Tal Coat, Ponctué,1972

Tal Coat, Ponctué,1972
Tal Coat, Ponctué, 1972

jeudi 28 mai 2015

Ta naissance à Honfleur

L'été 64, je me suis cassé la clavicule à Honfleur, où maman t'attendait, on dit que sautant du banc de cocher qui se trouvait dans l'entrée, je serais tombé sur la béquille de grand'père, c'est bien possible, je ne me souviens pas, j'avais dix-huit mois. Tu n'étais pas née, tu n'allais pas tarder, tu tardais pourtant, c'était bien chiant la clavicule fracturée de l’aîné qui n'avait pas deux ans. Pour maman, il fut lourd cet été, lourd de toi, très gros bébé pas pressé de naître -quinze jours de retard, se faire désirer- lourd de son enfant plâtré à qui il fallut trouver une baby-sitter, une jeune fille au pair qui l'aille promener: déséquilibré je ne pouvais plus marcher. Je ne me souviens de rien de cet été-là, je ne me souviens pas de toi qui naquis en retard en septembre, ni de la jeune fille qui me poussa jusqu'au bois s'y faire trousser par son gars et qui m'oublia là - angoisse quand on me chercha, émotion lorsqu'on me retrouva, de colère on la congédia (on, bien-sûr, c'est le grand'père). Une autre, un peu plus tard me mena jusqu'à l'hôpital te voir, c'était le vieil hôpital de brique, de silex et de craie.Tu fus ce gros bébé dans les bras de maman et dès lors, deux nous fûmes, pour elle deux poids pour sûr, le très gros bébé pas pressé de naître, et le garçonnet boitant de l'épaule. C'est ainsi, de ce poids commun sur terre, que se dessina l'être-ensemble, la joie d'être ton frère: Que ce gros bébé me soit tout sourire, qu'il me dévoue ses premiers pas, qu'il m'appelle de ses premiers mots, la dernière syllabe de mon prénom bissée. Je te fus nécessaire, tu me l'es et tu manques.

lundi 25 mai 2015

Ton nom sur la pierre

Philippe est allé voir ta tombe. Nous n'avions pas eu ce courage quand les pompes funèbres avaient téléphoné pour lui dire que la dalle était posée, pas eu le courage d'aller retirer les fleurs fanées, les rubans blancs mouillés sous le ciel de plomb de Vannes début mai. Un ami s'en est chargé, pétales tombés, tiges rouies, couronnes réduites à leurs trames. Alors Philippe a pu y aller, avec Corinne, jeudi de l'Ascension. La pierre est un peu sombre, mais il n'y avait pas plus clair, j'ai bien choisi, c'est sobre, il a porté des fleurs qui tiendront jusqu'à octobre, mais il s'étonne que sur la lame il n'y ait que ton nom de femme, son nom de fait et pas le mien. Pas de Flavie Dalifard née Chesnais ni de Flavie Chesnais épouse Dalifard, juste ton nom suivi des dates: Flavie Dalifard, 1964-2015. Avais-je choisi l'inscription, choisi d'effacer le nom qui fut le tien, ce nom qui me demeure? Non, ce qui est gravé là n'a pas posé question, ce qui est inscrit est allé sans dire, et Corinne, notre cousine de même nom, l'a rassuré: ce n'était pas plus mal, c'est un nom lourd à porter que celui du père, c'est un nom qui nous a fait mal, c'est le nom de qui t'a blessé, plus le tien, pas celui de tes enfants. Pas plus mal sans doute, Corinne a raison.

dimanche 17 mai 2015

Rue des coquillages

Je reviendrai au Croisic, cet été, ou un autre, retrouver la lumière. Tu m'as dit avant de mourir que le Croisic avait changé, comme tous les lieux changent, à notre âge on tend à croire que ce n'est pas en bien. La presqu’île lotie, un continuum urbain, du rêve balnéaire, pas en bien non, qui dirait le contraire? La Pointe couverte de villas bretonnes, pas surprenant, de fait on le sentait venir, et chaque année la lande rétrécissait, chaque année déjà les maisons inutiles et les fièvres immobilières. Tu as ces derniers mois revu le Croisic par deux fois, revu la maison -ne pas s'arrêter- fait le tour de la Pointe -ne pas reconnaître. Par deux fois, seule ou avec Philippe, tu as repris le chemin des vacances et de l'enfance, et c'était courageux de leur confronter le présent, et peut-être c'était amer, ce pèlerinage improvisé quand on sait ses jours comptés, mais ce n'est pas ainsi que tu m'en as parlé. Tu n'avais plus le temps pour la nostalgie, et jamais eu le goût de la facilité: tu m'as donné les clés, tu m'as dit où aller pour retrouver ce qui peut l'être. Voir s'ouvrir le Traict depuis le Mont-Esprit, prendre la rue des coquillages, regarder le sable et les barges, se rappeler la pêche aux coques et les pas enfoncés dans le sable mou de Pen-Bron.
Je reviendrai te retrouver rue des coquillages, où rien m'as-tu dit n'a changé, s'asseoir sur le petit bout de plage -dire plage c'est beaucoup l'honorer ce bout perdu de rivage aux coquilles brisées, aux herses rouillées, aux épaves- prendre le risque du coltard et se faire goudronner le derrière ou les pieds, s'offrir l'averse de lumière qui souvent nous a bouleversés, te pleurer ma sœur et demeurer par-là ton frère.

