Tal Coat, Ponctué,1972

Tal Coat, Ponctué,1972
Tal Coat, Ponctué, 1972

jeudi 31 décembre 2015

A la bonne heure

Puis c'était, en ces jours de nuit, la visite à Maurice, à quelques rues de la maison de Honfleur, une autre maison, à jardin caché. Maman nous laissait sonner, il fallait attendre, pas longtemps, le temps d'entendre la voix de Blanche approcher, haut perchée, modulant toutes les nuances possibles d'"A la bonne heure", son expression préférée. Le bonheur lui avait été refusé, mais la bonne heure elle la prenait avec le thé qu'elle nous offrait. Nous n'aimions pas tellement le thé en ce temps-là -Ça vous viendra nous disait-on, on avait raison- mais c'était la bonne heure de Blanche, qui proposait des chocolats. Tu serais là, tu te souviendrais. Les pas traînants, comme étouffés des charentaises de Maurice, qu'on entendait venir -que c'était long, comment pouvait-il marcher si lentement?- le baiser dégoûtant qu'il fallait accepter. Sa salive lui échappait, c'étaient d'affreux baisers mouillés qu'on se cachait pour essuyer. Maman nous avait expliqué le Parkinson de Maurice, comment jadis, par-dessus le marché, il avait été gazé à la guerre, combien il avait été beau naguère -mais c'était inimaginable et nous ne l'imaginions pas. C'est discrètement qu'on s'essuyait en attendant la récompense qui ne tardait pas trop, juste une éternité de potins, de tasses de thé. Blanche sortait de longues allumettes, et son sapin s'illuminait de bougies pincées au bout de chaque branche, qui révélaient des ornements scintillants, des fées de mousseline, des lutins veloutés, des lampes à pétrole aux bulbes roses comme des bonbons. Si nous avions été sages, nous avions le droit de choisir parmi ces trésors, un chacun, que Blanche décrochait d'un sourire. Nous étions toujours sages et je me souviens de l'année où tu choisis une lampe rose dont le plastique nous fut alors révélé mais qu'importe, elle fut accrochée par la suite à tous nos sapins de Noël, et même fêlée, même ternie, elle a traversé les années et tes enfants, à leur tour, ont pu la regarder.

mercredi 30 décembre 2015

Inventaire de Noël

Aimions-nous tant Noël? Je ne m'en souviens plus. Aussi loin que je me rappelle, ce fut Honfleur dans la nuit du jardin qui trop boueux nous était interdit, la nuit recommencée jusqu'au cœur du jour indécis. Je me souviens mal de Noël comme si tous les noëls empilés s'étaient annulés, et plus personne désormais pour m'aider à faire le tri, faire lumière dans la nuit. Même nos premiers noëls légos poupées dînettes voiture téléguidée, je m'en souviens à peine, est-ce si important, en serais-tu peinée? Un sapin certes, une guirlande de pères noëls en papier découpé, la première guirlande électrique -pas de celles qui clignotaient, mais elle avait des cabochons de plastique qui imitaient l'involucre des noisettes. Ce que je revois mieux, c'est la crèche démesurée, les rochers de papier crèche savamment scotchés, le lac où nage un cygne -le lac un vieux miroir où le cygne est posé. Le père prenait prétexte de la crèche pour disparaître dans les bois sombres, dont il sortait le panier plein de mousses, de bruyère et de lichen, les mains écorchées par le houx, et la maison d'un coup sentait l'humus. Non que le houx manquât dans les bois des coteaux, mais il fallait trouver ceux dont les branches luisaient des baies rouges que le folklore exige. Le gui ne le requérait pas, trop commun, foisonnant dans les vieux pommiers du verger près de la maison de Denise, à peine prenait-on le temps d'en couper une boule -c'était un peu païen, pas trop le genre de la maison.

dimanche 13 décembre 2015

Nos peurs

Nos peurs d'enfants tenaient à peu de choses, une gravure et deux disques, un couloir obscur la nuit -on ne savait pas où allumer la lumière dans la grande maison, on entendait grincer les branches de l'araucaria. Sur un vieux Teppaz, nous avons rayé nos peurs et toutes les musiques qui nous étaient données, Toréador prends garde, Colargol l'ours qui chante en fa en sol, une face des danses hongroises de Brahms -l'autre c'était pour les slaves de Dvorak- Casse-Noisette et Pierre et le loup, toutes les chansons et rondes de France par Lucienne Vernay et les quatre barbus, telle était notre discothèque -si tu étais là, tu compléterais- avec, c'était un prêt je crois de tante Marie, la Marque jaune en trente-trois tours.
La gravure d'un diable qui sortait de sa boîte, dans le couloir, les douze coups de minuit qui sonnaient à Big Ben -en fait il suffisait qu'il soit huit heures l'hiver dans nos robes de chambre- et surgissaient des terreurs expressionnistes, les sourcils du Docteur Septimus hurlant sur "Guinea-Pig" qu'il dirigeait à coups de fouet, dès que la nuit tombait il fallait à tout prix éviter ces périls dont nous n'osions parler -les parents s'en moquaient, nous étions ridicules. J'ai préféré je m'en souviens, un soir d'hiver à Honfleur, pisser au lit plutôt que frôler le diable du couloir qu'il fallait traverser pour aller aux toilettes, tu n'avais pas pissé mais tu as pleuré avec moi par solidarité, sans savoir vraiment pourquoi. C'était pourtant un faux diable -la gravure est chez maman- un bon diable même, puisque l'effroi causé par son apparition permettait au jeune homme de ravir son amante -maman nous l'avait expliqué, en vain, les enfants ne comprennent rien avait ricané la grand-mère. Mais le pire, peut-être, ce qui vraiment te terrorisait c'était le quarante-cinq tour de L'homme à l'harmonica, bien-sûr, nous n'avions pas vu le film, mais l'air à lui seul racontait le poids du destin sur le dos de l'enfant, et t'accablait bien plus que moi, ce qu'aujourd'hui je comprends mieux mais je ne saurais dire pourquoi.

lundi 7 décembre 2015

Sale année

Tu n'aurais pas aimé, je crois, l'année que tu n'as pas vécue. Tu aurais aimé vivre, cela n'a rien à voir et tu ne l'as pas pu. La veille de l'attentat de janvier, je t'avais retrouvée à Caen, au pavillon des cancéreux -ce n'est pas ainsi que cela s'appelle mais c'est ainsi que je le nomme et que c'est juste. Tu attendais, ce que tu as attendu c'est fou -être malade c'est attendre, il reste si peu à vivre et c'est sur de mauvaises chaises, sièges de salles d'attente, au milieu des visages possibles de sa mort prochaine qu'il est donné de perdre son temps- tu attendis des heures durant que l'oncologue te reçoive et te donne les drogues expérimentales et l'espoir afférent qui venaient d'Amérique et tu t'es aperçue que tu étais la seule qu'on avait retenue pour l'essai, l'essai qui n'a pas marché. Le lendemain les crayons se turent, nous n'en avons pas parlé. Mes élèves ont porté longtemps des badges "Je suis Charlie", comme ils ont chanté voici quinze jours Imagine de tout leur cœur. Trois semaines durant, tu as pris les cachets, tu as vomi, tu as voulu croire aux effets secondaires. Le rebond n'eut pas lieu. Ton agonie entre la chambre et le salon.
Tu aurais aimé, je le sais, voir Thibaud heureux, tu ne l'as pas vu. Tu aurais tremblé pour lui qui n'est jamais allé au Bataclan, tu n'as pas tremblé. Tu aurais voté vert, probablement, en râlant sur ces vieux adolescents qui ne savent pas avoir raison.Tu aurais découvert que notre très gauche président avait des érections militaires et la démocratie merdeuse. Tu aurais vu le Front monter, sale année, sale année que celle de ta mort.

mardi 24 novembre 2015

Orange

C'étaient des années orange, de modernité synthétique. On aurait adoré des fauteuils en plastique, les gonflables de préférence, mais les parents fumaient sur des crapauds tendus de velours vieil or dont nous tressions les franges, et la belle télévision couleur Philips trônait sur le confiturier rustique. Il n'empêchait, c'étaient des années de polystyrène, par dalles, au plafond, de moquette acrylique, de sous-pulls en nylon qui grattaient, de slips orange qui filaient des boutons. De l'orange nous en buvions, des sodas orange et jaunes, arôme orange, goût citron, dans des bouteilles en verre consignées, plus que du coca, plus que de raison, des litres de Fruité, d'Orangina, de Pschitt!, de Fanta. C'est du Fanta, je crois, du Fanta orange, que je t'ai versé sur la tête, un jour où nous nous disputions -nous nous disputions peu. Je me souviens de toi cheveux collés, outrée, me fixer stupéfaite, puis attendre le retour de maman pour te plaindre et fondre en larmes.

