Tal Coat, Ponctué,1972

Tal Coat, Ponctué,1972
Tal Coat, Ponctué, 1972

vendredi 17 juillet 2015

Île Dumet, Zodiac Mark 3

C'était à peine une île, c'était à peine un fleuve, un estuaire un bien grand mot, mais c'était l'horizon de l'aventure et comme moi tu aimais le sillage du moteur Evinrude, qui cabrait le Zodiac de ses trente trois chevaux sur les vagues de l'été. Tu m'as demandé, un soir avant ta mort, d'écrire ce qui fut, ce qui t'a fait vivre, et l'ombre et la lumière m'as-tu répété ce soir-là, et l'ombre et la lumière... Si tu savais combien me hante ta commande, et comment y souscrivant je crains toujours de te trahir, car le chanteur ne peut se retourner mais se retourne et perd ce qu'il voulait garder. Cependant je m'y tiens, c'est le dernier amer, et l'île Dumet le possible soleil de l'enfance: le fort Vauban nous aurait protégé de toutes les attaques, et les goélands par flocons toujours là pour couvrir nous courses de leurs cris affolés. Reviens, nous y retournerons, nous aborderons l'île en pirates heureux, et de l'ombre du fort, nous combattrons l'ombre, et pirates heureux nous rirons de nos pillages lumineux.

mardi 7 juillet 2015

Quand même

Ce que ta mort a changé, je ne saurais le dire, quelque chose comme la saveur du monde affadie, altérée. Elle n'avait pas besoin de cela, la saveur du monde. J'y goûte encore, mais nulle joie n'est pure, nulle joie qui ne soit mêlée du chagrin de ne pouvoir la partager avec toi. La mention très bien de Thalie t'aurait tant réjouie, tu ne l'apprendras pas c'est maman qui le dit, elle aussi d'une joie fêlée. Alors je m'en réjouis pour toi, c'est une joie mêlée, c'est une joie quand même. C'est cela, ce qui a changé, ce quand même qui se dépose sur toute chose, car il n'est pas de chose qui, dans l'insomnie des nuits ne me ramène à toi. Ce quand même, cet effort pour être désormais, et si possible heureux et si possible en paix, c'est le drôle de lot que tu m'as laissé.

dimanche 5 juillet 2015

Mordre la pomme

Il y eut un été vert et mauve, de granny smith et de robes indiennes, où tu te trouvas moche et grosse en dépit de l'évidence, où tu ne t'aimas pas. Tu avais seize ans et, cet été-là, tu portas ces robes sacs, de larges chemises, et tu mordis dans ces pommes acidulées. Il te fallait des salades, des haricots verts, je ne comprenais pas, moi qui n'étais que maigreur dévorante, nul n'a compris, mais maman inquiète t'a préparé ce que tu voulais, et ce furent fruits, légumes, verdure et crudités qui me faisaient râler, moi qui mangeais tant, moi qui brûlais tout. On ne savait pas, on ne voyait pas, ton corps empaqueté, la presque anorexie, il aura fallu des années pour rabouter les signes de ta souffrance, ce que tu signifiais, la honte de ta chair, il aura fallu des années pour en faire émerger le père que tu tentais de dégoûter en te dégoûtant de toi-même. Tu le mordais en croquant dans les pommes vertes, tu t'en gardais dans ces sacs de toile indienne qui flottaient informes et mauves au large de ton corps meurtri.