Relecq-Kerhuon où Linette, que nous n'avions jamais rencontré, nous attendait, elle aussi belle que sa maison, nous les enfants de ses cousins que la famille lui expédiait sans plus de façon. Linette Théréné, je retrouve son nom, une belle veuve inconsolable et gaie, le défunt peignait des marines, il y en avait plein la maison, elle y vivait avec son frère, très âgé pour un trisomique, petit Claude on le surnommait, il lisait passionné le Journal de Mickey, très fier de lire, très joyeux. Et le teckel aveugle circulait au salon. Linette, elle n'a jamais voulu qu'on plante la tente dans le jardin. On avait dormi chez elle, poussé les meubles, Corinne et toi dans une chambre, moi sur un matelas posé dans le salon. Au matin le vieux chien aveugle s'est cogné aux pieds des tables déplacées quand nous mangions au petit-déjeuner des craquelins, du miel, du beurre salé. Avions-nous remercié Linette Théréné, la cousine souriante des pères que nous avions, la veuve du peintre breton dont le nom orne le fronton de la salle omnisports du Relecq-Kerhuon? Il me semble que non, il me semble que tu aurais aimé que je répare cet oubli, que Linette ait droit au merci que méritait sa bonne grâce, sa bonté joyeuse.

dimanche 10 septembre 2017

Pas de revenante

Tu aurais pris -c'est ainsi qu'on dit par ici- cinquante-trois ans cette semaine, et comme à chaque anniversaire je contourne au mieux la douleur, je m'interdis les questions qui rongent, je dresse mes petits barrages, ménage mes déviations, c'est le rituel inutile: la douleur revient, elle connaît tous les chemins, avec elles les questions vaines qui taraudent, c'est donc ça te survivre? Dans ce monde d'après toi, il y a quelque chose du Royaume de Danemark, une chandelle une tulipe un crâne, plus Champaigne que Baugin. Pourtant, tu sais, j'ai gardé le goût des fruits, des sorbets, je n'ai pas trahi nos joies d'enfants, je vais retourner aux champignons, il a plu des seaux les jours derniers, il faut maintenant un peu de lumière dorée, de la tiédeur dans les sous-bois, l'humus est prêt. Je ne me retourne pas tu sais, me retourner serait admettre que je t'aie laissée, que tu serais derrière moi, rien de tel, cette sottise-là je la laisse à d'autres qui font leur deuil, qui avancent, qui tournent la page -ta page je l'écris toujours- ceux-là ont si peur de crever, si la mort était contagieuse? Cette idée seule leur fait claquer des dents. Je te porte en moi et je sais intimement que la Mort n'est pas dans les morts mais dans les gestes des lâches et des oublieux qui ne savent faire ni avec ni sans, qui ne survivent qu'en tremblant que les morts reviennent et tirent les pieds des vivants. J'en aurais une joie païenne si tu revenais de la sorte me tirer par les pieds ce serait jeux d'enfants mais je sais trop car je te porte que les revenantes ne sont que les ombres des remords de ceux qui ne surent pas aimer: pour que tu reviennes il aurait fallu que tu partes, or c'est en moi que tu demeures.

lundi 4 septembre 2017

Dead Man

Nous avions vu, nous étions jeunes encore, dans un tout petit cinéma -il en existait tant!- près de la mosquée de Paris si ma mémoire est bonne, tu t'en souviendrais, un homme en noir et blanc mourir sans le savoir, voyager sans rien voir que sa propre myopie dans les arpèges électriques d'un fantôme de western, un spectre de poète anglais. Stupid white man disait, si je me souviens bien, un gros indien qui citait William Blake tandis qu'un autre, qu'on ne voyait pas, tendait sur le récit les arcs de sa guitare. Jamais il n'avait été donné, dans un noir et blanc d'outre-tombe, à voir semblable catabase, et jamais spectateurs nous n'avions jusque là cru marcher parmi les morts, entre massacres et trophées, la tête de Mitchum aux cheveux gris beurrés comme un pharaon du Far-West, un fantôme d'après le western, des animaux dont il ne restait, une fois l'homme blanc passé, que des fourrures, des peaux tannées, des bois qui ornent les cheminées. La leçon, nous l'avons comprise, prise pour nôtre, ce qu'il disait ce film d'os, de crânes écrasés et de vers récités, c'est qu'à peine né on est déjà mort, même les jeunes gens sont des fantômes consentants, qu'il faut remonter le temps dans d'improbables chemins de fer, mais que les fleuves, on les descend allongé dans un canoë, on ne franchit pas le Léthé, on en suit juste le courant; il est juste de s'effacer lorsqu'à l'estuaire l'océan vous prend, qu'on en est glacé, mort depuis longtemps, bercé par les vers que dit le gros indien, et longtemps ces images sont restées en nous, même si nous n'en parlions pas souvent.

lundi 28 août 2017

La tête haute

A Houlgate il faisait bon hier, jusqu'à l'eau presque tiède, réchauffée par les sables franchis par la marée, tu savais ça aussi, un souvenir de tendre enfance: ici en Normandie, l'eau n'est pas bonne tous les ans, mais lorsqu'elle l'est c'est maintenant, lorsque août tutoie septembre sur la côte fleurie. Je me suis baigné, j'ai nagé, séché dans la lumière de fin d'été, les parisiens parlaient de retour, n'avaient pas envie de rentrer. Ce sont ces moments-là qu'il faut guetter, saisir, comme vivante tu savais le faire, comme malade tu le sus mieux encore: je n'oublie pas la leçon, et moi qui n'étais pas amateur de baignade je nage quand je le peux, et chaque brasse m'évoque les tiennes, celles où petite encore tu tendais le cou pour ne pas mouiller tes cheveux, tu avais des brassières gonflables, ton cou tendu interminable, des épis blondis par le sel. C'est à ces brasses que j'ai pensé hier, à ce qu'elles disaient de toi petite fille fragile et fière, d'une dignité blessée, d'un port de reine aux cheveux trop courts.

jeudi 24 août 2017

Itinéraire bis

J'ai pris la vieille route qui longe la Risle, depuis Pont-Audemer, celle qu'aimait Duras, celle qui ne mène pas mais qui contourne, entre Quillebeuf et Trouville elle titubait avec grâce, Duras. La Risle on la quitte lorsque l'estuaire s'annonce, tu connaissais tout ça, nous l'avions prise ensemble, La Risle est limoneuse à tendre vers la Seine elle s'envase, c'est un paysage incertain de chaumières trop soignées aux pelouses psychotiques, de bâtiments en ruines, de canots échoués, une débauche de géraniums aux bords de fenêtres fatiguées, je ne sais pas quoi en penser, c'était jadis une de mes routes préférées, fléchée Honfleur par l'estuaire, une façon de ne pas y arriver trop vite, jadis j'aimais retarder, prendre la route buissonnière, le chemin des écoliers qui évite les zones commerciales les hôtels de périphérie et les pizzas à emporter, Honfleur c'est un décor mi Bruges mi Saint-Tropez, ce n'était pas comme ça quand tu y es née, il ne faut pas y aller l'été, alors j'ai évité Honfleur, je suis rentré par Toutainville, le nom ne te dirait rien, mais la maison à tourelle si, c'était, pour nous autres enfants à l'arrière de la Ford Taunus, le signe que bientôt, nous serions arrivés, moi je m'éloigne, me voilà rentré.

