Tal Coat, Ponctué,1972

Tal Coat, Ponctué,1972
Tal Coat, Ponctué, 1972

mercredi 28 septembre 2016

Ton rire

Tu fus une petite fille sage, sérieuse, grave, on ne savait pas pourquoi, quel poids suscitait ta réserve, on sait désormais. Je riais plus que toi, je parlais plus que toi, tu as parlé tard, pour parler tu t'en remettais à moi, le bavard, l'énervant, mais je ne t'énervais pas. J'aimais ton rire, l'entendre fêler ton quant à soi, mais toujours dans ton rire un je ne sais quoi de retenu, un rire raisonnable, qu'on rapprochait à tort des sourires rares de l'aïeule: la mère du père, parangon de vertu janséniste, était chiche en joie, pas toi. J'ai toujours su te faire rire, je peux me vanter de ça, jusqu'au bout t'avoir fait rire, cette légèreté-là, ce que je pouvais donner que tu n'avais pas, quitte à chanter du Céline Dion, chanter "Parler à mon père", quelle ironie pour nous cette chanson, danser tous contre toute raison, toi, Philippe, les enfants, rire en dansant, vivre encore.

dimanche 25 septembre 2016

Sages comme des images

Ces photos prises en classe, photos de classes, portraits de fratries aux couleurs passées depuis longtemps, et mon souvenir encore plus flou du banc où je posais à califourchon -position d'aîné- tandis qu'assise tu faisais face, ces photos objectives, comme telles, disent peu de nous, enfants des années 70, enfants dociles et patients. Tu es si sérieuse, je suis un peu absent, nous attendons que ça passe et seul ton épi se rebelle qui jaillit de tes cheveux courts. Tes yeux presque verts regardent droit devant, les miens ne fixent rien. Les parents tous les ans achètent un tirage, qu'ils envoient à leurs parents, comme ils sont beaux, comme ils sont sages comme des images. Les photos mentent évidemment qui figent les enfants, les bras croisés sur les tables d'école trouées sur la droite pour l'encrier de verre ou de porcelaine. Sur l'une d'entre elles, on reconnaît Laurent l'ami d'enfance et de toujours, qui était dans ta classe et qui raconte encore comment juste avant la sortie de quatre heures et demi, tu te tenais, bras croisés, le doigt sur les lèvres, si parfaitement calme que tu étais la première à sortir de la classe, exemplaire, énervante dit-il aussi. Nos tabliers d'écoliers propres, nos cahiers bien tenus -surtout le tien, gaucher moi je fais des pâtés- nos kabigs de feutre, tout cela si parfaitement lisse, tout cela sans doute un peu faux.

dimanche 18 septembre 2016

Recueillir

Ils sont allés, tes beaux-parents, le jour de ton anniversaire, fleurir ta tombe, se recueillir comme on dit, ta tombe je ne vais jamais la voir, en cela semblable à Philippe, ta tombe nous est insupportable, elle est le lieu du monde où tu n'es pas. Tu es à Conleau, tu es dans chaque pièce de la maison de Vannes, tu es à Honfleur où tu naquis, tu seras rue des coquillages quand le courage me revenant je retournerai au Croisic. Tu prends part aux visages de tes enfants, j'y retrouve tes expressions, je ne leur dis pas, ne pas peser sur leur bel effort d'être eux-mêmes, d'être heureux après toi. Je ne me recueille pas, je recueille, je te retrouve par instants, telle saveur, telle lumière, celle du musée du Havre où nous avions vu les rivages de Staël lors de ton dernier été. Et, les jours gris comme ce dimanche, c'est vers l'enfance que je me penche, ton enfance toujours vivante en moi.

dimanche 11 septembre 2016

Du matin

Tu n'étais pas trop du matin -ni du soir- tu aimais les belles journées, tu aurais aimé, j'en suis sûr, cet été prolongé que nous offre septembre, diner dehors dans la nuit tiède, cette chaleur qui résiste, les raisins précoces. C'est matin, je me suis levé plus tard, mais si tu étais là, tu dormirais encore, et comme c'est dimanche, tu prendrais ton temps, et même levée, tu te déprendrais doucement du sommeil, comme on hésite à se changer, quitter le peignoir, s'habiller. Comme il tient de toi Bastien, lorsque les jours de vacances il reste en pyjama, comme si pour lui rien n'était plus doux que de garder sur soi les odeurs de la nuit, l'étoffe amollie, rester au lit, la chambre en désordre. Je me suis levé plus tard, un peu raide, un peu douloureux, plus l'habitude de veiller, un peu bu, beaucoup ri. Sylvie nous avait raconté ses déboires, l'agonie d'un chevreuil sous son établi, raconté comme elle sait le faire -que faire d'un chevreuil mort sous un établi? Tu aurais ri toi aussi, tu aimais rire, et ce souvenir de ton rire qui me revient t'imaginant ainsi me fait songer qu'il faut aimer vieillir, les raideurs les douleurs c'est encore la vie, qu'il faut aimer les cheveux gris la peau qui se plisse, tu aurais tant aimé vieillir, voir Bastien grandir -comme il a grandi!-tu me l'avais dit, j'y pense ce matin en étirant ma jambe raide, et dans ce matin où chante le coq, je souris au chevreuil mort d'hier, et j'aimerais, comme jadis, attendre que tu te réveilles.

samedi 3 septembre 2016

C'est encore l'été

La douceur du matin, rouler vers le marché sur les feuilles grillées des chataigners surpris par la chaleur, penser à toi: tu aurais acheté à nouveau des melons, je n'aime pas trop ça. On serait tombé d'accord sur la courge spaghetti, après s'être demandé si ce n'était pas un peu tôt, c'est encore l'été, n'est-ce pas? Le ciel me répond oui, puisque tu ne réponds pas. Je l'ai pourtant prise, la courge spaghetti, je la cuisinerai comme tu aimes, avec un peu de crème, une pincée de muscade, beaucoup de parmesan. Avec qui la mangerai-je? Je ne sais pas, rien ne presse, la courge spaghetti se conserve lontemps. J'ai cherché des crevettes, je n'en ai pas trouvé, la poissonnière au bras tatoué m'a dit qu'il avait fait trop chaud, pas de beurre fermier non plus, pour les mêmes raisons: il n'y a plus d'herbe dans les prés, les vaches donnent moins de lait, la Normandie est stupéfiée par le soleil, la Normandie attend la pluie qui se fait désirer. Me revient alors le souvenir de la canicule, celle qui avait tué tant de vieux, un souvenir de septembre où l'eau était tiède à Houlgate, et les pelouses comme un tapis jaune entre Cancale et Saint-Malo, où nous nous étions retrouvés un week-end. C'était l'année où des enfants pataugeaient, bronzés comme des caramels, dans ce qu'il restait de la Vérone, près du petit pont sous les noisetiers, entre Saint Martin-Saint Firmin et Saint Etienne l'Allier, nous allions nous y promener quand vous veniez, il y a longtemps déjà, tu ne viendras plus. Sans toi les saisons se dérèglent, peu de fruits cette année mais du raisin précoce. Je suis rentré avec la courge, des prunes de Jumièges, les premières pommes qui moussent quand on les compote, pour retrouver le goût des fruits.