samedi 21 novembre 2015

La fenêtre de la tour Rouxel

La veille de ta mort, j'accrochais un bibelot chez maman lorsque Philippe m'a appelé, happé, tu étais tombée à l'hôpital entre ton lit et la salle de bain, tombée le matin, tu reconnaissais mais tu ne disais presque plus rien, c'était la fin. Il fallait que Thalie te voie vivante une dernière fois, Bastien il était déjà là, Philippe l'avait emmené, Thibaud il l'avait appelé, il prendrait le premier train. J'ai conduit Thalie de Vannes à Rennes, il faisait tiède et beau, tous deux très calmes, adoucis par O tempo de Marcio Faraco, la bossa sied à mars. Le soleil se couchait sur les faubourgs de Rennes, la zone commerciale de la route de Lorient aux hideurs ordinaires. Ta fille m'a montré l'étage du magasin Rouxel, un étage sans raison apparente que tes enfants qualifient de tour, percé d'une fenêtre absurde. J'étais passé cent fois devant, je ne l'avais jamais vue. Pour tes enfants, cette fenêtre est une énigme joyeuse, un signe surréaliste, qui toujours s'ouvre sur le rêve, et qui cette fois encore a fait sourire Thalie. Dix minutes après nous étions dans ta chambre, tu as trouvé la force d'un mot pour elle, j'ai pris ta main et j'aurais tant voulu te dire qu'à mon tour j'avais vu la fenêtre de la tour Rouxel.

mardi 17 novembre 2015

Rassurer les mères

La course a repris sans toi. Je ne sais ce que tu en aurais dit, tu aurais craint pour Thibaud à Paris, mais pas longtemps bien-sûr, il est de ceux qui pensent à rassurer les mères, et même les grand-mères. C'est à maman qu'il a téléphoné, faute de toi, c'est maman qui s'est inquiétée, comme il se doit, tu vois, nous faisons sans toi et tu manques, mais sache que -si seulement tu pouvais savoir- sache que les enfants vont bien, j'entends par là qu'ils vivent et qu'ils aiment, et tu manques, même si ta peur je la prends, je la porte, je la fais mienne en ces jours de sang.

mercredi 11 novembre 2015

Patinoire

En bas de la Poivrière, passait le MOB panoramique qui descendait à Montreux depuis le pays d'Enhaut. Nous longions la voie pour aller à la patinoire, car étrangement la première année de février à Château-d’Oex, nous n'avons que peu skié. On t'avait loué des patins blancs au magasin de Freddy Bach dont le nez grêlé violacé d'alcoolique nous répugnait un peu. Sur la patinoire, Madame Marguerat, avec une jupette improbable de championne soviétique, se risquait à des entrechats qui n'étaient plus de son âge et que nous trouvions ridicules, mais, enfants polis, nous n'en laissions rien voir, tournant sur la glace un peu gauches, un peu raides, pendant que sur la piste à côté des messieurs très concentrés avec des chaussures de daim aux semelles très épaisses faisaient glisser des pierres polies et balayaient vigoureusement pour infléchir leur trajectoire. C'était le moment d'introduire une pièce dans le juke box pour faire retentir une chanson de variété idiote soigneusement choisie, Michel Delpech, Claude François, les chanteurs de ces années-là, et sur la patinoire, nous glissions comme les pierres, ravis, pas en rythme, gravant de nos lames maladroites les mouvements de nos efforts. Qu'importe, nous filions vite, il faisait beau, tout semblait provenir d'une diapositive, de l'église sur la colline au téléphérique rouge qui montait vers la Braye où nous irions un jour lorsque nous serions grands. Comme c'était haut, comme c'était loin, comme il nous tardait! En attendant nous patinions et Madame Marguerat dessinait sur la glace des cercles agaçants.

mardi 3 novembre 2015

Voir la vue

Cela faisait presque vingt ans, j'avais presque oublié la Suisse. A ta mort j'ai revu Pascale, et Maryelle m'a dit que ce serait bien que j'y revienne, c'était beau où ils habitaient, que je leur avais promis, que je n'étais pas venu, qu'il fallait que je vienne maintenant que tu n'étais plus, que je voie la vue depuis le Lavaux, la vigne dorée sur les coteaux, que je vienne tant qu'il était temps, que le temps filait. Ce sont de vieilles gens maintenant que Maryelle et Jean.
Je suis allé voir la vue le lac et la famille et nous avons parlé de toi, et parlant de toi je regardais vers les montagnes -il y avait de la brume on ne les voyait pas- je me suis souvenu des pistes de la Braye, de toi dans ta combinaison, un peu raide, un peu craintive, un peu rétive à la pente, je t'ai revue skiant vers Gérignoz pour le thé de quatre heures. C'était un autre siècle. Le temps glisse sur les vieilles gens que nous devenons tous, et tous, nous perdons la vue.

samedi 17 octobre 2015

Dévaler la nuit

Toutes les heures de la nuit sont autant d'aubes où je me lève, où je remâche, me retourne où je machine je remugle, où tu reviens d'entre mes rêves pour ne rien dire mais regarder: vois, c'est ainsi que nous vivons sans, c'est ainsi que nous dormons mal.
Ta mort m'est une insomnie longue, ta mort te fait jaillir des pierres -je me lève à l'aube, et l'aube c'est chaque heure que le sommeil déserte, et je me réveille et tu me reviens, tu ne me dis rien, mais tu as des visages d'intifada, des visages feuilletés de tous les âges que tu as traversés, des visages fêlés, des visages de pierres lancées, de feuilles tombées. Je me lève à l'aube, et la pluie dans la nuit c'est toi, c'est clairement ta voix qui tombe, qui me dit depuis la tombe que mourir c'était bien trop tôt, tu ne me dis rien de nouveau, tu ne me dis rien qui vaille, tu me l'avais déjà dit, j'avais bien compris mais bon c'est quand même bon d'entendre l'ombre de ta voix me dire qu'elle déteste l'ombre. Je me lève à l'aube, je suis l'enfant inconsolable qu'on a soudain chargé de famille, toi tu tiens la poupée que le père a bourré des dollars de ses crimes, et je voudrais prendre ta main, en frère aîné, et descendre avec toi le fleuve, pas lutter, le descendre, il est des courants, il est des estuaires, des deltas peut-être où se perdre auprès de chevaux blancs au milieu des rizières, il est des échappements aux poings tatoués des étrangleurs d'oiseaux qui se prétendent fauconniers. Je me lève à l'aube, tu as des visages de bébé et de vieillarde hagarde, je te fais courir vers la berge, il y a la barque de l'ivrogne et les remous qui bouclent autour de la rame incertaine que je cramponne en espérant tenir la barre. C'est la vie qui cligne dans l’œil du hibou, c'est la vie qui luit jusque sur le crapaud, tu as des visages de madone et de pauvresse, que je ne vois plus, je ne peux plus me retourner, je t’entraîne vers l'embarcadère.
Toutes les heures de la nuit sont autant d'aubes où tu m'appelles, et je me lève et je me penche et je veux t’entraîner, qu'importe le secret, qu'importe la poupée, il faut anticiper nos ombres et se fier au courant du fleuve qui de toujours lave les fautes, délivre du mal et sauve, parfois, les innocents.

vendredi 16 octobre 2015

Satellites

Le froid tombe en ces jours raccourcis, et les cycles repris sans toi sont comme autant de premières fois, c'est ainsi, nous y veillons semblables et différents, stupéfiés de te survivre. Altérés nous sommes ceux qui t'avons perdue, c'est une communauté douce, satellites de ton absence. Chaque souffle, les feuilles des arbres que tu n'as pas vu pousser, chaque pas les hortensias de cet été, les courges spaghettis chaque averse, les crevettes grises revenues en août, les baignades de juillet chaque insomnie, un calendrier s'ouvre, impensable sans toi, qui quotidiennement fais retour au moindre geste -car tous nos gestes te sont liés.

samedi 10 octobre 2015

Aux champignons

Octobre sans toi, c'est quoi? Les feuilles ne tomberaient pas de la même façon, les fougères ne grilleraient pas d'un coup dans des rousseurs soudaines? Les feuilles jaunissent et c'est octobre et c'est sans toi, et mes élèves ont toujours le même âge, et moi parfois le sentiment que je suis le seul vieillissant, puisque je vieillis sans toi. Octobre c'est un bon mois pour vieillir, marcher dans les bois, cueillir des champignons, des cèpes, des pieds-de-mouton, quelques girolles, des bolets bais, comme avec toi jadis dans la lumière biaise des forêts de quinze heures, mais c'est sans toi, et les images d'enfance à jamais sans partage, les chênes à coulemelles, les châtaigniers aux pieds desquels se pressaient les chanterelles cendrées jusques après les premiers gels, protégées qu'elles étaient par les feuilles dentelées et les bogues vides, trahies cependant par l'éclat safran de leurs tiges mal couvertes.
Si je retourne aux champignons avec Laurent l'ami des arbres et des bêtes, si nous retrouvons nos coins du samedi matin forêt de Montfort, c'est qu'il fait bon marcher, c'est qu'il faut bien vieillir, c'est que l'amitié fait tenir mais un rayon troue la futaie et d'un coup je ne sais pourquoi c'est octobre sans toi.

mercredi 30 septembre 2015

Nos vies martiennes

Il y a de l'eau sur Mars, l'eau de mars c'était pour moi la plus joyeuse des chansons dans le rire d'Elis, mais la NASA le dit ce jour, il y a de l'eau sur Mars et ce n'est pas le mois, et tu n'es pas là pour t'en réjouir avec moi ton frère, ma sœur martienne, puisque morte ici bas -morte! Et il y aurait de la vie sur Mars? La vie sur Mars c'étais pour moi la chanson la plus déchirante au-delà d'un piano prétentieux et mélodramatique, le sanglot de Bowie bouffi, qui chantait la vie sur Mars alors que la vie le fuyait.
Ma sœur la morte, Bradbury dit des pensées martiennes qu'il s'agit de parenthèses shakespeariennes, de songes, de visions nocturnes rêvées avant l'aube, et que c'est un art français, d'une centaine de mots qui dit un peu de tout à propos d'un rien. Il nomme Saint-John-Perse et je ne sais pourquoi mais je pense à toi -pourquoi je ne pense qu'à toi- je le relis un peu et moi aussi j'ai des pensées martiennes.