mardi 22 août 2017

Excursions

Lorsqu'elle allait bien maman, c'était loin d'être tout le temps, mais tout de même parfois, quand elle n'était pas trop laminée par le père, elle nous emmenait en promenade, en excursion, c'était toujours joli, amusant les promenades de l'après-midi quand maman s'arrachait du lit, de la mélancolie, de son malheur de femme. C'étaient des lieux choisis, des chemins charmants, même dans les endroits qu'elle n'aimait pas tellement -je pense à Baulon où nous allions peu de toute façon- elle trouvait près de la Chèze un petit pont de bois branlant qui franchissait un fossé sous la futaie, et nous passions le précipice, et nous étions qualifiés, ravis, preux et rieurs. C'étaient des goûters dans les douves de Provins, c'était le raidillon qui montait à Grâce, nous y arrivions en sueur, fiers de nos exploits de grimpeurs, essoufflés dans l'ombre de la chapelle encombrée d'ex-voto, heureux d'être sortis pour un temps du jardin de Honfleur, étonnés de voir en face le port du Havre comme un monstre attirant, lointain -c'était avant le grand pont, nul n'allait jamais au Havre, ville rasée, ville laide aux mains des communistes, il n'y avait rien à y voir rien à y faire à en écouter grand-père, pourtant, ça nous faisait envie, l'autre rive, mais jamais ni lui ni maman ne donnèrent la pièce qui permettait d'enclancher la lunette au point de vue panoramique: on voulait voir de plus près.

samedi 19 août 2017

L'oreille dressée

Que te dire du monde qui, si tu m'entendais, ne te ferait pas mal? Je t'épargne l'inventaire affligeant des massacres, des naufrages, des contaminations, des extinctions d'espèces. Il reste encore ici -mais pour combien de temps?- la douceur des campagnes, la pointe noire de l'oreille dressée du lièvre qui va fuir au débord du champ labouré, le soupir de la chouette, ces signes, ces traces qui n'intéressent plus personne, on ne sait s'il faut s'en louer, l'homme moderne ne sait rien des empreintes, du flair et de la brindille foulée. Il vaut mieux se terrer au gîte, ne pas faire le beau, artiste de la planque le lagomorphe ne bondit que découvert. Dans ma vieille maison, mélange de celles des trois petits cochons, paille, bois, briques, j'attends des loups multiples, ne sais lequel la soufflera, mais j'ai l'espoir secret qu'à mi-pente, sa modestie la camoufle et que la meute passe sans la voir au moins les premières fois. Tu sais, je suis un vieux lièvre las de courir -les levrauts ne courent pas, ils n'en ont pas besoin, les levrauts n'ont pas d'odeur qui les trahisse- un vieux lièvre qui se tient là au gîte, attentif à tous ces signes qui ne disent rien qui vaille.

vendredi 18 août 2017

Des enfants soignés

Bobos, écorchures, pinçons brûlures, genoux couronnés, ampoules, verrues aux pieds, coliques gros rhumes petites toux, sans compter la galerie des maladies obligatoires à plaques, à boutons, à rougeurs, à fièvres, à douleurs, nous avons pris notre part, nous avons partagé les chutes et les microbes, mais pas en part égale: il y avait quelque injustice à te voir toujours plus malade que moi, injustice ambigüe car si je te plaignais d'une varicelle tenace qui t'éprouva petite, où tu fus héroïque en ne tegrattant pas, elle te maintint au lit deux semaines, alors qu'à mon grand dépit la mienne m'abandonna au bout de quelques jours et je dus retourner à l'école, un peu envieux que tu aies toute la journée notre infirmière de mère pour toi seule. Les maladies infantiles, tu les fis en grand, je les eus en passant, seule exception les oreillons dont seul j'ai souffert. Nous fûmes des enfants soignés, vaccinés, médiqués, la pharmacie de maman pouvait nous semblait-il guérir tous les maux de la terre, ils aimaient les médicaments, les enfants de l'infirmière, moins que l'infirmière cependant. Sirops sirupeux efficaces et dangereux, pommade pectorale, suppositoires expéditifs à l'odeur humiliante de camphre, comprimés beaux comme des bonbons, désinfectants rouge orange ou rose, charbon actif noir et sucré, nous fûmes enduits, humectés, pommadés, pénétrés, tamponnés, désinfectés, pansés, il ne pouvait rien nous arriver, nous étions des enfants soignés, aseptiques, d'une moderne propreté, dont les agents s'appelaient Mercurochrome, Théralène, Pulmofluide, Normogastryl, Néocodion, Merfène, bleu de méthylène, aspirine, dakin, et toute la sainte famille des antibiotiques qui nous assurerait l'éternité, pas moins.

mercredi 16 août 2017

L'été 76

Il y a eu -ainsi je m'en souviens, ainsi je le raconte- un été au Croisic chaud comme les étés d'aujourd'hui, de ceux qui bientôt nous feront étouffer jusque dans le bocage, dans l'ombre d'ici, noisetiers grillés, mares évanouies. Mais en 76, on croyait encore à l'accident, à l'anomalie, on accueillit canicule et sécheresse comme on regarde une comète ou une pluie de grenouilles, et Giscard fit un impôt dit-on. Nous, l'enfance inconséquente, cette chaleur nous l'aimions -cette année-là nous avons cuit dans une maison de location mal isolée qui jouxtait un entrepôt de cercueils dont le menuisier faisait l'article aux familles éplorées. On nous autorisait à veiller jusqu'à la fraîche, et la fraîche tardait jusqu'à minuit parfois, nos premiers minuits sans la messe, et les étoiles s'offraient sans un frisson de vent, parfois même la fraîche ne venait pas vraiment. Tu l'avais aimé, cet été-là, tout particulièrement, car Franz, le grand cousin, -ton préféré je crois- était venu de Suisse, il était joyeux, drôle, on riait tout le temps dans la canicule. Il vient d'avoir soixante ans me dit sa vieille mère, les canicules ne font plus rire personne et c'en est fini des peaux bronzées, de l'insouciance.

dimanche 13 août 2017

Campagne et jardin

Nous ne fûmes pas vraiment des enfants des champs, pas des petits paysans non, mais nous aimions le calme des jardins des maisons forcément bourgeoises. C'était le père qui jouait le rustique parce qu'enfant de la guerre il avait gardé quelques vaches dans les prés, ça nous embarrassait cette posture, ce rapport à la nature si clairement de droite, où "la terre ne ment pas" mais pue toujours un peu, où l'on se ment en paysan alors qu'on est le fils du médecin de campagne, où l'on croit connaitre les bêtes parce qu'on les chasse, comme on se déguise en pêcheur sur le quai du port du Croisic au point de tromper les touristes, ce serait trop long l'inventaire des paravents du père, peut-être y croyait-il vraiment? Le puits sans fond de ses mensonges, je ne m'y penche jamais trop, tu approuverais: trop longtemps qu'il s'y est noyé. J'aime la campagne, j'y vis depuis longtemps, sans me prendre pour un paysan, juste parce que j'aime le calme -mais je n'ai pas de jardin, je ne sais pas m'en occuper. Tu as toujours vécu en ville, et très vite avec un jardin, un petit jardin pour les enfants, des enfants urbains, pas du tout des enfants des champs.

