Tal Coat, Ponctué,1972

Tal Coat, Ponctué,1972
Tal Coat, Ponctué, 1972

samedi 17 octobre 2015

Dévaler la nuit

Toutes les heures de la nuit sont autant d'aubes où je me lève, où je remâche, me retourne où je machine je remugle, où tu reviens d'entre mes rêves pour ne rien dire mais regarder: vois, c'est ainsi que nous vivons sans, c'est ainsi que nous dormons mal.
Ta mort m'est une insomnie longue, ta mort te fait jaillir des pierres -je me lève à l'aube, et l'aube c'est chaque heure que le sommeil déserte, et je me réveille et tu me reviens, tu ne me dis rien, mais tu as des visages d'intifada, des visages feuilletés de tous les âges que tu as traversés, des visages fêlés, des visages de pierres lancées, de feuilles tombées. Je me lève à l'aube, et la pluie dans la nuit c'est toi, c'est clairement ta voix qui tombe, qui me dit depuis la tombe que mourir c'était bien trop tôt, tu ne me dis rien de nouveau, tu ne me dis rien qui vaille, tu me l'avais déjà dit, j'avais bien compris mais bon c'est quand même bon d'entendre l'ombre de ta voix me dire qu'elle déteste l'ombre. Je me lève à l'aube, je suis l'enfant inconsolable qu'on a soudain chargé de famille, toi tu tiens la poupée que le père a bourré des dollars de ses crimes, et je voudrais prendre ta main, en frère aîné, et descendre avec toi le fleuve, pas lutter, le descendre, il est des courants, il est des estuaires, des deltas peut-être où se perdre auprès de chevaux blancs au milieu des rizières, il est des échappements aux poings tatoués des étrangleurs d'oiseaux qui se prétendent fauconniers. Je me lève à l'aube, tu as des visages de bébé et de vieillarde hagarde, je te fais courir vers la berge, il y a la barque de l'ivrogne et les remous qui bouclent autour de la rame incertaine que je cramponne en espérant tenir la barre. C'est la vie qui cligne dans l’œil du hibou, c'est la vie qui luit jusque sur le crapaud, tu as des visages de madone et de pauvresse, que je ne vois plus, je ne peux plus me retourner, je t’entraîne vers l'embarcadère.
Toutes les heures de la nuit sont autant d'aubes où tu m'appelles, et je me lève et je me penche et je veux t’entraîner, qu'importe le secret, qu'importe la poupée, il faut anticiper nos ombres et se fier au courant du fleuve qui de toujours lave les fautes, délivre du mal et sauve, parfois, les innocents.

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