mardi 22 septembre 2015

Ma sœur de septembre

Enfant le jour de la rentrée tombait sur ton anniversaire, coup du sort et fatalité tu te plaignais d'une galère où le bruit de la craie couvrait l'odeur des bougies roses du gâteau désenchanté. C'est ainsi que tu m’apparais, ma sœur de septembre, alors que le jour baisse sur des averses froides, tu portes une petite jupe de trousse-pète et l'épi blond qui rompt la ligne de tes cheveux courts dore comme une gerbe oubliée, une grappe au bord du Rhin, un vers tremblant d'Apollinaire. Tu portes un sous-pull synthétique, rouge vif ou blanc cassé -ce qu'on suait sous ces mailles serrées dont on couvrait alors tous les enfants modernes- et tu cours les genoux dedans sur quelque marelle de craie, et le ciel t'est promis, et tu tricotes de tes gambettes de trousse-pète une dentelle d'élastique entre deux copines aux jambes d’allumettes école Jean Rostand à la Haie-Bergerie, tu as sept ans c'est ton anniversaire et le ciel t'est promis au bout de la marelle.

mercredi 16 septembre 2015

Jigsaw

Ma sœur de septembre tu me reviens c'est étrange, par bribes, par bouts par borborygmes, et tu me reviendras toujours même si ce n'est pas mon rôle, même si c'est moi le dispersé et toi la rassembleuse, le fait est ma morte que me voilà Pénélope, mais je ne brode pas -le ravaudeur ne sait pas l'art du fil qui chante, le ravaudeur n'est pas Mathilde, le ravaudeur n'a pas collecté toutes les pièces du puzzle. Le ravaudeur ravaude, j'entends par là qu'entre les morceaux de sa peine il suture, et que suturant il renonce à l'unité de ce qu'il rassemble et sa tâche c'est de faire tenir ensemble, et son travail un manteau d'Arlequin.
Je fais ce que je peux pour ne pas tout perdre de toi, je fais à la façon des gays d'Amérique, un patchwork qui te signerait, moi qui n'avais rien compris quand John, déjà bien malade, m'avait montré à Frisco celui qui le représenterait, j'avais juste trouvé cela touchant et laid, argent et violet, la phrase en français fautive et la photo de ses trois chats, c'était hétéroclite, mais au fond c'était juste et vrai. C'est mon tour d'être sur le métier, c'est ton tour d'avoir un patchwork, mais je m'y prends en vieil européen, je ne l'étale pas en un espace mental de prairie perdue et de couvertures d’aïeules, de rêve d'orphelin lové le long du fleuve. J'arrache, je vole, je suis le temps brisé qui remonte à sa source et la source est tarie, l'instant à jamais effacé. Je scrute ce qu'il reste, quelle image, quel bruit quel chant quelle saveur me ramène à toi, je prends ces restes et je les raccommode, et les figures qu'ils forment ne te retrouvent pas mais t'évoquent et vibrent de quelque chose que je ne sais nommer, comme l'ersatz de ta présence.

lundi 14 septembre 2015

Ton anniversaire

Aujourd'hui c'est ton anniversaire, méfie-toi des anniversaires m'a dit François qui s'y connaît, lorsque je suis rentré ici après ton enterrement. Aujourd'hui tu aurais pris, c'est ainsi qu'on dit ici, cinquante et un ans. Et c'est ici que l'an passé, à Honfleur où tu es née qu'on a fêté tes cinquante ans, deux semaines après la date. Tu as couché rue Saint Léonard, dans la maison des grands parents, une très belle maison d'hôtes où Philippe avait réservé des chambres, le meilleur restaurant. Il pleuvait -comme aujourd'hui- de cette pluie grise comme le sont ici les volets et les crevettes (j'en ai acheté vendredi, elles tressautaient sur le cageot entre deux feuilles de papier noir et j'ai pensé à toi, j'ai su qu'il faudrait passer par ce jour, qu'aujourd'hui ton manque pèserait plus fort et plus fort c'est peu dire). Et sous cette pluie grise gercée par instants d'éclaircies -le ciel sur l’estuaire se bouleverse à la minute- nous avons marché sur la digue, ri du "jardin des célébrités" -quel nom! quelle idée!
C'étaient tes cinquante ans, ton dernier anniversaire, tu attendais une nouvelle thérapie, quelques mois, un sursis, cela n'a pas marché, tu aurais voulu pousser jusqu'en juin cela ne s'est pas fait. Au C.H.U. en fin d'hiver -comme il pleuvait sur Rennes, comme c'est mortel, Rennes, un mercredi de février- tu m'as dit cinquante ans c'est beaucoup trop jeune pour mourir et tu as ri un peu amère et une larme t'es venue et bien-sûr tu l'as retenue pour me sourire et bien sûr j'ai fait celui qui n'avait rien vu et j'ai dit des bonnes paroles et nous avons parlé d'enfance.

mercredi 9 septembre 2015

Aux coques

C'était une pêche à pied, des femmes, des enfants courbés. Les hommes de la famille n'allaient pas volontiers aux coques, c'était trop facile, c'était fastidieux, un jeu d'enfants, un glanage de mères patientes. La 4L de la tante s'arrêtait à Sissable, avant la seule maison au milieu des marais salants, Sissable qui sépare le Grand du Petit Traict, petit ou grand, on ne comprenait pas, les Traicts ne faisaient qu'un pour nous, sables immenses que ne venaient borner que les clochers-phares de Batz et du Croisic, la ligne de cupressus qui signalait Pen-Bron. C'était à Sissable qu'on partait aux coques en chantant A la pêche aux moules faute d'une chanson propre aux coques. Les mères distribuaient à chacun des sacs cousus dans de vieux draps, de vieux torchons, et portaient le panier de grillage et d'écorce où l'on viderait régulièrement le contenu sableux des sacs de toile.
Pêcher se méritait: il fallait traverser des plaques puantes d'algues vertes, franchir l'étier vaseux, la vase si dégoûtante et si douce qui vous remontait entre les orteils, atteindre le banc de sable où les chiures de vers semblaient autant de minuscules monts-saint-michel, au moment précis où la mer commençait à remonter. Était-ce là où l'on nous montrait la croix qui jamais n'était submergée? Si la mer montait trop, ce serait là qu'on attendrait qu'elle se décide à redescendre. Les mères nous rassuraient, ça ne montait pas si vite, nous aurions le temps de gagner la croix, nous serions saufs. Les mères nous enseignaient à nous méfier des passions: ne pas se perdre dans la pêche, bien regarder les progrès de la marée. La marée, c'était aussi notre alliée. Nous avions regardé, experts, le calendrier que Ouest-France éditait (c'était peut-être Presse-Océan, mais je ne ferai pas d'enquête), pour arriver à l'heure où attendant la mer, les coques remontent à la surface des sables. Nous mettions un point d'honneur à ne jamais creuser, nous ramassions les coques qui se donnaient, c'était Manne marine, il n'était que de se baisser, nous ramassions jusqu'à plein panier qu'on rinçait en retraversant l'étier avant de remonter, ivres de vent, rincés nous-mêmes, la peau salée. C'était à Sissable que les mères rusées fatiguaient les enfants d'azur, de sel, de sable, d'iode et de vent.

dimanche 30 août 2015

Du père

Le père qui te prit dès l'enfance longtemps te tint pour sienne, ne s'en cachait pas, discourant d'un partage des enfants comme des meubles pour ce divorce dont il parla vingt ans avant de quitter maman. Tu lui appartenais, ce qu'il revendiquait comme allant de soi, et moi, tout aussi naturellement, je revenais à maman, car les garçons, prétendait-il sur le ton de l'évidence, les garçons par nature sont les aimés des mères, et les filles, forcément sont les filles de leurs pères, ça tombait sous le sens. Ça tombait sous le sang. Je ne sais s'il croyait vraiment à ces calembredaines, mais les répéter nous les asséner, dévoyer la nature et la vérité, cela donnait du corps à son fantasme, cela aussi, du moins l'espérait-il, dégradait maman à tes yeux, réduite au symétrique de sa perversion de salaud, sommée de choisir, accusée de le faire sans l'avouer franchement.
Il se voulut ton Dieu, un petit dieu minable qui crut habiter ton désir en volant devant toi dans les magasins les jouets qui te faisaient envie. Longtemps, donc, tu n'eus plus envie de rien pour t'éviter la honte d'avoir un père voleur, par crainte qu'on l'arrête, mais plus certainement, et c'était là sans doute l'objet de sa jouissance, parce que ton désir devenait la cause de son vice, son amour te disait-il, était plus fort que la loi même, et l'envie que tu avais imprudemment formulée de je ne sais quelle figurine, jeu, poupée, ton envie plus coupable que son vol.
Ce que je dis ici, il t'a fallu plus de trente ans pour me le raconter, car la honte, aussi, me concernait: couverte de cadeaux volés, tu voyais qu'il ne m'offrait rien, et dans la petite république du frère et de la sœur, le père pesait de tous ses dons pour briser le bien commun, et t'isoler davantage, en vain.