jeudi 10 août 2017

Pierres lave lauze

Dans la maison de pierres de lave, de lauze, au jardin bruissant d'insectes, je lis Sister de Savitzkaya, j'aime le texte, pas le titre, et bien-sûr je pense à toi, sans raison véritable et tant mieux: il ne dit rien de nous ce texte terrible, il dessine un possible de la soeur / du frère et du schizophrène, du lien brisé que je n'avais jamais imaginé, tant il est vrai qu'on imagine depuis soi, il ne dit rien sur nous tant mieux, ou alors en creux, la chance d'avoir été comme deux doigts de la main, différents, solidaires et confiants, deux doigts, trois adjectifs, je m'arrête là. Je t'avais fait lire Savitzkaya, ses petits livres aux noms d'enfants, Exquise Louise, Marin mon coeur, tu avais aimé, c'est si dur d'écrire les enfants, chez lui rien de gnan-gnan, du sensuel, du sensible à hauteur de trois pommes, confitures, parquets craquant, je ne sais plus de quoi je parle, de Savitzkaya, de la maison de pierres, lave, lauze, aux lambris qui craquent ? Depuis la fenêtre je vois les forêts, les sucs et les désastres de basalte. Tu n'es jamais venue par ici. C'est un pays qui a connu la fin du monde quand un autre monde a poussé, il y a douze millions d'années. Les pentes en sont encore secouées, le pays s'en est remis, pas d'aplomb mais remis. Tu aurais aimé la maison que j'ai louée, il y a de bons livres, de vieux CD et des vues sur les pierres aux colères adoucies, des bois qui doivent être sombres en hiver et rappeler la peur du loup. C'est une maison de famille, il reste dans la bibliothèque des albums que je n'ouvrirai pas, pas besoin pour comprendre ça, une maison de famille, de secrets et de friandises, avec un baby-foot pour les enfants, si jamais il pleuvait, comme jadis, dans la grande villa du bord de mer, Jean-René s'énervait quand il jouait jusqu'à suer du front, cela nous étonnait, tu t'en souviendrais.
C'est une maison où tu manques, tu manques à toutes les maisons, c'est une maison de famille, j'entends par-là une maison d'où je regarde par la fenêtre, pour le cas où -c'est vain, je sais- pour le cas où tu reviendrais.

samedi 15 juillet 2017

Sixième extinction

La sixième extinction tu ne sauras pas, tu es morte avant le dernier guépard d'Iran, le dernier pangolin, les alouettes il y en avait tant qui peuplaient notre ciel d'enfants, qui chantaient à la verticale de leurs nids -les alouettes nichent en plein champ- jamais on n'aurait cru qu'à leur tour, qu'elles aussi viendraient à manquer dans mon ciel d'homme, seulement tu as manqué avant, mon ciel est un grand manque, mon ciel est vide d'oiseaux, mon ciel anticipe la sixième extinction. Il resterait vingt ans, peut-être trente, pour sauver les abeilles, les martinets et les moineaux, les bêtes ordinaires y laisseront leur peau sinon et nous serons les artisans de la sixième extinction, pas toi, tu es morte avant, mais tes enfants la connaitront mieux que moi -j'aurai touché mon terme- et les enfants qu'ils feront, s'il faut souhaiter qu'ils en fassent, peut-être qu'ils méditeront la chanson de Ziggy Stardust, celle où il ne reste que cinq ans pour pleurer -Earth was really dying- se résigner à la sixième extinction.

vendredi 14 juillet 2017

14 juillet, pour inventaire

La nuit dernière j'ai entendu les pétards des feux d'artifice, d'où venaient-ils? Pas du village, et peu importe. J'étais à moitié endormi, j'ai pensé au Croisic où nous allions en famille crier à la belle bleue, après avoir guetté sur la petite télé de la villa de pierre la silhouette du père sur ses engins blindés, il était militaire il était cavalier, il fallait être fier du père qui avait tué, il était officier, il était décoré, colonial et amer le père qu'on admirait, qu'on guettait dans le défilé sur ses E.B.R.. Pour toi nul ne savait, pour la guerre c'était à peine plus clair, il avait gardé des clichés, des morts aux visages de berbères, des morts aux mains de bergers, des morts aux yeux ouverts de fusillés, il a fallu attendre bien des années bien des leçons d'histoire pour y voir plus clair en effet, savoir de qui on était né, une manière de meurtrier, d'exécuteur de corvée de bois, qui fut inculpé pour avoir tué pendant la trève, qui fut décoré un 14 juillet par un de ses pairs qui m'a montré sa queue et qui m'a demandé Comment va ta mère?. Je n'aime pas tu sais les 14 juillet, je n'aime pas la Marseillaise, je n'aime pas les militaires, ni ceux que la mort fait bander.

dimanche 9 juillet 2017

Rien voilà l'ordre

Je ne fais pas de bruit ce soir, c'est la petite cérémonie dominicale, je te parle, il pourrait pleuvoir, le ciel est gris le temps lourd, un âne braie qu'on entend de loin. Une femme au Havre me parlait hier des géants je n'entendais rien, je deviens sourd, ils étaient revenus pour les cinq cents ans du port de Grâce, je ne fais pas de bruit ce soir, ils furent machinaux les géants, mais dieu que cette ville est belle, tu l'aimais aussi, le musée la plage les vitraux de Saint-Joseph et le café du bout du monde. Les géants se sont un peu répétés, pas la magie d'antan, la magie d'antan c'est raté, nous sommes d'après la magie, quand la machine s'est installée, le perlimpinpin se disperse. Il vente toujours par le Havre, alors c'est à toi que j'ai pensé par les rues, tu aurais aimé la joie des gens bigarrés qui suivaient la marche du scaphandrier, tu aurais aimé voir dormir le petit géant noir, mais tout comme moi, t'auraient glacée la clameur, les applaudissements: le peuple assemblé, tout bigarré qu'il fût, célébra la police qui fermait le ban plus que les artistes de rue, la foule voulait l'ordre, elle l'eut, qui règne sur nos joies désormais contenues, sous contrôle.

vendredi 7 juillet 2017

Frère et soeur

Nous les trouvions bruyantes, les grandes familles d'autrefois, les fratries du père et de maman, ces oncles et tantes à la douzaine, ces cousins si nombreux qu'on ne les connaissait pas tous, mais il fallait faire comme si, que nous n'aimions pas tous -il aurait fallu faire mieux nos aimables, nous n'avons pas su, pas voulu, qu'importe, ces familles nous encombraient, surtout l'été, ces grandes tablées, le concert des soeurs de maman qui riaient trop fort, pas méchamment mais trop fort, les chansons des frères du père (à eux les rires gras, les mains baladeuses, les plaisanteries déplacées). Avec la cousine boudeuse (elle avait raison de bouder) nous regardions la comédie se dérouler, nous en avions honte, quoi, nous étions de ce monde-là? nous aurions donné n'importe quoi pour être ailleurs ces moments-là, se délier de ces gens-là, lorsqu'avinés les oncles chantaient le pas d'armes du roi Jean, qu'ils chantaient en meute Nous qui sommes, De par Dieu, Gentilshommes De haut lieu, Il faut faire Bruit sur terre, Et la guerre N'est qu'un jeu et meute ils étaient, de fait et pas qu'un peu. A bien y réfléchir ce qui nous hérissait, c'était de subir ces choeurs de frères, ces fous-rires de soeurs, ces pluriels impensables de tribus archaïques: j'étais ton frère, tu étais ma soeur, c'était tout, c'était singulier, unique, c'était suffisant: ça, nous savions le signifier, que seule la cousine boudeuse comprenait.

lundi 3 juillet 2017

Le gras du jambon

Et lorsqu'à mon tour tombé mort, nul ne te parlera plus d'enfance, et qu'oubliés seront nos peurs, nos gourmandises, nos dégoûts -la peau du lait, le sucre fondu dans le beurre des crêpes, le gras du jambon, le parfum des fraises des bois qui changeait selon qu'elles avaient poussé à l'ombre ou non, le ténia du renard qui nous menaçait puisqu'on avait mangé les fraises des bois à même les bois, sans les laver, les fils des haricots verts et de la confiture de rhubarbe, verte elle aussi -tu le mangeras pour ton dessert râlait la grand-mère devant le gras qu'on délaissait sur le rebord de nos assiettes, elle avait traversé deux guerres, laisser du gras, ça ne se faisait pas, ça ne va pas te boucher disait-elle parfois, bien sûr que non, mais on n'aimait pas ça. Lorsque tombant à mon tour seront ensevelies avec moi les traces du sel sur nos maillots de bain, la peau pelée des coups de soleil, les gerçures de tes lèvres au froid, lorsque sera tournée la page qui ne tournera qu'avec moi -car j'aurai tenu parole- certains sans doute en seront soulagés. Si triste de penser cela, que ta mort lasse, que ton souvenir puisse peser, que d'aucuns travaillent à l'oubli, comme si l'oubli c'était affaire de volonté, comme si l'oubli ne s'accomplissait pas, quoi qu'on en ait: je ne fais que le retarder.

