Tal Coat, Ponctué,1972

Tal Coat, Ponctué,1972
Tal Coat, Ponctué, 1972

jeudi 31 décembre 2015

A la bonne heure

Puis c'était, en ces jours de nuit, la visite à Maurice, à quelques rues de la maison de Honfleur, une autre maison, à jardin caché. Maman nous laissait sonner, il fallait attendre, pas longtemps, le temps d'entendre la voix de Blanche approcher, haut perchée, modulant toutes les nuances possibles d'"A la bonne heure", son expression préférée. Le bonheur lui avait été refusé, mais la bonne heure elle la prenait avec le thé qu'elle nous offrait. Nous n'aimions pas tellement le thé en ce temps-là -Ça vous viendra nous disait-on, on avait raison- mais c'était la bonne heure de Blanche, qui proposait des chocolats. Tu serais là, tu te souviendrais. Les pas traînants, comme étouffés des charentaises de Maurice, qu'on entendait venir -que c'était long, comment pouvait-il marcher si lentement?- le baiser dégoûtant qu'il fallait accepter. Sa salive lui échappait, c'étaient d'affreux baisers mouillés qu'on se cachait pour essuyer. Maman nous avait expliqué le Parkinson de Maurice, comment jadis, par-dessus le marché, il avait été gazé à la guerre, combien il avait été beau naguère -mais c'était inimaginable et nous ne l'imaginions pas. C'est discrètement qu'on s'essuyait en attendant la récompense qui ne tardait pas trop, juste une éternité de potins, de tasses de thé. Blanche sortait de longues allumettes, et son sapin s'illuminait de bougies pincées au bout de chaque branche, qui révélaient des ornements scintillants, des fées de mousseline, des lutins veloutés, des lampes à pétrole aux bulbes roses comme des bonbons. Si nous avions été sages, nous avions le droit de choisir parmi ces trésors, un chacun, que Blanche décrochait d'un sourire. Nous étions toujours sages et je me souviens de l'année où tu choisis une lampe rose dont le plastique nous fut alors révélé mais qu'importe, elle fut accrochée par la suite à tous nos sapins de Noël, et même fêlée, même ternie, elle a traversé les années et tes enfants, à leur tour, ont pu la regarder.

mercredi 30 décembre 2015

Inventaire de Noël

Aimions-nous tant Noël? Je ne m'en souviens plus. Aussi loin que je me rappelle, ce fut Honfleur dans la nuit du jardin qui trop boueux nous était interdit, la nuit recommencée jusqu'au cœur du jour indécis. Je me souviens mal de Noël comme si tous les noëls empilés s'étaient annulés, et plus personne désormais pour m'aider à faire le tri, faire lumière dans la nuit. Même nos premiers noëls légos poupées dînettes voiture téléguidée, je m'en souviens à peine, est-ce si important, en serais-tu peinée? Un sapin certes, une guirlande de pères noëls en papier découpé, la première guirlande électrique -pas de celles qui clignotaient, mais elle avait des cabochons de plastique qui imitaient l'involucre des noisettes. Ce que je revois mieux, c'est la crèche démesurée, les rochers de papier crèche savamment scotchés, le lac où nage un cygne -le lac un vieux miroir où le cygne est posé. Le père prenait prétexte de la crèche pour disparaître dans les bois sombres, dont il sortait le panier plein de mousses, de bruyère et de lichen, les mains écorchées par le houx, et la maison d'un coup sentait l'humus. Non que le houx manquât dans les bois des coteaux, mais il fallait trouver ceux dont les branches luisaient des baies rouges que le folklore exige. Le gui ne le requérait pas, trop commun, foisonnant dans les vieux pommiers du verger près de la maison de Denise, à peine prenait-on le temps d'en couper une boule -c'était un peu païen, pas trop le genre de la maison.