samedi 22 août 2015

Ford taunus Nationale 13

On roula les enfants modernes que nous fûmes dans une coccinelle où maman jure que bébé tu manquas de mourir de froid lorsqu'elle tomba en panne, en hiver, dans la Marne; tu ne la connus donc qu'à peine, la coccinelle bleu layette dont j'ai l'image à Mourmelon. On roula les enfants sages que nous étions dans une ford taunus blanche, on nous roula longtemps dedans, on a traversé la France dans la ford taunus blanche, d'est en ouest, à chaque vacances -on disait à chaque permission. On nous véhicula français dans les années 70, une théorie de 504, injection pérorait le père, diesel lorsqu'arriva la crise. On habitait près de Poissy, ce fut donc en talbot -trop tard pour la simca- qu'on convoya nos adolescences un peu boudeuses -on avait des raisons de faire la gueule. Maman n'eut jamais que des 104 dont elle maltraita avec constance la boîte de vitesses, conduisant toujours à regret, dans l'angoisse. Tu héritas de cette voiture et moi de la GS pallas du grand-père qui perdit toutes ses pièces en un an.
Et puis quoi? Ce furent des bagnoles, nos parents fumaient dedans moins qu'elles ne fumaient dehors et pourtant ils fumaient tout le temps, tout fumait en ce temps, les parents, les voitures, les usines, un nuage de particules pour ton cancer, peut-être c'est ça qui, peut-être pas, chercher la cause n'a pas de sens, du sens ici-bas il n'y a pas.
Les voitures étaient toujours sales, les routes mauvaises, et les distances plus lointaines, épuisantes, et tu vomissais dans les lacets des vaux de Vire à l'arrière de la taunus, puis encore blanche, tu chantais faux nos chansons et rondes de France, Ne pleure pas Jeannette, les routes de Louviers et de Dijon, les ponts du Nord, de Nantes, d'Avignon, de Tréguier, tous les ponts y passaient, les belles en prison, les amants à la guerre. On guettait les moulins à vent après le Lion d'Angers, la trogne du Père Magloire sur un mur près de la gare d'Evreux: nous approchions de la destination. C'étaient toujours les grands-parents au bout, avec la mer autour. On devait sentir la poussière, le tabac, la sueur aigre et le vomi, mais le bain c'était pour demain, le bain ce n'était pas si souvent, on était arrivés sales et collants mais arrivés, c'était ça l'important.

mardi 18 août 2015

Conleau

Tu aimais Conleau, c'était ton repère et ces dernières années tu saisissais les occasions d'aller sur la presqu'île quelles que soient la saison, l'heure, la raison, pourvu que le soleil donne et que chante le Golfe. Décembre à midi, matinée tiède de Toussaint au ciel changeant, tu avais acquis cet art de saisir le meilleur du temps, un café au Roof, dehors ou dedans, après avoir fait le tour de Conleau, c'est vite fait le tour de Conleau, pas fatiguant, mais toutes les lumières y passent et aucune ne t'échappait.
Je ne sais si tu t'en souviendrais, mais Conleau, enfants, nous n'aimions pas trop. Revenant du Croisic, l'eau du Golfe nous semblait bien sage, et la plage de Conleau vaseuse, et les algues au fond du bassin un peu dégoûtantes... Cette mer dans les terres s'était comme endormie et nous manquaient rochers et rouleaux, le vif de nos vacances. Nous y allions pourtant avec maman, c'était alors une promenade un peu morne, qui sentait septembre: il y avait moins de gens, et les gamins qui s'y baignaient on les plaignait un peu.
Je ne reviens jamais à Vannes sans passer à Conleau. Assis au Roof, dehors ou dedans, avec Philippe, avec Bruno, avec Laurent, nous faisons le tour des lumières qui t'évoquent et réchauffent les vivants.

samedi 15 août 2015

Ton sommeil

Tu aimais le sommeil, et tu savais le présenter à tes enfants comme un bonheur de l’existence et jamais je n'ai connu d'enfants plus prompts à réclamer et le lit et l'histoire quand l'heure était venue. Moi qui ne dors plus guère que par intermittence, j'ai toujours envié ce don que tu avais de dormir, d'endormir, de s'accorder la paix des draps, de l'offrir. La première fois que je suis venu en février au CHU, je t'ai vue assoupie par la fenêtre de ta chambre et je ne suis pas entré. J'ai attendu que tu t'éveilles et s'échappait de toi -tu te contrôlais tant, ta veille, ton qui-vive- et la petite fille et la très vieille femme que tu étais tout à la fois dans le raccourci du cancer, fragile comme les animaux de verre filé que nous achetions gamins au zoo de Vincennes, fragile et plissée, ton visage posé sur l'oreiller blanc, familier, méconnaissable, paisible cependant de ce sommeil de juste dont tu savais l'art comme personne.
Maintenant que morte tu ne dors plus, me manque ce visage qui concentrait toute ta vie, pas seulement ce qui en restait, pas seulement le signe de ta fin prochaine, mais bien toute ta vie dans ces plis, et ton cou gracile comme celui du cygne de verre acheté en juin au zoo de Vincennes il y a quarante ans déjà.

mardi 4 août 2015

Un chat noir dans le buddleia

Ce matin la lumière semble entrer de tout bord, toutes les fenêtres chantent l'été, et s'ouvre ainsi celle d'où le chat noir avait sauté pour attraper un papillon, le seul chat que nous ayons eu, tombé de la fenêtre dans l'arbre aux papillons, un buddleia aux grappes mauves dont le chat sortit comme si de rien n'était. Quel âge avions-nous? Je ne sais, une dizaine d'années sans doute, c'était à Port-Lin, c'était en juillet, ces années-là se répétaient des éternités de vacances, de pieds sableux et goudronnés, de serviettes mouillées qui claquaient au vent, de cheveux blondis et salés, de bronzage insolent. Tous les étés étaient semblables, pains de seigle aux raisins qui calaient les quatre heures, la tante rousse blottie dessous le parasol qui tricotait des pulls savants sans jamais aller se baigner, les guinées collectées dans des boites d'allumettes, les bateaux taillés dans des os de seiche, ornés de voiles de papiers. Les mats n'étaient pas bien centrés, ils chaviraient donc systématiquement, sans nous décourager: il y avait tant à faire, il y avait tant à vivre dans ces étés répétés où bientôt le chat noir manqua, mais où les papillons ne cessent de butiner.

samedi 1 août 2015

Lili aussi

Tu sais, le père part et revient dans la famille bruissante de ta mort. On y chuchote - c'est une famille qui chuchote- qu'il vit au Canada désormais, soit et qu'importe, je sais qu'il n'y trouvera pas la paix, que ce qu'il fuit, il l'emporte avec lui.
Pascale, à son tour, lui a écrit. Quelques jours après ton enterrement elle m'a demandé son adresse. J'ai regardé dans les pages jaunes, n'ai trouvé que la Salicorne, c'est là que la lettre est partie, là qu'elle restera sans réponse, il ne répond jamais, il n'a rien à répondre: on lui renvoie le mal qu'il fit, il se tait ou il nie, le nom des petites filles comme une litanie, Flavie, Claire, Pascale, Lili - puisque Lili aussi, c'est ce qui sourd de la famille, Lili aussi. La litanie est incomplète, la litanie n'en finit pas, combien d'autres inconnues, combien encore qu'étrangle le secret dont il a ceint leurs cous, combien de parties de cache-cache, combien de jardins, de buissons, combien de fois sa main sur leurs bouches? Atterré dans le matin calme, sans toi je n'ai plus que les mots j'écris j'aurais voulu qu'on parle j'écris: Flavie, Lili aussi.

vendredi 17 juillet 2015

Île Dumet, Zodiac Mark 3

C'était à peine une île, c'était à peine un fleuve, un estuaire un bien grand mot, mais c'était l'horizon de l'aventure et comme moi tu aimais le sillage du moteur Evinrude, qui cabrait le Zodiac de ses trente trois chevaux sur les vagues de l'été. Tu m'as demandé, un soir avant ta mort, d'écrire ce qui fut, ce qui t'a fait vivre, et l'ombre et la lumière m'as-tu répété ce soir-là, et l'ombre et la lumière... Si tu savais combien me hante ta commande, et comment y souscrivant je crains toujours de te trahir, car le chanteur ne peut se retourner mais se retourne et perd ce qu'il voulait garder. Cependant je m'y tiens, c'est le dernier amer, et l'île Dumet le possible soleil de l'enfance: le fort Vauban nous aurait protégé de toutes les attaques, et les goélands par flocons toujours là pour couvrir nous courses de leurs cris affolés. Reviens, nous y retournerons, nous aborderons l'île en pirates heureux, et de l'ombre du fort, nous combattrons l'ombre, et pirates heureux nous rirons de nos pillages lumineux.

mardi 7 juillet 2015

Quand même

Ce que ta mort a changé, je ne saurais le dire, quelque chose comme la saveur du monde affadie, altérée. Elle n'avait pas besoin de cela, la saveur du monde. J'y goûte encore, mais nulle joie n'est pure, nulle joie qui ne soit mêlée du chagrin de ne pouvoir la partager avec toi. La mention très bien de Thalie t'aurait tant réjouie, tu ne l'apprendras pas c'est maman qui le dit, elle aussi d'une joie fêlée. Alors je m'en réjouis pour toi, c'est une joie mêlée, c'est une joie quand même. C'est cela, ce qui a changé, ce quand même qui se dépose sur toute chose, car il n'est pas de chose qui, dans l'insomnie des nuits ne me ramène à toi. Ce quand même, cet effort pour être désormais, et si possible heureux et si possible en paix, c'est le drôle de lot que tu m'as laissé.