vendredi 15 mai 2015

Ce que boiter veut dire

Aux Sablons, à Provins, il y avait tout un monde, qu'il est lointain ce monde, qu'il est ancien ce monde, il approche ton âge. C'était en 67 et nous étions enfants, j'allais seul à l'école dans un petit couvent, tu étais trop petite, j'allais seul à l'école en traversant la cour qui sentait les latrines. Je savais déjà lire, et ce couvent a décidé que j'écrirais de la main gauche au stylo bille d'une écriture dévoyée mais qu'importe, j'avais forcé le père à m'apprendre les lettres, il ne serait pas dit qu'on me raconte des histoires sans que j'en sois le maître.
Aux Sablons, à Provins, la voisine, Madame Gomis -ça revient, tu vois, ça revient- habitait un escalier plus loin. Je crois me souvenir d'un mari boulanger -tout ne me revient pas, forcément, le passé criblé- mais je me souviens de sa douleur -peut-être pas toi, tu étais si petite- son petit-fils mort, de ce mot dont j'ignorais tout, mort en Saint disait-elle, leucémie pleurait-elle, à l'âge qui bientôt allait être le nôtre.
Aux Sablons, à Provins, tu te mis à boiter si spectaculairement qu'on appela le médecin de la garnison dont le nom nous faisait rire. Le Docteur Poireau mesura tes hanches et ne comprit pas. Tu boitas donc près d'un an, tu boitas en jouant dans la tente que nous dressions sur la pelouse -tabourets manches à balais et couvertures militaires pour bédouins miniatures. Il y avait deux petites filles dont je ne me souviens que des diminutifs, il y avait Bouboute et Nanouche, leur mère pied-noir et leur père amputé, le crâne rasé, les prothèses rangées dans le porte-parapluie. Tout un monde militaire. Tu boitas comme leur père, près d'un an, et le Docteur Poireau finit par le comprendre, mais je crains aujourd'hui qu'il n'ait pas tout compris et que ta boiterie si je sais bien la lire, n'était pas tant l'imitation de celui qui jeune avait sauté sur une mine, mais le signe alors illisible de l'assaut du père sur toi, au point qu'il te fallut un an -tu n'en avais que trois- pour remarcher droit.

mardi 12 mai 2015

Bouchée à la reine

Nous avons connu, enfants, la vie de garnison, enfin, un peu connu. Mulhouse nous ne savions pas bien, Provins t'en souviens-tu? L'appartement des Sablons, le 9ème Hussards à Sourdun, comme c'est loin le père maigre et militaire à la tête des E.B.R. en rangs pour la parade du 14 juillet, le mess des officiers où nous avons bu nos premiers cocas à ce bar où grimper sur les tabourets c'était tout une affaire, tout une fierté. Mais pour toi le comble du plaisir, c'était lorsqu'au déjeuner tu pouvais commander une bouchée à la reine. C'est drôle, ça ne te ressemble pas, cette gourmandise pour cette fadeur-là, ces champignons, la béchamel, mais aucun doute en moi, tu avais quatre ans et tu préférais les bouchées à la reine, pour le nom peut-être? Dans le salon des officiers, des trophées, des tableaux, une selle de dromadaire qui nous fascinait. Je ne sais plus si nous avions le droit, mais je crois l'avoir chevauchée, et tu n'es plus là pour que je puisse m'en assurer auprès de toi. C'est aussi ça ta mort: me voici seul face à ces manques, maître de notre enfance criblée par ces trous de mémoire; moi, j'étais tout près d'oublier. Mais il faut raconter, tu l'a voulu je te le dois; tu vois, une selle de dromadaire et me voilà désarçonné.

vendredi 8 mai 2015

Ta mort exactement

Je n'ai plus peur de rien le pire est arrivé, te perdre, t'avoir perdue. Je ne peux plus trembler ni conjurer le sort ni me répandre en conjectures, en exorcismes. Ta mort exactement me l'interdit. Je peux montrer les moignons du lépreux, je peux me faire gueule cassée, c'est toi la morte, ma sœur mon enfance, mon emmerdeuse ma courageuse, mon enfance morte ma sœur en moi toujours vivante et forte, ma juste immodérément juste ma violentée ma reconstruite, mon enfance détruite, ma sœur dessous la lame de granit, ma sœur courant en fille sur la plage de gros grains, ma sœur courant près de moi pour que le père se tienne loin, le plus loin possible, ma sœur la vigilante, ma veilleuse éteinte, ma morte consciente.

samedi 2 mai 2015

A la bien aimée

J'écoute la Sonate de Requiem et tu es morte, et mort celui qui la conçut.
Je suis retourné chez toi, j'ai retrouvé Philippe et les enfants, je suis allé revoir maman, je suis rentré, nous avons marché le long du port et bien-sûr j'ai fait la cuisine. Nous te survivons et c'est une étrange expérience que de survivre à quelqu'un qu'on aime. Tes enfants, ton mari, ta mère, le frère que je suis, nous sommes en droit de dire nous, et nous pouvons sereinement prétendre t'avoir bien aimée. Pas parfaitement non, mais t'avoir aimée, dans le bien, ce bien que j'entends dans le temps même de la douleur, ce que sait dire, extrêmement -j'entends, j'entends, j'entends- la Sonate de Requiem, qui dit ta mort, et mort celui qui la conçut qui nonobstant nous donne le repos des justes.