Tal Coat, Ponctué,1972

Tal Coat, Ponctué,1972
Tal Coat, Ponctué, 1972

dimanche 29 mai 2016

Denise aux crevettes grises

Dans la cuisine de Denise, l'ennui n’existait pas, elle faisait mille choses à la fois, préparait les repas, épluchait des tonnes de pommes -dans la cuisine de Denise, une éternelle odeur de compote- nous inventait des jeux, jurait de tous les mots interdits au salon, et de bien d'autres encore que nous ne connaissions pas, mais qui nous enchantaient, et de sa blouse rayée bleue sortaient des doigts meurtris par le travail et les engelures, des ongles fendus sur toute leur longueur. Elle avait connu la misère, disait maman, et ce mot seul nous faisait peur puisqu'il avait fendu les ongles de Denise qui n'en parlait jamais, nous plantant là quand nous voulions savoir, courant au cri de la marchande de crevettes grises -la marchande disait coeurvette c'était un temps d'accents normands- pour marchander comme si sa vie en dépendait. Ton goût pour ces crevettes ne t'a jamais quitté, il fallait les acheter vivantes et les faire cuire quelques minutes à l'eau salée, les laisser refroidir entre deux torchons bien pliés, elle y était experte, Denise, et tu observais comme moi ce rituel, et l'odeur qui couvrait pour un temps celle de la compote nous ouvrait l'appétit comme rien, depuis, n'a jamais su l'ouvrir, ni les étrilles du Croisic, ni les bouquets de Penerf. Même lorsque malade les odeurs de cuisine t’écœurèrent, même lorsque les aphtes te privèrent de fromage, jamais tu ne perdis le goût pour ces crevettes, et j'ai fait bien des kilomètres pour pouvoir t'en rapporter, tressautantes entre deux feuilles de papier noir. Tu n'as jamais aimé que je prétende changer la recette, les faire sauter avec un peu d'huile d'olive et d'ail, en cela tu restas fidèle au rituel de Denise, quelques minutes à l'eau salée, et les torchons étendus sur la table de la cuisine sur laquelle elle les étalait, rosies par le bouillon, de ses ongles fendus.

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