dimanche 5 juillet 2015

Mordre la pomme

Il y eut un été vert et mauve, de granny smith et de robes indiennes, où tu te trouvas moche et grosse en dépit de l'évidence, où tu ne t'aimas pas. Tu avais seize ans et, cet été-là, tu portas ces robes sacs, de larges chemises, et tu mordis dans ces pommes acidulées. Il te fallait des salades, des haricots verts, je ne comprenais pas, moi qui n'étais que maigreur dévorante, nul n'a compris, mais maman inquiète t'a préparé ce que tu voulais, et ce furent fruits, légumes, verdure et crudités qui me faisaient râler, moi qui mangeais tant, moi qui brûlais tout. On ne savait pas, on ne voyait pas, ton corps empaqueté, la presque anorexie, il aura fallu des années pour rabouter les signes de ta souffrance, ce que tu signifiais, la honte de ta chair, il aura fallu des années pour en faire émerger le père que tu tentais de dégoûter en te dégoûtant de toi-même. Tu le mordais en croquant dans les pommes vertes, tu t'en gardais dans ces sacs de toile indienne qui flottaient informes et mauves au large de ton corps meurtri.

dimanche 28 juin 2015

L'ombre de tes cils

Tu avais de si longs cils qu'on aurait pu les croire faux mais non, ils étaient trop beaux, trop souples, trop fins et toi trop petite pour t'orner de postiches. Tes cils étaient plus longs que ceux de tes poupées, des poupées Bella, notre enfance c'est avant Barbie, je parle du siècle dernier, quand nous allongions les poupées dont les yeux se fermaient alors sous des cils de nylon à la courbe laquée. Tes cils interminables frémissaient au vent sur le zodiac de juillet quand tu plissais les yeux sous le soleil radical du Croisic.
J'avais oublié tes cils, les avais intégrés, ils étaient toi comme étaient tiens les grains de beauté qui parsemaient ton dos, ta blondeur changeante au fil des saisons, ils abritaient tes yeux -c'était tout une affaire, la couleur de tes yeux.
On aurait pu croire qu'avec les traitements tomberaient cheveux et cils comme ils tombent si souvent lors des chimiothérapies or non, tu m'as dit avoir perdu de tes cheveux, mais rien qui se voie, pas besoin de perruque, celle qui signale ce qu'on voulait cacher. Lorsqu'échouèrent opérations comme médications d'usage, on te proposa, tu étais compatible, une thérapie génique, et pendant quelques mois, près d'un an je crois, cela stupéfia la tumeur et t'offrit le sursis qui fut mieux que survie. Je vins alors à Vannes reconduire Thibaud en fin d'année scolaire, et déjeunant avec vous, tes cils m'ont intrigué. Pour la première fois, j'ai cru à des postiches, ils sonnaient faux, me semblaient artificiels, ton visage était altéré. Bien sûr je me suis tu et je suis reparti. C'étaient des cils si longs qu'ils paraissaient friser, pas ces cils de nylon qu'on colle sur les yeux des poupées, c'étaient des cils épais, des cils touffus, presque. En juillet nous sommes allés faire quelques courses avant d'aller chercher Bastien au club de voile, et tu t'es absentée dix minutes, le temps pour moi d'acheter des fruits. A ton retour tu riais, les cils raccourcis par l'esthéticienne et tu m'as expliqué qu'entre autres effets secondaires, ton traitement te valait ces cils démesurés, ces cils châtain clair qui m'avaient tant surpris, et de nouveaux cheveux encore plus fins que ceux d'avant -pour les cheveux je n'avais rien vu, alors que ces cils inconnus, ces cils nouveaux sur terre, ni cils de femme, ni de poupée, ces cils t'ombraient les yeux et crochaient la lumière.

lundi 22 juin 2015

Te reconnaître

A la fin du sonnet d'Arvers, l'aimée demande quelle est donc cette femme?, ne se reconnaît pas malgré ces vers tout remplis d'elle, comme il est dit si gauchement.
Qui te reconnaîtra ma sœur, ma consanguine, mon manque ma frangine, puisque te voilà sans connaissance? Dans ces lignes qui ne parlent que de toi, que reste-t-il de toi, j'entends de toi vivante, te reconnaîtrais-tu dans les traces que je collecte? Ce que j'écris n'est ni tombeau ni épitaphe, pas le camée de ton profil en taille douce sur la nacre, ni le keepsake de notre enfance, pas si dorée, pas si jolie. Des bris, des bouts, des bribes semblables à ce que la vague balbutie au bord des bords de mer, ma sœur de bois flotté, ma sœur de coquillages, ma sœur de verres polis à force d'être roulés, de grappes d’œufs de seiches desséchés, d'os de seiches pour cage à oiseaux, de carapaces roses, de touffes de mucus et de plumes de mouettes, sous ces oripeaux qui te reconnaîtra, qui te verra vivante comme je te vois?

samedi 20 juin 2015

Le temps des cerises

Le cerisier -il y en avait peut-être plusieurs, mais je n'en vois plus qu'un, toi aussi tu n'en verrais qu'un, je sais pourquoi, ce cerisier peint en fleurs par Roland -était il alors fiancé à maman?- nous l'avons vu longtemps à Chateau-d'Oex, d'un blanc crayeux sur une terre encore nue et l'herbe qui sentait l'hiver, une terre un peu trop sombre, pas la terre de Honfleur, une palette importée des paysages d'Egon Schiele, Roland sur l'estuaire peignait continental, j'y pense maintenant c'est drôle, c'est ce qui clochait dans la toile, alors que chez Valloton pas du tout, un suisse ne fait pas l'autre mettons, tant mieux tant pis si je m'égare.
Le cerisier rhapsode, nous ramène aux fruits, abrite merles et tourterelles, s'étend sur Pâques aux coucous pullulant dans les fossés du bocage: viens je t'emmène.
Le cerisier était taillé comme de rigueur tout en hauteur, formant une manière de grosse poire blanche. J'ai appris récemment que cette taille était de tradition dans la vallée de Seine, où fleurissaient jadis bien plus de cerisiers sur les routes des fruits , et que cette taille réclamait des cueilleurs habiles qu'on payait bon prix car ils savaient comment poser leurs échelles étroites sans casser les branches. Les meilleurs froissaient à peine les feuillages.
Le cerisier rhapsodique trônait sur la pelouse du haut, la seule où il fît un peu frais lorsque par accident, Honfleur en août avait ses chaleurs. Sous son ombre, bonne-maman et ses filles, les gendres, les petits enfants que nous étions, assis sagement sur ces chaises de tubulures que l'on avait tendues de cordons de plastique, et nous pincions nos cuisses à cette étrange trame qui nous dessinait des bourrelets même si, ces années-là, nous étions maigres comme carême.
Les cerises, on les mangeait fin juin, début juillet, sans nous donc le plus souvent, pas encore en vacances. Début juillet plutôt, c'était une variété tardive, des bigarreaux Napoléon à ce qu'il me semble, des ceries aux teintes bifides, qui m'évoque aujourd'hui celles des coupes vanille fraise des glaces Frigécrème d'alors. Les merles, les étourneaux, les grives étaient chargés de tous les maux, dévoreurs de cerises, sans cerises pas de gâteaux, si pas de cerises, à défaut, des pruneaux dans le clafoutis -nous faisions fi des pruneaux. Le père au printemps braconnait les oiseaux pilleurs, et nous mangions avec délices les tourterelles : il avait tué les prédateurs des cerises qui nous revenaient, il sauvait les fruits innocents, tu t'en souviens nous en croquions nous aimions ça intensément ces odeurs de petit gibier, leur chair brune violacée (lui rêvait de pigeons au chou, son seul rêve nous écœurait, nous n'aimions pas le chou). Nous étions sous cet aspect -cet aspect seulement- les enfants de l'ogre, et certes nous avions la canine aiguë, mais c'est de l'incisive que nous mordions dans la pulpe pâle des cerises, quand par chance il en restait.
Le cerisier tu as dû le revoir l'automne dernier, quand Philippe pour tes cinquante ans, a réservé une chambre à Honfleur dans la maison qui fut -certes fugacement- ta première maison, la maison des grands parents restaurée magnifiquement pour des chambres d'hôtes luxueuses. Ce fut ton dernier anniversaire,je sais que tu le savais, même si tu ne me l'as pas dit. Nous avons marché sur la jetée comme nous le faisions jadis, nous avons raillé les statues du "jardin des célébrités" -enfants, là s'étendait un marais jusqu'à la plage du Butin, la plage pas jolie, la plage dangereuse où des mines longtemps sont restées tapies dans le sable, la plage aujourd'hui simplement polluée. Tu as expliqué la promenade et notre ennui d'enfants à Bastien et Thalie.
Du cerisier tu n'as rien dit. Peut-être a-t-il été coupé.

lundi 8 juin 2015

Je te survis

C'est ainsi je te survis c'est ainsi c'est si imprévu que je dure, moi qui n'ai jamais rien construit, moi qui n'ai jamais rien prévu, moi qui n'ai ni procréé ni trouvé l'être aimable, l'être aimé, mais qui n'ai jamais vécu qu'en amateur, moi qui suis par mégarde, qui te survis par erreur, me voilà stupide de ton absence, toi qui fus si solide, si consistante, si constante, si tenace. Je ne veux pas retrouver les catégories du père qui t'avait adjugé le mérite quand il m'assignait la facilité du don, ce poison-là, non. Mais je reste pantois d'être-là quand tu n'es plus. Jamais, avant que tu ne me préviennes -tu me prévins très tôt, je n'ai pu que te croire- jamais je n'avais envisagé te perdre, et c'était doux pour moi t'imaginer me survivant, c'était naturel, c'était l'ordre des choses dans ma petite cervelle de dilettante de l'existence. Je te survis c'est ainsi, ça n'a pas de sens, je suis un vieillard qui danse sur un air qu'il ne connait pas.