samedi 1 juillet 2017

Ca se lève

Le retour de la pluie ne m'ennuie ni ne me réjouit, c'est sur les ardoises le petit bruit de l'ouest, si elle n'était morte maman aurait dit je vous assure que ça se lève, nous aurions souri, sous la pluie, un peu transis, les pieds sur le sable jauni de l'averse à regarder la mer salie par les nuages noirs, bleu-gris, les vagues vertes gercées par la herse de la drache (ce n'est pas un mot d'ici, mais il cingle comme il faut, il glace et hache, c'est ainsi qu'il pleut aujourd'hui). Ca va se lever, ça se lève répétait maman, bien seule à y croire sous les nuages noirs, comment occuper les enfants, il y en avait des compagnies, des grands, des petits, les siens, des neveux, des cousins des amis, les emmener à la crêperie, sortir les jeux de société, Mille Bornes, Scrabble, Monopoly, les jeux de cartes, pas de disputes, pas de cris, maman jouait, tu gagnais toujours, elle perdait joyeusement en regardant de temps en temps par la porte-fenêtre, prête à l'ouvrir au premier signe d'éclaircie et nous envoyer prendre l'air.

lundi 26 juin 2017

Le goût des framboises

Il a fini par faire moins chaud, mais rien de plus éloigné du débarquement que ces jours de plomb où chacun sua par la campagne et jusque sur la côte, on ne sait pas faire avec ça sous nos climats, nos climats ne s'en remettent pas de ces chaleurs-là; Rouen on dirait Bordeaux, tu n'y croirais pas si tu étais là mais tu n'es là qu'en moi, et c'est déjà trop pour les autres, je le sais, je ne pardonne pas. Le chien roux, fou qui court sur la pelouse et m'accueille chez Patrick, tu ne le connais pas mais il te ferait rire puis te fatiguerait de son épuisant enthousiasme, mais il aime le monde entier et n'obéit qu'à sa joie. Lorsque je suis entré, il a couru près de la voiture, a gambadé autour de moi, m'a un peu léché mais pas trop, il avait chaud encore, il se ménageait. Nous avons diné dehors sous le cerisier il faisait tiède, c'était bon mais étonnant pour un juin normand. En guise de dessert, nous avons cueilli des framboises à même les framboisiers, Patrick en a beaucoup, ils ont bien poussé, ils croulent de fruits. Les fruits sont assez petits mais sucrés, la sécheresse sans doute, je ne sais, j'ai pensé à nous, à Honfleur, on aimait faire les étourneaux et s'abattre sur les fruits rouges, à la volée. Les framboises sitôt cueillies sitôt mangées, les bouts des doigts tachés de rouge j'ai pensé à toi, je les ai mangées pour toi, et j'ai regretté ton absence, et je t'ai dédié la douceur des framboises jaunes dont enfants nous ignorions tout.

mardi 13 juin 2017

Je te parle

Est-ce que t'écrire c'est parler tout seul? Une manie de vieux cinoque, solitaire atterrant je continuerai tant que tu te tairas. Je te parle, je persiste, je ne parle pas de toi, pas tant que cela, je te parle, j'entends par là, dans ton silence, qu'à ton corps disparu, qu'au rien des souvenirs usés je substitue un corps de mots, un manteau de langage. Cette offrande naïve j'en sais la vanité, c'est celle dont on sourit à voir dans les églises castillanes les capes dorées des madones qui jurent sur les champs brûlés de juillet. Je n'ai rien de mieux à donner, je ne sais rien faire d'autre, je me remets au métier, je recouds ce qui est déchiré, ça se voit que c'est recousu, ça s'entend que je te parle, c'est gênant les cicatrices quand on voudrait qu'il n'y paraisse plus.

lundi 5 juin 2017

Images fantômes


Je ne sais plus si bien Villepreux ni Provins, encore plus loin Mulhouse, Mourmelon plus rien, Paris ce qu'on m'en a dit, la rue de Béarn, la fuite au plafond, les promenades Place des Vosges. Avant, ça ne compte pas, avant, tu n'étais pas née. Ces lieux je les oublie autant qu'ils disparaissent, ces lieux nous y avons vécu ils sont méconnaissables, Le Marais, la rue de Béarn, ce dont je me souviens ça sentait le pipi jusque sous les arcades.

Je ne veux pas fouiller, mais que ça me revienne, pas creuser je ne suis ni fossoyeur ni archéologue, ce que je veux, la résurgence, pas descendre, que cela remonte, ni catabase ni catacombe: elle est trop violente ma lampe de vivant, et malheur à celui qui cherchant des ombres les éclaire. A percer le mur du passé, il tue jusqu'au souvenir de ce qu'il suscitait, pigments saisis sous la lumière brutale des torches électriques, fantômes blessés qu'on approche mais qu'on n'embrasse jamais, c'est à jamais qu'ils s'évanouissent, et s'ils nous quittent ainsi, c'est qu'à vouloir les surprendre on les a trahis, à révéler les fresques de la crypte on les efface en égoïstes.

Alors j'attends que tu me reviennes, je suis le seul je crois à t'attendre de la sorte, pouvoir t'attendre ainsi car seul je reconnaitrai tes gestes d'enfance, tes secrets, ta façon d'habiter les lieux. Rien de désespéré, peut faire retour à tout instant une image fantôme, une saveur un mot de toi que je retrouverai, qui me retrouvera.

lundi 22 mai 2017

Cendre des cendres

Afin qu'il ne reste rien ni de l'air ni du refrain ni de ta mèche épi, ni de tes jambes comme ciseaux s'entortillant dans l'élastique de l'enfance, de ton enfance se défaire afin que vivent les vivants peut-être faudrait-il admettre que tu n'es plus rien je ne peux pas, m'y résoudre impossible j'ai ta voix dans ma tête, tu chantes faux c'est bien toi je ne peux pas ta voix résonne en moi je suis l'escalier d'un chateau vide. Il faudrait peut-être renaître, ça serait plus sain, une vie sans toi sans le poids de ta mort, on ferait semblant de rien pour qu'il n'en reste rien, la peine un mauvais rêve, on s'en souvient à peine on a dormi toutes ces semaines on ne se souvient de rien. Celui qui se souvient sans doute il le veut bien qui marche sur des cendres chaudes, se trace un chemin de corne brûlée, sachant combien sont comptés ses pas de l'aube à l'aube s'en aller sur place, laisser la place enfin, s'effacer, qu'il ne reste plus rien.

vendredi 19 mai 2017

La peau du lait

Rien ne m'appartient, même pas le manque le vide que je m'acharne à circonscrire, qui me contourne et me déborde, lait brûlé sur le feu -tu n'aimais pas petite, la peau du lait qui se froissait sur les bords de la casserole, il fallait le passer, tu pouvais en pleurer, boire la peau du lait c'était le bord assuré de tes larmes, un drame d'enfant, de chocolat brouillé de phobies indistinctes. Le lait ce n'était pas l'image que je cherchais, mais celle qui t'a trouvée, que je n'attendais pas, toi, la peau du lait, je n'aimais pas le lait, peau ou pas, maman ne nous allaita pas, le lait, maigre ou gras, peu pour moi. Ces soirs où le manque me gagne, où le vide m'emplit, me dépossède du langage et du goût des fruits, rien ne m'appartient plus du temps que nous étions, goût de fraise des bois, jaune des corettes du Japon, si je t'écris c'est de guingois et parfois il me semble que je suis ce canard sans tête qui courait dans le champ de Denise, se survivant sans savoir pourquoi, se survivant pour quelques pas.