dimanche 13 décembre 2015

Nos peurs

Nos peurs d'enfants tenaient à peu de choses, une gravure et deux disques, un couloir obscur la nuit -on ne savait pas où allumer la lumière dans la grande maison, on entendait grincer les branches de l'araucaria. Sur un vieux Teppaz, nous avons rayé nos peurs et toutes les musiques qui nous étaient données, Toréador prends garde, Colargol l'ours qui chante en fa en sol, une face des danses hongroises de Brahms -l'autre c'était pour les slaves de Dvorak- Casse-Noisette et Pierre et le loup, toutes les chansons et rondes de France par Lucienne Vernay et les quatre barbus, telle était notre discothèque -si tu étais là, tu compléterais- avec, c'était un prêt je crois de tante Marie, la Marque jaune en trente-trois tours.
La gravure d'un diable qui sortait de sa boîte, dans le couloir, les douze coups de minuit qui sonnaient à Big Ben -en fait il suffisait qu'il soit huit heures l'hiver dans nos robes de chambre- et surgissaient des terreurs expressionnistes, les sourcils du Docteur Septimus hurlant sur "Guinea-Pig" qu'il dirigeait à coups de fouet, dès que la nuit tombait il fallait à tout prix éviter ces périls dont nous n'osions parler -les parents s'en moquaient, nous étions ridicules. J'ai préféré je m'en souviens, un soir d'hiver à Honfleur, pisser au lit plutôt que frôler le diable du couloir qu'il fallait traverser pour aller aux toilettes, tu n'avais pas pissé mais tu as pleuré avec moi par solidarité, sans savoir vraiment pourquoi. C'était pourtant un faux diable -la gravure est chez maman- un bon diable même, puisque l'effroi causé par son apparition permettait au jeune homme de ravir son amante -maman nous l'avait expliqué, en vain, les enfants ne comprennent rien avait ricané la grand-mère. Mais le pire, peut-être, ce qui vraiment te terrorisait c'était le quarante-cinq tour de L'homme à l'harmonica, bien-sûr, nous n'avions pas vu le film, mais l'air à lui seul racontait le poids du destin sur le dos de l'enfant, et t'accablait bien plus que moi, ce qu'aujourd'hui je comprends mieux mais je ne saurais dire pourquoi.

lundi 7 décembre 2015

Sale année

Tu n'aurais pas aimé, je crois, l'année que tu n'as pas vécue. Tu aurais aimé vivre, cela n'a rien à voir et tu ne l'as pas pu. La veille de l'attentat de janvier, je t'avais retrouvée à Caen, au pavillon des cancéreux -ce n'est pas ainsi que cela s'appelle mais c'est ainsi que je le nomme et que c'est juste. Tu attendais, ce que tu as attendu c'est fou -être malade c'est attendre, il reste si peu à vivre et c'est sur de mauvaises chaises, sièges de salles d'attente, au milieu des visages possibles de sa mort prochaine qu'il est donné de perdre son temps- tu attendis des heures durant que l'oncologue te reçoive et te donne les drogues expérimentales et l'espoir afférent qui venaient d'Amérique et tu t'es aperçue que tu étais la seule qu'on avait retenue pour l'essai, l'essai qui n'a pas marché. Le lendemain les crayons se turent, nous n'en avons pas parlé. Mes élèves ont porté longtemps des badges "Je suis Charlie", comme ils ont chanté voici quinze jours Imagine de tout leur cœur. Trois semaines durant, tu as pris les cachets, tu as vomi, tu as voulu croire aux effets secondaires. Le rebond n'eut pas lieu. Ton agonie entre la chambre et le salon.
Tu aurais aimé, je le sais, voir Thibaud heureux, tu ne l'as pas vu. Tu aurais tremblé pour lui qui n'est jamais allé au Bataclan, tu n'as pas tremblé. Tu aurais voté vert, probablement, en râlant sur ces vieux adolescents qui ne savent pas avoir raison.Tu aurais découvert que notre très gauche président avait des érections militaires et la démocratie merdeuse. Tu aurais vu le Front monter, sale année, sale année que celle de ta mort.