jeudi 4 juin 2015

Mitoyenne

Il fallut des années pour comprendre la stratégie des chambres, toi mitoyenne forcée d'entendre -cloison de papier, tête à tête contrainte et forcée- le refus de maman les érections du père s'acharnant dans la pulsion, tout ce que j'ignorais puisque repoussé par sa pulsion-même, je dormais dans la chambre à l'opposé du palier, la chambre lointaine qu'il m'avait assignée. Ce furent des années étranges, ce furent des années toxiques, géométriques, horizontales verticales, étage chambres escalier, il avait tout calculé pour et cela fut.
Le père se couchait tôt, nous racontait au lit une histoire qu'il traduisait de l'anglais, il y était question de gnomes et de séquoias. En bas, très loin, tout bas, maman regardait seule la télévision, jusqu'à piège d'heure, extinction des programmes. Il me chassait du lit, te gardait après nous avoir expliqué que maman était compliquée, que maman était malade, frigide il disait, je n'avais pas dix ans tu n'en avais pas huit. Il me chassait pour te garder et longtemps je me suis demandé pourquoi, ce que j'avais de repoussant. Je ne savais pas, je ne comprenais pas, je n'avais pas dix ans, tu n'en avais pas huit, je ne savais pas la chance que j'avais, à quel point ne pas être aimé c'est une chance quand l'amour est porté par lui. Le champ libre il te caressait, te berçait, se branlait, jouissait sur ton sommeil, puis il te portait dans ton lit où tu te réveillais -tu me l'as raconté trente ans après-, ta culotte trempée de son sperme te réveillait. Tu entendais maman monter, tu aurais voulu lui parler, tout lui raconter, mais il t'avait prise dans la nasse des secrets: tu ne pouvais trahir -les secrets il faut les crever avant qu'ils vous crèvent- tu aurais voulu lui parler tout lui raconter, mais tu savais aussi maman soulagée de se coucher dans le sommeil repu du père, sans qu'il l'assaille ni l'insulte, puisqu'il s'était vidé sur toi. Alors tu n'as jamais rien dit , alors tout a recommencé. Villepreux, pendant douze années.

Mitoyens

Parler de Villepreux, tu sais, tu te doutes bien, c'est revenir aux douze années constitutives de ce nous que ta mort a dissous. De 69 à 81, entre de Gaulle et Mitterrand pour faire court et faux et what's the fuck, pendant douze ans de notre enfance jusqu'à mon bac, nous avons habité la maison mitoyenne, 8 rue du ruisseau Saint Prix, et ces années furent interminablement courtes, et ces années nous fondèrent et nous fêlèrent et nous fédérèrent, et comme la maison mitoyenne, siamois, nous nous sommes adossés, et bifides, nous avons fait face. Tant que nous fûmes côte à côte, dos à dos, main dans la main qu'importe: ensemble tu ne craignais rien. Ce nous dont je parle, qui nous fit partager voitures et poupées, qui nous fit oublier les postures, les genres, ce nous j'en ignorais la cause, mais d'évidence le gros bébé s'était mué en petite fille aux cheveux courts dressés d'épis, et sœur elle m'était proche et c'était bien et c'était toi et c'était tout.

mercredi 3 juin 2015

Sable de Pen-Bron

Nous étions si petits que je ne sais même pas si tu t'en souviendrais ou non, de ces jours-là de traversée où nous luisions dans nos cirés bretons fiers comme sont enfants de briller au soleil et frémir sous l'écume. Nous prenions la vedette pour aller à Pen-Bron, une croisière de cinq minutes, une carrière de marin breton à l'échelle de nos trois-quatre ans , nous allions avec maman qui tricotait l'aventure voir Sœur Marie-René -pour nous c'était tante Fanchette- infirmière au sanatorium -plus tard, on parlerait de centre hélio-marin, les mots changent, pas la pierre grise. C'était je crois le premier bateau sous nos pas mal assurés, c'étaient je crois nos premiers cirés.
Le sable de Pen-Bron, cela tu ne peux pas ne pas t'en souvenir, nous y sommes si souvent retournés, c'était un sable d'une finesse de farine, sable de dune, d'imparfait tombolo qui s'envolait en tourbillons blancs dès qu'un peu de vent se levait. Quelques chardons bleus y poussaient, et cette plante aux fleurs vieil or qui sentait fort le curry était trop rare pour le fixer. Un lapin y titubait comme ivre, tremblant, les yeux gonflés, zigzaguant à l'aveugle -aveugle il était ou presque. Ce jour-là j'ai appris le mot myxomatose qui ne m'a jusqu'aujourd'hui été d'aucune utilité, qui ne nous a pas consolés de savoir le lapin malade et pas soigné, si près d'un hôpital et de ses infirmières.

jeudi 28 mai 2015

Ta naissance à Honfleur

L'été 64, je me suis cassé la clavicule à Honfleur, où maman t'attendait, on dit que sautant du banc de cocher qui se trouvait dans l'entrée, je serais tombé sur la béquille de grand'père, c'est bien possible, je ne me souviens pas, j'avais dix-huit mois. Tu n'étais pas née, tu n'allais pas tarder, tu tardais pourtant, c'était bien chiant la clavicule fracturée de l’aîné qui n'avait pas deux ans. Pour maman, il fut lourd cet été, lourd de toi, très gros bébé pas pressé de naître -quinze jours de retard, se faire désirer- lourd de son enfant plâtré à qui il fallut trouver une baby-sitter, une jeune fille au pair qui l'aille promener: déséquilibré je ne pouvais plus marcher. Je ne me souviens de rien de cet été-là, je ne me souviens pas de toi qui naquis en retard en septembre, ni de la jeune fille qui me poussa jusqu'au bois s'y faire trousser par son gars et qui m'oublia là - angoisse quand on me chercha, émotion lorsqu'on me retrouva, de colère on la congédia (on, bien-sûr, c'est le grand'père). Une autre, un peu plus tard me mena jusqu'à l'hôpital te voir, c'était le vieil hôpital de brique, de silex et de craie.Tu fus ce gros bébé dans les bras de maman et dès lors, deux nous fûmes, pour elle deux poids pour sûr, le très gros bébé pas pressé de naître, et le garçonnet boitant de l'épaule. C'est ainsi, de ce poids commun sur terre, que se dessina l'être-ensemble, la joie d'être ton frère: Que ce gros bébé me soit tout sourire, qu'il me dévoue ses premiers pas, qu'il m'appelle de ses premiers mots, la dernière syllabe de mon prénom bissée. Je te fus nécessaire, tu me l'es et tu manques.

lundi 25 mai 2015

Ton nom sur la pierre

Philippe est allé voir ta tombe. Nous n'avions pas eu ce courage quand les pompes funèbres avaient téléphoné pour lui dire que la dalle était posée, pas eu le courage d'aller retirer les fleurs fanées, les rubans blancs mouillés sous le ciel de plomb de Vannes début mai. Un ami s'en est chargé, pétales tombés, tiges rouies, couronnes réduites à leurs trames. Alors Philippe a pu y aller, avec Corinne, jeudi de l'Ascension. La pierre est un peu sombre, mais il n'y avait pas plus clair, j'ai bien choisi, c'est sobre, il a porté des fleurs qui tiendront jusqu'à octobre, mais il s'étonne que sur la lame il n'y ait que ton nom de femme, son nom de fait et pas le mien. Pas de Flavie Dalifard née Chesnais ni de Flavie Chesnais épouse Dalifard, juste ton nom suivi des dates: Flavie Dalifard, 1964-2015. Avais-je choisi l'inscription, choisi d'effacer le nom qui fut le tien, ce nom qui me demeure? Non, ce qui est gravé là n'a pas posé question, ce qui est inscrit est allé sans dire, et Corinne, notre cousine de même nom, l'a rassuré: ce n'était pas plus mal, c'est un nom lourd à porter que celui du père, c'est un nom qui nous a fait mal, c'est le nom de qui t'a blessé, plus le tien, pas celui de tes enfants. Pas plus mal sans doute, Corinne a raison.

dimanche 17 mai 2015

Rue des coquillages

Je reviendrai au Croisic, cet été, ou un autre, retrouver la lumière. Tu m'as dit avant de mourir que le Croisic avait changé, comme tous les lieux changent, à notre âge on tend à croire que ce n'est pas en bien. La presqu’île lotie, un continuum urbain, du rêve balnéaire, pas en bien non, qui dirait le contraire? La Pointe couverte de villas bretonnes, pas surprenant, de fait on le sentait venir, et chaque année la lande rétrécissait, chaque année déjà les maisons inutiles et les fièvres immobilières. Tu as ces derniers mois revu le Croisic par deux fois, revu la maison -ne pas s'arrêter- fait le tour de la Pointe -ne pas reconnaître. Par deux fois, seule ou avec Philippe, tu as repris le chemin des vacances et de l'enfance, et c'était courageux de leur confronter le présent, et peut-être c'était amer, ce pèlerinage improvisé quand on sait ses jours comptés, mais ce n'est pas ainsi que tu m'en as parlé. Tu n'avais plus le temps pour la nostalgie, et jamais eu le goût de la facilité: tu m'as donné les clés, tu m'as dit où aller pour retrouver ce qui peut l'être. Voir s'ouvrir le Traict depuis le Mont-Esprit, prendre la rue des coquillages, regarder le sable et les barges, se rappeler la pêche aux coques et les pas enfoncés dans le sable mou de Pen-Bron.
Je reviendrai te retrouver rue des coquillages, où rien m'as-tu dit n'a changé, s'asseoir sur le petit bout de plage -dire plage c'est beaucoup l'honorer ce bout perdu de rivage aux coquilles brisées, aux herses rouillées, aux épaves- prendre le risque du coltard et se faire goudronner le derrière ou les pieds, s'offrir l'averse de lumière qui souvent nous a bouleversés, te pleurer ma sœur et demeurer par-là ton frère.