jeudi 11 mai 2017

La fête est finie

Alors rien qui ne soit fêlé. On rit encore, maman a ri une semaine avant sa mort, j'ai toujours su vous faire rire, mais aujourd'hui rire m'est effort, j'y consens mais je sais qu'aucune joie n'est pure désormais. Je pense à toi, à vous, comme aux absentes du bouquet, fadeur des plats et des parfums vagues, et pourtant j'ai le goût de vivre, c'est vous survivre qui me déplaît. J'ai beau faire comme si, la fête est finie, vos voix s'éloignent, vos rires ils sont partis je ne sais où,et les airs aimés, évanouis avec vous, je les oublie chansons niaises sublimes mélodies, tant pis je déchante et vous en auriez été désolées. Rien qui ne soit fêlé, nulle joie sans regret de ne pouvoir la partager, rien qui ne soit mêlé d'une veine d'indifférence, la fête est finie, impuissance à vous susciter, j'essaie pourtant. Partis en quenouille,le bal et la danse, on ne roulera plus carrosse, je dis carrosse, pense citrouille, où est passée la noce? Elle a filé en douce, la vie, dans vos souffles appauvris mes héroïques cancéreuses, elle a coulé comme sable entre vos doigts trop maigres et vous tenant la main je n'ai pas su le retenir, souffle court, soupir, rire encore, vous faire rire, rester seul, embrasser des fantômes.

dimanche 7 mai 2017

L'oiseau sur la tête

La dernière photo de maman, en septembre, je m'en souviens je l'ai perdue c'était -puisque tu ne l'as pas vue je la décris- à Branféré, le parc zoologique, elle y conduisait un tricycle électrique. C'est une infirmière de l'EPHAD qui l'a prise, en a fait un tirage sur une feuille A4, la lui a donnée. Elle me l'a montrée en octobre, la photo la faisait rire. C'est une photo singulière, l'infirmière a saisi le moment où maman sourit, surprise: un oiseau s'est posé sur sa tête, elle n'en a pas peur, elle n'a plus peur de rien elle accueille elle sourit à deux mois de sa mort l'oiseau égaré qui n'a pas peur non plus, l'enfance revient, j'ai plaisanté en la voyant, évoqué Saint François d'Assise, ça l'a fait rire à nouveau, et le rire lui fit mal, la tumeur malmenée se rappelant à elle. De la photo nous n'avons plus parlé, et pris garde à ne plus la faire rire.

lundi 1 mai 2017

Le mal est fait

Le jardin des fruits n'eut rien de l'Eden, ou si l'Eden c'est l'ennui, alors peut-être en fut-il ainsi. On nous lâchait dans le jardin, on nous enjoignait d'aller jouer, maman redevenait fille de sa mère, quant au père il partait marcher loin, nous n'étions pas sans l'envier de pouvoir quitter la maison où nous avons appris l'ennui. Faute de mieux le jardin, guetter les passants depuis la balustre, Marie-la-folle avec son béret beige, pourquoi je raconte cela? Cela t'avait surpris, lorsque pendant tes derniers jours, je t'avais apporté des textes, montré ce que j'avais écrit de notre enfance, l'importance du jardin, Honfleur plus régulièrement que la villa du Croisic, ce n'était pas faux ce que j'évoquais, simplement ce n'était pas non plus ton souvenir, ton point de vue. Je t'ai promis d'équilibrer, la villa s'était envolée, j'avais travaillé à l'oubli, toi tu y étais retournée, il a fallu se souvenir et tenir parole. Pourtant ce jardin j'y reviens, tu comprendrais pourquoi, c'est là que le père agressa Claire, une partie de cache-cache, je m'étais bien caché, je n'ai rien vu, je n'ai rien su, c'est Claire qui te l'a raconté bien après, lorsqu'avec les années tu trouvas la force de dire ce qu'il t'avait fait. Le jardin des fruits fut le jardin de sa faute, Eden brisé de son fait, Eden dont je le chasse à jamais mais trop tard.

samedi 29 avril 2017

Sucres acides et poisons

L'air gelé du matin passe par la fenêtre entr'ouverte, c'est une année où les fruits sont morts en fleurs, et c'est l'heure où je pense à toi, aux fruits du jardin de Honfleur, des framboises, du cassis, des groseilles, nous étions si petits, nous étions appétits nous picorions les fruits, impatients comme de jeunes merles, nous les mangions trop verts, maman nous voyant depuis la fenêtre de la chambre de sa mère, nous criait d'arrêter, nous aurions la colique et de fait nous l'avions et ce n'était pas grave, elle nous donnait du charbon qui noircissait la langue et les selles, et c'était très amusant de crotter noir les fruits rouges mangés trop verts. Nous y avons découvert que les cerises n'étaient pas toujours rouges, qu'il y avait de fausses reines-claudes, des pommes fragiles comme des chairs d'enfants, et il était tout naturel que bonne-maman préfère les Louise Bonnes, parce que bonnes, c'était un jardin de tautologie, de sucre et d'acide, car nous mordions aussi, nous étions si petits, nous étions appétits, les feuilles des plants d'oseille qui bordaient la rhubarbe dont nous n'aimions ni la tige dont on faisait des confitures filandreuses, ni les feuilles empoisonnées, on nous avait avertis, tu t'en souviendrais, des dangers du jardin. Les boules blanches qui surgissaient en mai sur les branches de tel arbuste, les feuilles de rhubarbe et le mouron des talus, on pouvait mourir du mouron, c'était simple, le mouron nous l'arrachions, puis retournions mordre les fruits dans le jardin de la tautologie.

vendredi 21 avril 2017

Faute d'épitaphe

Le nom de maman manque sur la pierre bleue de Vire, celui de ses parents s'efface et j'avais promis aux tantes, à l'oncle, de le faire redorer, cela fait trente ans qu'ils sont morts, la dorure s'est effacée sous les nuages de l'estuaire, faire redorer, faire graver dans la pierre, simulacres d'éternité. La pierre et l'or sur le corps des morts, pour quel épigraphiste s'inscrire dans le rite, creuser le granit? Tu manques là encore, toi aussi sous la dalle et je suis seul debout. Il est glacial ce vent qui déflore les pommiers du coteau, qui érode les épitaphes et ternit l'or des mots. Tu m'aurais aidé, tu étais plus tenace, tu l'aurais fait suer le petit gros des pompes funèbres que ma demande emmerde, jusqu'à ce qu'à l'usure il cède, et que sur la pierre soit gravé le nom de notre mère, celui de ses parents redoré pour trente ans. Mais je suis seul debout, je manque de courage, il faudrait rappeler exiger le devis, tomber sur un standard national -le petit gros est parti inhumer quelque autre, le petit gros a oublié que le nom de maman manque et qu'il vente sur la pente.

mercredi 19 avril 2017

Pas de pèlerinage

Alors à Pâques prendre au mot la résurrection, j'aurais voulu, mais toi et moi n'y avons jamais cru, non, religion d'imposture, alors comment faire pour, comment faire avec ou sans, comment faire comme si? Partir en Italie y trouver les poncifs, préférer les dépositions aux tombeaux rouverts, la douleur humaine et l'évidence des paysages entrés par effraction dans l'univers des images pieuses, admirer l'art des simulacres, puis regarder hors les murs la lumière modeler les herbes, les arbres les vignes, ne pas se tromper: il n'y a présence que sans retour, morte tu ne cesses de t'absenter. Il y a treize ans maman, décillée de sa cataracte, put s'émerveiller des fresques d'Arezzo dont elle avait rêvé. Je ne sais si tu les avais vues, je n'y suis pas retourné pour ne pas me retourner, j'ai marché par Pise et par Lucques, tu y avais été, Philippe me l'avait dit qui aime Lucques, je ne connaissais pas, ce fut bon de s'y promener un vendredi saint loin de toute passion flâner et goûter le vin.

