Tal Coat, Ponctué,1972

Tal Coat, Ponctué,1972
Tal Coat, Ponctué, 1972

mardi 23 août 2016

Désert de Retz

Nous aimions, dans les forêts du dimanche, passer le mur éboulé dans la domaniale, voir les ruines en ruines, marcher entre les ronciers et les lierres qui couvraient le désert de Retz. Les arbres du parc s'étaient ensauvagés, ce n'était pas le sous-bois commun, mais d'autres essences que nous connaissions mal. Surgissaient entre les houx la colonne brisée, la pyramide glacière, nous ignorions leurs noms, ce que nous savions c'était l'abandon, vanité de la vanité. Notre enfance se faufilait entre les monuments détruits, en elle s'insinuait l'intuition d'une mélancolie globale, que nous savions éloigner d'une course, d'un rire, d'une tige de chèvrefeuille. Marcher dans le désert de Retz, c'était explorer un monde perdu, le parc où vont les bêtes, comme le disait la chanson que nous fredonnions en marchant, et quelqu'un s'en souvient peut-être. C'était plus Hubert Robert que Rancé, plus aventure qu'ermitage. Je vois que tout depuis a été restauré, reconstruit, que les ruines sont proprettes, que la forêt a reculé, qu'il faut payer pour visiter, que tu n'es plus là pour chanter, et c'est en moi qu'est le désert.

lundi 22 août 2016

Vue sur les îles

Je suis retourné au Logeo avec Philippe et les enfants diner de coquillages sur le quai dans l'ombre, quand le soleil rase encore les îles du golfe. Marc était là qui s'extasiait, comme c'est beau disait-il à son fils, vois-tu comme c'est beau? On a toujours dit Le Logeo, or sur la carte, c'est Le Logéo, sur la carte le nom des îles où tu aimais à te baigner, les îles où l'on allait en bateau, les îles aux plages tranquilles, aux lapins familiers, pique-niques des soirs de juillet. Gohivan, Stibiden, tu choisissais selon le vent, l'heure, la marée, tu choisissais selon les gens lorsqu'à la saison venue, la côte débordait de vacanciers. Tu aimais diner au Logeo -tant pis pour l'accent, je reprends notre habitude- nous avons aimé y retourner, il faisait si bon ce soir là, nous avons repris pour retrouver la voiture le chemin de douaniers où nous avions marché la dernière fois d'avec toi. La nuit était plus sombre, on n'y voyait plus bien mais c'était doux de faire ces quelques pas, les belles maisons à panorama, contourner les batiments blancs de l'ostréiculteur, c'était comme si tu étais là. Nous vivons avec et sans toi, nous reprenons la ronde des plaisirs d'été, et dans la nuit tiède, nous préservons ta place.

jeudi 11 août 2016

Retour d'été

Je reviens de Porto où tu n'iras jamais, il y faisait très chaud, des forêts ont brûlé. On a cherché la fraîcheur, on étouffait un peu dans le vieux quartier juif, c'était dur de dormir dans les cris des goélands perchés sur les vieux toits orange et le clocher de granit. Nous avons pris le bus vers les plages de Foz do Douro, j'aime les villes où les bus vous mènent à la mer, et là en quelques pas l'air du large, la digue où se brise la houle, et les rochers partout, des rochers d'Atlantique qu'expliquent des panneaux savants sur la promenade entre les cafés, granit et gneiss est-il écrit, d'autres noms que j'ai oubliés. Regardant les criques entre les rochers où s'étalaient les taches acides des parasols, les mares où trempaient les enfants, les laminaires qu’agitaient les bouillons blancs d'une écume forcée, me sont revenus d'autres criques, d'autres rochers et d'autres draps de bain, Le Croisic en somme, l'air humide d'embruns, la peau caramel des gosses pataugeant dans les vagues, et bien sûr c'est toi m'es revenue. Ce n'étaient pas les mêmes arbres, mais il y avait des tamaris et ces plantes de bords de mer qui n'aiment rien tant que le sel, dont les feuilles charnues rougissent. On en avait planté au pied du muret de la maison blanche, on en replantait parfois des pourpiers après les gels de l'hiver -c'était rare mais il gelait parfois. Jusqu'au sable grossier qui m'évoquait Port-Lin, la jeune fille assise devant nous dans le bus du retour en gardait incrustés quelques grains sur l'épaule. Et c'était encore toi, tes grains de beauté, et le sable qu'on rapportait dans nos sandales jusqu'à l'entrée de la grande villa.

lundi 1 août 2016

Canapé rouge

Catherine a rapporté à maman des photos de nous, enfants, des photos en noir et blanc, des photos que je connaissais, que j'avais oubliées, nous deux sur le canapé, toi encore presque un bébé, ronde encore, pas encore déliée, moi déjà le menton tendu, nous deux en pyjamas -des pyjamas à pieds- sur le canapé cramoisi qui servirait de lit d'appoint à Villepreux dans la chambre d'amis, mais la photo date de Mulhouse et nous y sommes tout petits. Une autre photo de moi seul où je ne me reconnais pas, maman et Maryelle assurent que si, si c'est bien moi, sans doute ont-elles raison, les vieilles dames sont impérieuses pour les choses du passé, c'est donc, à les en croire, il faut les croire, ce qu'il reste de nous, des sourires d'enfants joyeux sur un canapé sombre où nous montions sur l'accoudoir pour mieux nous y laisser tomber, je ne me reconnais pas mais me souviens du canapé dont l'assise était dure, je me souviens de nos galipettes et de tes poupées alignées, sages, et de mes voitures parcourant les coussins du canapé-monde, tombant dans des ravins sombres où je les oubliais. C'est sur ce canapé rouge que nous avons attendu que le père règle notre première télévision, que nous avons été déçus: pas de manège enchanté, mais la mire grise, d'interminables interludes. Nous avons repris les poupées, les voitures dinky toys, et nous avons joué sur le canapé.