vendredi 15 mai 2015

Ce que boiter veut dire

Aux Sablons, à Provins, il y avait tout un monde, qu'il est lointain ce monde, qu'il est ancien ce monde, il approche ton âge. C'était en 67 et nous étions enfants, j'allais seul à l'école dans un petit couvent, tu étais trop petite, j'allais seul à l'école en traversant la cour qui sentait les latrines. Je savais déjà lire, et ce couvent a décidé que j'écrirais de la main gauche au stylo bille d'une écriture dévoyée mais qu'importe, j'avais forcé le père à m'apprendre les lettres, il ne serait pas dit qu'on me raconte des histoires sans que j'en sois le maître.
Aux Sablons, à Provins, la voisine, Madame Gomis -ça revient, tu vois, ça revient- habitait un escalier plus loin. Je crois me souvenir d'un mari boulanger -tout ne me revient pas, forcément, le passé criblé- mais je me souviens de sa douleur -peut-être pas toi, tu étais si petite- son petit-fils mort, de ce mot dont j'ignorais tout, mort en Saint disait-elle, leucémie pleurait-elle, à l'âge qui bientôt allait être le nôtre.
Aux Sablons, à Provins, tu te mis à boiter si spectaculairement qu'on appela le médecin de la garnison dont le nom nous faisait rire. Le Docteur Poireau mesura tes hanches et ne comprit pas. Tu boitas donc près d'un an, tu boitas en jouant dans la tente que nous dressions sur la pelouse -tabourets manches à balais et couvertures militaires pour bédouins miniatures. Il y avait deux petites filles dont je ne me souviens que des diminutifs, il y avait Bouboute et Nanouche, leur mère pied-noir et leur père amputé, le crâne rasé, les prothèses rangées dans le porte-parapluie. Tout un monde militaire. Tu boitas comme leur père, près d'un an, et le Docteur Poireau finit par le comprendre, mais je crains aujourd'hui qu'il n'ait pas tout compris et que ta boiterie si je sais bien la lire, n'était pas tant l'imitation de celui qui jeune avait sauté sur une mine, mais le signe alors illisible de l'assaut du père sur toi, au point qu'il te fallut un an -tu n'en avais que trois- pour remarcher droit.

mardi 12 mai 2015

Bouchée à la reine

Nous avons connu, enfants, la vie de garnison, enfin, un peu connu. Mulhouse nous ne savions pas bien, Provins t'en souviens-tu? L'appartement des Sablons, le 9ème Hussards à Sourdun, comme c'est loin le père maigre et militaire à la tête des E.B.R. en rangs pour la parade du 14 juillet, le mess des officiers où nous avons bu nos premiers cocas à ce bar où grimper sur les tabourets c'était tout une affaire, tout une fierté. Mais pour toi le comble du plaisir, c'était lorsqu'au déjeuner tu pouvais commander une bouchée à la reine. C'est drôle, ça ne te ressemble pas, cette gourmandise pour cette fadeur-là, ces champignons, la béchamel, mais aucun doute en moi, tu avais quatre ans et tu préférais les bouchées à la reine, pour le nom peut-être? Dans le salon des officiers, des trophées, des tableaux, une selle de dromadaire qui nous fascinait. Je ne sais plus si nous avions le droit, mais je crois l'avoir chevauchée, et tu n'es plus là pour que je puisse m'en assurer auprès de toi. C'est aussi ça ta mort: me voici seul face à ces manques, maître de notre enfance criblée par ces trous de mémoire; moi, j'étais tout près d'oublier. Mais il faut raconter, tu l'a voulu je te le dois; tu vois, une selle de dromadaire et me voilà désarçonné.

vendredi 8 mai 2015

Ta mort exactement

Je n'ai plus peur de rien le pire est arrivé, te perdre, t'avoir perdue. Je ne peux plus trembler ni conjurer le sort ni me répandre en conjectures, en exorcismes. Ta mort exactement me l'interdit. Je peux montrer les moignons du lépreux, je peux me faire gueule cassée, c'est toi la morte, ma sœur mon enfance, mon emmerdeuse ma courageuse, mon enfance morte ma sœur en moi toujours vivante et forte, ma juste immodérément juste ma violentée ma reconstruite, mon enfance détruite, ma sœur dessous la lame de granit, ma sœur courant en fille sur la plage de gros grains, ma sœur courant près de moi pour que le père se tienne loin, le plus loin possible, ma sœur la vigilante, ma veilleuse éteinte, ma morte consciente.

samedi 2 mai 2015

A la bien aimée

J'écoute la Sonate de Requiem et tu es morte, et mort celui qui la conçut.
Je suis retourné chez toi, j'ai retrouvé Philippe et les enfants, je suis allé revoir maman, je suis rentré, nous avons marché le long du port et bien-sûr j'ai fait la cuisine. Nous te survivons et c'est une étrange expérience que de survivre à quelqu'un qu'on aime. Tes enfants, ton mari, ta mère, le frère que je suis, nous sommes en droit de dire nous, et nous pouvons sereinement prétendre t'avoir bien aimée. Pas parfaitement non, mais t'avoir aimée, dans le bien, ce bien que j'entends dans le temps même de la douleur, ce que sait dire, extrêmement -j'entends, j'entends, j'entends- la Sonate de Requiem, qui dit ta mort, et mort celui qui la conçut qui nonobstant nous donne le repos des justes.

jeudi 23 avril 2015

Souvenir du 14 mars

Si le père, un jour, me lisait -il aurait bien tort, mais sait-on jamais? Parfois on désire les mots qui condamnent, parfois c’est la vérité qui gagne- si le père me lisait, qu'il sache qu'une semaine peu ou prou avant ta mort, tu étais assise très droite -tu pouvais être bravache- très souriante, très soulagée aussi de ne plus délirer sous la morphine. On était contents de te voir comme ça Philippe et moi, de te voir si droite, frêle et forte, de te voir si toi, on t'a trouvé bonne mine, on te l'a dit tu n'y croyais pas trop, mais c'était tellement mieux que tes pleurs du mardi, quand tu te voyais pressurée comme par le piston d'une cafetière, on te l'a dit tu as souri, et comme une évidence, tu as tranquillement, benoîtement, sereinement affirmé que ce jour-là, de toute façon ce jour-là ne pouvait être le jour de ta mort. J'aurais dû comprendre, je n'ai pas compris, j'avais oublié, tu me l'as rappelé: Le 14 mars, puisque je parle de ce jour, c'était l'anniversaire du père, et tu tenais, une dernière fois, tu tenais radicalement à survivre à ça. Tu es morte à cinquante ans, et tu as tenu à dépasser, de quelques jours à peine, mais tu l'as dépassé, l'anniversaire du père, ses putains de quatre-vingt-un ans. Qu'à une semaine de ta mort, peu ou prou, tu aies pensé à ça, tu aies pensé à lui de la sorte, cela suffit pour comprendre à quel point tu l'as subi, à quel point ses mensonges sont cendres et qui veut encore les entendre qu'il crève avec le vieux bonimenteur, et que le vieil homme tremble, car le repos c'est fini pour lui.

mercredi 22 avril 2015

Egalement

Nous fûmes enfants modernes toi et moi, avec la télévision , la radio Telefunken, l'électrophone Teppaz. Nous avons regardé bonne nuit les petits, écouté les quatre barbus chanter les chansons de France, tremblé à la version audio de la Marque jaune. Nous avons porté des pulls acryliques qui filaient des boutons au cou, écouté des cassettes pourries sur l'autoradio de la 504 injection que le père conduisait trop vite pour que maman ait peur et fasse un peu plus la gueule.
On a eu les cheveux longs et courts, et toi les cheveux courts et moi les cheveux longs, et toi tu fus brune bébé, et moi blond tout enfant, puis tout s'est inversé, puis tout également. Également les jeans à pattes d'éléphant, les sabots suédois, les disques de Genesis. Egalement enfants modernes, jouant également, marchant également, également riant également méfiants, l'entité que nous fûmes nous protégea sans te sauver. Au moins ce fut ensemble, également.