dimanche 9 avril 2017

Retour sur rameaux

C'est à n'y pas croire mais, vois-tu quand je me retourne, un dimanche des Rameaux, avril rit comme jour de mai, comment est-ce arrivé, comment imaginer qu'un jour je me retourne, me sois retourné mais en quelques années la vie s'est arrêtée, je me suis retourné mais tu n'étais plus là. Petite, tu étais toujours à moins de deux pas de moi parce qu'à deux pas de moi le père n'osait pas, je ne me retournais jamais, je savais que tu étais là, je ne savais pas pourquoi. Nous aimions Pâques et les oeufs dans le jardin de Honfleur où le grand père désoeuvré jouait à Merlin l'enchanteur, mais mieux que les oeufs s'étourdir en roulades sur la pelouse en pente rouges comme pommes d'api, verts de la reverdie, et briser dans nos élans le parfum des lilas doubles, écraser du muguet, froisser du cassis-fleur. Que ne reviens-tu avec le printemps t'ennuyer avec moi dans le jardin pentu de la maison bourgeoise dont nous ne sortions pas? Que n'es-tu à deux pas de moi?

jeudi 6 avril 2017

Fleurs de cerisier

Retour alors aux fleurs, toutes les fleurs de notre enfance sont là, cerisiers de Honfleur, poiriers, pommiers enfin, les pruniers déjà feuillus, comme on aimait ça, c'était Pâques, les coucous jaunes, le chocolat, les dernières jonquilles et la promesse du lilas. Sous les bois les tapis d'anémones s'étiolent, laissent place aux jacinthes -je me souviens des chansons et des bouquets, c'était si joyeux mais j'ai perdu le fil d'avril, quelque chose s'est rompu du bel équilibre où les fleurs s'ouvraient, offraient un pistil qui devenait fruit. C'est un peu difficile, comme si ta mort me faisait signe, se faisait clé, démasquait la joie du monde à recommencer, plus si bien, le même en pire, en plus toxique, en moins vivant. Tu sais -tu ne sais pas- là-bas on gaze des enfants aux joues roses comme des fleurs de mai, promesses de cerises sur l'arbre couché, maman l'aurait vu à la télé, elle aurait pleuré, m'aurait appelé, tu m'en aurais parlé. Je te parle tu ne m'entends pas, le monde est pire sans toi, le printemps ment de toutes ses dents qui tombent, pétales dans le vent sur les crimes de sang, de bave blanche et de joues roses comme fleurs de cerisiers.

dimanche 19 mars 2017

Tentative de diversion

J'ai fait comme j'ai pu ce jour, je me suis débrouillé pour avoir des lessives à étendre, des copies à corriger, le repas ce fut vite et mal, j'ai tâché de me défiler, j'y suis presque parvenu. Patrick a téléphoné, je ne lui ai pas dit le poids de ce dimanche, il m'a proposé la foire aux vins de la Bouille, j'aime bien la Bouille, et la fantaisie de Patrick j'ai su qu'elle allait m'aider, m'aider à te survivre une année de plus, je l'ai accompagné. On a goûté des vins, il ne se fait pas confiance, alors je disais non pour lui quand ce n'était pas bon, alors j'ai dit oui pour un Jasnières vin tendre, je t'en avais fait boire et tu avais aimé ce vin du Loir, ce vin rare, irrégulier, ce vin de pierre, de coteaux plein sud. Nous en avons acheté Patrick et moi, et du Coteaux-du-Loir, dont le cépage au joli nom produit un vin rouge pâle léger comme le printemps, une fleur d'albergier dans le sang du soir. J'ai tout fait pour contourner l'anniversaire de ta mort, j'y étais presque parvenu, je dis bien presque, car l'effort même pour y arriver ne montre que trop ce qu'il voulait masquer mais qu'importe. Le message d'une cousine aux meilleures intentions, de celles qui ne ratent pas un anniversaire, me fait part de sa compassion, du lien dit-elle, et c'en est fait de la diversion, de la magie du vin. Je rentre suffocant, deux ans sans toi deux ans, ça ne rime à rien l'anniversaire quand tu manques quotidiennement.

jeudi 16 mars 2017

Tact (encore)

Elle s'appelle Cardif la filiale de la BNP dont je n'ai pas grand bien à dire, dont il me faut reparler. Je reçois un courrier, il m'est ré-expédié par l'EPHAD où maman vécut ses derniers mois, car c'est à l'adresse de l'EPHAD que la banque l'a envoyé, à l'adresse de la morte de l'assurance-vie que ce courrier devrait -c'est du moins son objet- contribuer à solder. Il n'est pas certain que la morte réponde.
La morte n'est pas celle qu'on croit. Elle s'appelle Cardif, filiale de la BNP, la banque qui t'a adressé ce courrier, car c'est ton nom sur la première page, c'est un courrier destiné à "Mr -sic- Flavie DALIFARD" que je reçois et qui me gifle par deux fois: c'est à toi ma soeur morte qu'on demande des papiers abscons pour solder l'assurance vie de notre mère morte, et c'est au dernier domicile de notre mère morte que ce courrier est expédié. Sur la première page, un numéro de téléphone, j'appelle et je m'étonne et l'interlocutrice ne voit pas où est le problème, si tu es morte je n'ai qu'à, me dit-elle sans sourciller, envoyer en sus de tous les autres papiers ton acte de décès, le dossier s'en trouverait accéléré, bonne journée et elle raccroche.

dimanche 12 mars 2017

Rien de sorcier

Ce n'est pas bien sorcier d'écrire, t'écrire c'est juste nécessaire, sinon je me surprends à te parler, tête en l'air parfois j'espère insensé que tu me répondes, j'attends quelques secondes, et je me raisonne dans le silence retrouvé, écrire ça n'a rien de sorcier. Frère et soeur c'était le lien, ce lien parfait d'égalité d'entente d'enfance partagée, frère et soeur ce fut république idéale -je ne ferai pas l'inventaire des fibres qui nous ont liés, il suffit de dire que ce lien brisé m'effiloche mais je me tiens là et je t'écris. Les vieilles histoires disent aux soeurs comment faire avec le frère mort, le disputer aux bêtes, l'enterrer malgré tout, rassembler patientes les morceaux épars de son corps, le remembrer comme on ravaude un linge cher, les vieilles histoires disent aux soeurs comment faire. Les vieilles histoires ne disent rien aux frères, elles parlent aux amants, elles chantent les héros qui descendent aux enfers, elles ne disent rien aux frères qui ne savent que faire sans soeur et traînent sur la rive et cherchent un passeur auquel ils promettront des chansons.

samedi 11 mars 2017

Ca revient

Ca revient, je sais bien, mais rien pareil, la lumière ce matin simule le printemps, ou peut-être ne ment-elle pas, peut-être le réchauffement en est déjà au point où le printemps c'est maintenant? Un printemps de brouillard rose, un printemps de particules en suspension dans l'air, il n'a pas tant plu que ça cet hiver, un printemps sans toi qui n'a même pas beaucoup toussé, un printemps à bout de souffle, d'arbres japonais en fleurs, de jonquilles dans les fossés, tu n'avais pas beaucoup toussé. Aujourd'hui l'anniversaire de Fukushima, un article dans le journal, une chronique à la radio, rien de nouveau sous le sarcophage, les robots sortent irradiés, on ne sait pas quoi faire du mausolée de notre orgueil. Tu sais -tu ne sais pas- je déteste mars où naquit le père où tu mourus, un mois de catastrophes, de tsunami nucléaire et d'éruption boréale. Ca revient, mars est là qui te vit mourir tu ne reviens pas.

mardi 7 mars 2017

Tact, (suite)

Aujourd'hui, au courrier, une enveloppe qui m'enjoint de choisir la tranquillité, une enveloppe à l'enseigne "Dignité funéraire" ("funéraire" en tout petit sous "dignité" , à peine lisible aux yeux des vieillards). La lettre est établie au nom des Pompes Funèbres et Marbrerie Evanno, Vannes. J'apprends que j'y ai un compte client, un code personnel depuis que j'ai réglé les obsèques de maman, que je suis doté d'un "conseiller funéraire" qui signe mais ne donne pas son nom, fiction publicitaire sans doute et qu'importe. On m'écrit pour formuler le voeu que les services des dites Pompes m'ont pleinement satisfait, on m'envoie le renouvellement de sentiments chaleureux qui me rappellent que de fait il y a bien renouvellement, puisque j'avais reçu quelques semaines après l'enterrement, une enquête de satisfaction qui m'avait stupéfié. Aujourd'hui, cependant, un tout autre objet au courrier: m'inviter à souscrire un Testament Obsèques qui soulagera mes proches des formalités de mes funérailles, avec une remise de 200 euros si je souscris dans les six mois. Le Post Scriptum m'assure que le contrat "se fait sans questionnaire médical ni examen de santé, et sans frais de dossier", ce qui est heureux puisqu'il s'agit de mourir et d'être enterré "dans le strict respect de vos volontés". Je vais attendre un peu.

samedi 4 mars 2017

Le pain du rêve

Ce fut un rêve dont maman fut, qui mangeait du pain azyme, le croirais-tu, je n'y comprends goutte, du pain sans mie, à peine croûte, elle semblait y prendre goût à ce pain du rêve où elle mordait, rajeunie. J'aimerais qu'ainsi tu me reviennes, tu mordrais du pain de mie, du pain de miel, du pain d'épices, on ne sait pas avec le rêve ce que l'on mange et même si l'on sent bien que les êtres aimés simulent un peu, on les remercie, on embrasse leurs ombres, leur effort pour revenir dans nos rêves qui les accueillent, la fadeur du pain azyme.

jeudi 23 février 2017

Tact

Il m'appelle l'employé de la filiale qui liquide l'assurance vie de maman, il veut me rassurer le liquidateur, il n'avait pas les papiers, il les a, je suis bien l'héritier, mais ça bloquait, il n'y était pour rien, moi non plus, en fait c'est de ta faute: c'est rare qu'un enfant "prédécède" (ça c'est un mot de notaire dans un courrier d'hier), ça a tout bloqué que tu "prédécèdes", car c'est bien ça, n'est-ce pas, votre soeur est bien morte? Je confirme, tu es morte il y a dix-huit mois, Ah ben non ça colle pas, moi j'ai noté mars 2015, le 19 c'est bien ça? Il n'y a rien à répondre, oui c'est ça, c'est plutôt deux ans que dix-huit mois alors il insiste il est lourd, rempli d'exactitude tatillonne il ne sent rien de mes envies de meurtre, comment lui en voudrais-je, il m'annonce une bonne nouvelle, le liquidateur, le dossier n'est plus bloqué, il a tous les papiers, je vais toucher de l'argent, comment ne serais-je pas content, dans quatre mois le versement et désolé pour le retard. Je raccroche, hébété par l'abruti, sa tranquille obscénité.

lundi 20 février 2017

Soleil prenant

S'agit-il de prendre la pente? La pensée de midi, est-elle si exacte au soleil? De la terrasse au sud d'une montagne que je découvre (le lieu d'où j'écris, je ne sais le nommer, au dessus de Luz, le voilà situé), je vois descendre de petits bonshommes carénés qui glissent sur la neige bien damée. Je fus l'un d'entre eux, avant, ailleurs, je ne le suis plus je ne le serai plus, corbeau d'Edgar Poe, perroquet du Nevermore. Ils sont jolis les corbeaux d'ici, ils sont joyeux, ils glissent, nous étions comme eux sur d'autres pistes, avec des skis plus longs, nous étions moins nombreux. Tu aimais la neige qui tombait plus fort, qui tenait plus longtemps, mais enfant tu craignais la pente, ma soeur un peu crispée, tu l'affrontais quand je glissais. L'oeil du père qui nous surveillait, pesait son poids sans doute sur ta nuque tendue, je ne le voyais pas, je glissais loin du mauvais skieur qu'il était, soupirant de devoir l'attendre. J'ai glissé longtemps, avec aisance, toujours plus loin de lui, longtemps si léger sur la pente. Aujourd'hui vieux de ta mort, je n'ai pas loué de skis, je regarde les autres glisser, mon tour est passé, mais l'heure est belle au midi prenant pour voir dévaler les vivants et s'en trouver revigoré.

mercredi 8 février 2017

Renouvellement

Aller jusqu'à la petite ville où il reste un photographe se faire portraiturer quatre photos d'identité, dix euros à peu près, ressortir blafard bagnard de l'âge et de la fatigue, c'est très bien, dit le photographe, pour le passeport c'est parfait, ne pas sourire pas de lunettes regarder fixe voilà c'est fait, je me fais l'effet d'un cadavre, tu sais parfois je crois -c'est stupide et qu'importe- être aussi mort que toi, cette disgrâce que le sentir et le savoir, je suis un drôle de mort qui bouge encore, et puis non, je me reprends, je me ramasse je compte les dents qu'il me reste, j'entends moins bien mais j'y vois clair encore, encore un dernier passeport pour aller où? -On verra bien, je paye quatre-vingt-six euros de timbre fiscal, ce n'est plus un timbre mais un ticket de caisse avec un code 2D à scanner me dit le buraliste, vous pouviez l'acheter en ligne, plus besoin de se déplacer, c'est le progrès rit-il. Quatre-vingt-six euros pour un passeport sur lequel je tire la mine, pour voyager. Voyager ça me dit encore, tu vois je ne suis pas si mort que je le crois parfois, la Toscane pour avril me fait rêver en janvier comme une vieille dame anglaise percluse d'arthrose. Les Pyrénées en février: trop âgé pour skier qu'importe, voir la neige toucher le silence, partir, se saisir des bons jours possibles que les amis savent créer, m'inspirer de toi qui sus t'emparer du moindre moment propice de tes jours comptés pour en tirer bonheur de glisse, lumière italienne goût de vivre indompté.

mercredi 1 février 2017

Voilà voilà

Rien ne tombe du ciel mais l'averse. Il fait maigrement jour: sans toi, la lumière est plus chiche, c'est ce que je pense sous la pluie grise, il faisait plus clair du temps que tu vivais, peut-être aussi savais-je mieux m'en saisir, peut-être ça que je peine à dire, ta mort m'a fait tellement vieillir que je ne sais plus bien voir, que je ne suis pas bien sûr du printemps qui poindra, je ne guette pas les perce-neige, et maman ne s'inquiètera plus des violettes au bas de sa fenêtre, voilà, voilà. La bonne heure est passée, ne l'ai pas vue passer, tu es morte, voilà, puis maman, j'en reste tout crétin sur la terre désolée, voilà, voilà. Que faire du jour qu'il reste, la peine à remâcher en vaut-elle la peine et la lumière étouffée que peine-t-elle à éclairer? J'ai racheté un lave-vaisselle le mien fuyait, tout fuit décidément, le vendeur très gentil, très professionnel, m'engageait, si mon budget le permettait, à monter en gamme, un tiroir à couverts, un cycle silencieux, un bras de lavage articulé pour la saleté incrustée des plats. Faites-vous plaisir il l'a dit quatre fois, j'ai regardé la pluie tomber par la vitrine, le plaisir c'est donc ça? C'est donc ça le plaisir des vieux quand tout le monde est mort autour d'eux, un lave-vaisselle de luxe qu'on n'entend pas marcher, voilà, voilà, qu'elle est terne la vie sans toi, bien assez de silence pour ne pas l'augmenter, c'est un monde où tout tombe en panne que le monde des vieux, mon monde arrêté.

samedi 21 janvier 2017

Quant au bleu du ciel

Il ne dit rien le bleu du ciel, ni ton absence ni ma grelottante survie. S'y fige mon haleine blanche, s'y blesse ma peau rougie, je glisse sur la pente, celle de ma rue, vers la boulangerie. Si j'étais un peu courageux, j'irais tancer le marbrier, il doit faire trop froid pour graver le nom de maman, il faudrait aller vérifier, grimper la pente, celle du cimetière Saint-Léonard, retrouver le caveau des grands-parents que maman cherchait toujours trop haut, à peine s'il est à mi-pente, ce caveau où elle est enterrée. Que dirait-il le bleu du ciel de vos absences, de ma peine, ne dirait rien le bleu du ciel du grand pont blanc, du Havre sous le vent glacial, des larmes que le froid fait couler, des lèvres gercées qui se taisent, des baisers perdus, oubliés. Il ne promet rien non plus, et c'est pourquoi on lui pardonne au bleu du ciel d'être si coupant, si ardu qu'on en chancelle et qu'on s'en tient inconsolable au paysage indifférent, à l'inhumain soleil d'hiver.

dimanche 15 janvier 2017

En vain le vent

J'avais préparé des bougies pour le cas où. La lumière c'est fragile, l'électricité ne tient qu'à un fil par les campagnes éventées, sans ce fil, point d'étincelle pour la chaudière, pas de téléphone, pas de rougeur sur les plaques de la cuisinière, j'étais prêt pour une vanité moderne, une leçon domestique de ténèbres. Or non, deux minutes de nuit, pas le temps de battre le briquet, je n'ai pas eu à moucher les chandelles que je n'ai pas utilisées, ton ombre n'a pas dansé sur les murs, j'ai oublié ma méditation d'homme aliéné dans l'hiver, Jérusalem ne s'est pas tournée vers son dieu et Laurent n'a pas entendu son cerisier tomber dans la tempête (il a pourtant bien chu). J'ai pensé à Vannes, au vent sur le golfe, à toi les cheveux dans le vent, j'ai pensé à maman qu'inquiétaient les intempéries, et j'ai souri quand sa soeur a appelé de Suisse inquiète de mon toit qui ne m'inquiète pas, c'était si gentil mais je ne crains rien car je n'ai plus personne à perdre, vous ayant perdues.

samedi 7 janvier 2017

La pluie l'absence

Il a plu, il a gelé, des aléas d'hiver, à la radio ce sont numéros d'autoroutes, camions en portefeuille et grands embouteillages givrés. Il fait un temps à écouter un vieux disque de Dire Straits, mais on n'a pas de vieux disque de Dire Straits, on cherche une vidéo, on veut se souvenir. Ils ont blanchi sous le harnais, et vieillie leur musique aussi, prévisible et bien jouée, et les mêmes défauts ces claviers qui ne savent que faire quand la guitare nous ressert sa poisseuse mélancolie entre blues et country. Sous le ciel bas givrant, le guitariste aux cheveux blancs chante d'une voix blanche aussi des espaces mornes, le désenchantement, on entend la pluie, on prend un café, on n'éteindra pas la lumière de la journée. On l'aimait bien, toi et moi, Mark Knopfler, adolescents, dans ces morceaux qui s'étiraient comme un départ de vacances chez les grands-parents. Laid back on écoutait pleuvoir sur des routes désolées, sa guitare étreignait une vie glauque qu'on ne faisait qu'imaginer. Il a plu il a gelé, je n'ai pas bougé, pas écouté jusqu'au bout Telegraph road me suis demandé ce qui manquait, ce que j'ai fini par comprendre. Tu sais, maman n'appelait jamais, il fallait lui téléphoner, sauf en ces temps de vent mauvais, d'alerte orange et de pluie fauve qui l'affolaient, là on était sûr de l'avoir, et dieu que cela m'agaçait mais aujourd'hui ce fut étrange, triste qu'elle manque à l'appel de la sorte.

vendredi 6 janvier 2017

Bois du jeudi

Aux forêts du père, préférer les bois de maman, au p'tit bois p'tit bois charmant, quand on y va on est bien aise, au p'tit bois p'tit bois charmant, quand on y va on est content, c'était la chanson pour aller au bois toi maman et moi, chemin de Rambouillet, contourner la statue qu'on ne trouvait pas jolie, passer sous la voie ferrée, vers la ferme du Val Joyeux, pour piquer dans le bois des Clayes en continuant de chanter, tout était chanson quand maman n'était pas couchée. Un petit bois, pas une forêt, une promenade de jeudi, on emportait gourdes et goûter et l'on chantait le petit bois charmant dont on aimait les anémones d'avril, les jacinthes de mai. Les jacinthes on en faisait des bouquets qu'on rapportait à la maison en chantant une autre chanson, les lauriers sont coupés, tu remplissais d'eau un petit vase d'étain (maman nous le confiait parce qu'il pouvait tomber sans casse) et nous disposions les fleurs bleues qui tenaient bien, près d'une semaine, une éternité pour l'enfance, presque jusqu'au jeudi prochain.

dimanche 1 janvier 2017

Bout d'an

Réveillonner j'en avais perdu l'habitude dès avant ta mort, avant peut-être même que tu ne commences à compter les années, les mois, les jours à vivre. Je restais chez moi et la nuit passait comme une autre, ni plus belle ni plus triste, et j'ignorais les voeux, les bonnes résolutions, les bilans et les bêtisiers. Je suis rentré de Bruges où tu n'es pas allée, où j'avais emmené maman, c'était il y a longtemps, le temps où j'aimais et j'étais aimé, le temps où l'on pouvait emmener maman, où elle pouvait encore marcher sans perdre souffle. J'ai rapporté ici la brume des canaux et le givre des arbres. Tu aurais aimé Bruges, ton fils a trouvé ça presque cool, c'est dire, plus que Gand, l'Agneau mystique très peu pour lui, Philippe a bien tenté d'expliquer l'invention de la peinture, le mystère des juges intègres, bernique, Bastien a préféré les Saints Jean de Memling et c'était bien son droit. Moi le bout d'an, de retour de Bruges et de Gand, je croyais le vivre chez moi et puis non, les amis sont bienveillants qui pensent à mon réveillon, pas de chambre verte pour moi, pas rester seul à la maison en conversation avec toi. Je suis allé à Rouen sur une vieille péniche et c'était chaleureux comme le sont Patrick et ses amis; Christine et ses frères ont habité jadis la Haie-Bergerie, vraiment pas loin de chez nous, au 4 chemin de Rambouillet a précisé leur mère encore très alerte, vraiment pas loin du tout, au point de connaître la rue du ruisseau Saint-Prix. Il y avait un cerisier par chez eux. Notre place était bordée de cinq acacias qui n'existent plus, qui s'en souvient des acacias de la rue du ruisseau Saint-Prix, qui se souvient des ormes malades chemin de Rambouillet? Je réveillonne et tu me reviens, et l'histoire du hamster plus malade que les ormes, que le père lança sous tes yeux contre un tonc d'orme pour l'achever, c'était chemin de Rambouillet, ainsi tu me le racontas, bien longtemps après, ainsi le nouvel an boucla sur la Haie-Bergerie.