dimanche 19 avril 2015

Plage Valentin

Il y a les jours où je ne peux pas, il y a les jours où le soleil m'aide, d'autres où le soleil pèse, d'autres enfin où le soleil n'est pas. C'est que la lumière a changé, c'est que mon regard s'est troublé, c'est que ma main tremble. Je ne suis pas Poussin, j'ai un mauvais soleil disait, si je me souviens bien, Chateaubriand post outre-tombe, affrontant la vieillesse après la mort, la mort il voulait bien, la vieillesse il aurait préféré ne pas: Une pénitence dont il s'impatientait.
Tu m'as donné cette chance, retrouver l'enfance, notre enfance dans le malheur d'après ta mort, aller la chercher loin, te la rapporter palpitante, car elle palpite encore, je te parle, le deuil n'est pas fait et qu'importe, on doit pouvoir faire autrement, tu palpites dans notre enfance que je rapporte avec la marée de juillet, et te voilà renversée par les rouleaux de la plage Valentin, du sable plein le maillot de bain, du sable gros du sable fin, moi aussi j'en avais plein quand nous roulions dans les rouleaux à confondre le ciel et l'eau, quand nous buvions la tasse; il fallait qu'enfance se passe.L'enfance est passée mais vois comme le deuil n'est pas fait, vois comme je prends soin de toutes ses traces.

mercredi 15 avril 2015

Le roi des forêts

Nous aurions pu garder l'enchantement des bois, le père tu t'en souviens, il excellait à nous faire remonter vers les sources, observer les bords des mares noires, sous une pierre, une souche, telle salamandre luisant dans l'ombre où palpitait son dos jaune, un nid de troglodytes aux oeufs comme des bonbons, des oeufs liqueur comme en vendait en petits sachets la boulangère à Pâques. Il était le roi des forêts de la chanson de Claire, nous montrait les têtards dans l'eau croupie des fossés d'avril, les oeufs turquoise des grives qu'il gobait dégoûtant, je crois qu'il aimait ça, dégoûter ses enfants, lancer sur un tronc d'orme le corps de ton hamster, achever la tourterelle sur l'arête d'un caillou, nous prouver qu'il était puissant. Passionnément chasseur le père, il nous montrait les coins à cèpes, à coulemelles, mais la chasse il y allait seul, et tout alors lui était gibier.

dimanche 12 avril 2015

A la neige

Reprenons, tu le veux, je le dois. Fouillons l'enfance en moi puisqu'elle fut notre enfance à quelques trous noirs près. Premier lieu où tu m'apparais, Mulhouse, je crois, la pelouse rase de l'immeuble, une luge qui ne glisse pas. Sans doute, avant, des images, mais je n'en suis pas sûr, es-tu à Mourmelon au pied de la maison, devant les fleurs de fraisier, près de la coccinelle bleu ciel? A Mulhouse c'est sûr, tu parles déjà, et déjà tu parles beaucoup moins que moi. A Mulhouse tu es encore, aussi, ce bébé joufflu qui sourit, les cheveux bruns encore et moi moins blond: nous commençons d'inverser nos couleurs. A Mulhouse les courses à Inno dans la dauphine pourrie de Lucienne Martini, t'en souvient-il? Je ne sais pas. Près de Mulhouse, le premier ski, te rappelles-tu? Trois gnomes sur les skis du père glissant sur une pente à vaches, Ballon de Guebwiller, Ballon d'Alsace, qu'importe, les gnomes pris par la vitesse, accrochés comme grappe au père, guirlande de gnomes, collier de nains, nous tombons un à un et toi la plus petite la première à tomber, avant Jean-François Martini, je fus le dernier à décrocher des cuisses du père, comme c'est étrange d'y penser aujourd'hui. Ballon d'Alsace, de Guebwiller, ce goût de neige dans la bouche des gnomes enfouis.

mardi 7 avril 2015

La part d'ombre

Tu m'as demandé de raconter ta vie, tellement peur qu'on t'oublie, comme si t'oublier c'était de l'ordre du possible, mais ça ne se raisonne pas ces craintes-là, je sais bien, alors je raconte, pour qu'au-delà de ma vie ta vie, Flavie ma mieux que jumelle, ma sœur unique, ma sans pareille, ta vie que la vie injuria, qu'on s'en souvienne en bien, pour le bien que tu fis, la vie que tu portas, Flavie, la vie que tu aimas.
Et la lumière et l'ombre, c'est ce que tu m'as demandé, le soir de ton dernier appel, et la lumière et l'ombre, et je sais exactement de quelle lumière tu parlais, et je ne sais que trop l'ombre qu'il faut nommer père.
Flavie ma morte, que l'ombre survive à ta vie, voilà l'insupportable et moi qui te porte je ne supporte pas qu'il soit, qu'il mange et dorme, cet homme dont le sperme nous fit naître et qui versa son sperme sur toi, comme sur tant d'autres petites filles, mais surtout sur toi. Ces lignes-là parlent de l'ombre comme tu me le commandas, elles résonnent du mal qu'il incarne encore, c'est un mal qui ne s'avoue pas, c'est donc un mal sans pardon possible, je ne lui pardonne pas. Qu'il vive et que tu meures, Flavie, que tu sois morte jeune et qu'il vive si vieux, penser qu'en dépit de l'âge peut-être il bande encore, c'est insupportable,ce vieillard, cet homme, c'est l'ombre-même, c'est le père, c'est le mal en somme.

samedi 4 avril 2015

Je te porte

De nous plus de photos, dégât des eaux photos noyées, quelques diapos qui sait, dommage mais au fond qu'importent les images fixées? Je te porte en moi, jamais tu ne fus si lourde, je te porte loin de ton corps abîmé des derniers temps, ma pareille et ma différente, ma sœur et mon enfance, je te porte, au profond du soleil et du sable, je ne rêve pas de toi, tu palpites ma morte et ma petite, ma sœur. Je te porte vivante et vibrante et je t'entends dire "crapette!" et j'abats le jeu de cartes, et je te vois courir sur les films muets de l'oncle suisse et je te vois dire mon nom comme un sauf-conduit.
Je te porte, faute de t'avoir sauvée du père et de la mort, je te porte et c'est bien doux ce fardeau-là, et c'est bien lourd la scène dont seul désormais je porte l'image, je te porte ma sœur, ma petite, ma morte, et je t'emmène loin de la chambre où le père embusqué t'attend, tu dis mon nom sur le super-huit et je t'emmène dans une ville nomade, toute de Lego où les maisons roulent sur le plancher de nos après-midis, où l'on nourrit tes poupées de chocolat fondu dans les casseroles de ta dînette sur la bouche de chauffage, du chocolat au lait qui révèle son sucre et nous écoeure un peu, je te porte je t'emmène tu m’entraînes et c'est à l'aventure loin des jonquilles du dernier jour, vers les fraisiers de Villepreux, les morilles du chemin de la Comtesse, les étrilles de l'Ilot, les chanterelles cendrées de novembre, les framboises de Honfleur, et jusqu'au bout, dans la cuisine bleue aux faux carreaux de Delft, le goût des crevettes grises que recouvraient des torchons humides.

mercredi 1 avril 2015

Tenir parole

A ton dernier appel, envahie par l'angoisse et les visions de la morphine, lucidement hallucinée, tu m'as demandé d'écrire ton histoire et je te l'ai promis, mais cela ne t'a pas suffi: il te fallait et la lumière et notre enfance, ne pas perdre l'enfance partagée, il te fallait la lumière et l'ombre du père sur l'enfance, dire le soleil et ce qui l'a masqué. J'ai promis de nouveau. A présent sous terre ma sœur et mon enfance, il faut tenir parole.
Ta terreur d'être oubliée, dite et répétée lors des derniers jours, m'est insupportable. Alors je commence par la lumière d'été, au club Mickey, sur la plage de Port-Lin, la plage au sable de gros grains, la lumière de juillet sur l'épi blond de tes cheveux courts, et me revient ta drôle de façon de courir, une façon de fille, des maladresses de genoux qui te rendaient souveraine aux jeux d'élastique dans la cour de récréation, pendant que je perdais aux billes, jeux de filles, jeux de garçon.
Je note comme ça vient, pour ne pas tout perdre, et notant je mesure ce qui est perdu, et notant je comprends combien tenir parole est difficile, mais aussi combien tenir parole me tient.

lundi 30 mars 2015

Satori

Tu voulais voir les crocus sur la pelouse en pente, ce furent des jonquilles et les premières tulipes. Printemps donc que tu vis voilée dans ton écharpe, et j'ai chanté des chansons idiotes, poussé trop vite ton fauteuil sur le parking du CHU, à faire trembler les perfs sur l'étrange potence qui te faisait comme un paratonnerre un mètre au-dessus de ta tête. Tu riais de ce visage de vieillarde et de petite fille qui t'était venu depuis quelques semaines, et te poussant j'apercevais ton cou maigre et l’œdème de tes joues. Nous avons fait trois fois le tour du rond point: lumière, ombre lumière, ombre, lumière ombre. Un vieil infirmier fumait sous le porche et nous a regardés. J'ai chanté Méditerranée en accentuant tous les e muets, tu as ri puis tu as toussé puis tu as eu froid. J'ai repris le chemin de ta chambre lentement, par l'ascenseur des patients, la chambre de ta mort et tu souriais encore.

vendredi 27 mars 2015

l'heure approche

L'heure approche où vous tenir
la main sera pour vous dire
qu'on est là
mais qu'on est là ce n'est rien
et ce lieu qu'on nomme on ne l'atteint pas.

Vous serrer la main
vous dire qu'avoir peur cela ne sert à rien
la gorge me serre
et je ne dis rien.

Vous mentir encore
dire que ça ira bien
vous dire de tenir
bon quand rien ne tient
plus que je n'y peux rien.

Vous sentir partir le long de ma main
voir s'évanouir l'espoir du matin
tomber votre corps
le regard lointain
rimer des je t'aime
le regard éteint
demander encore
et n’obtenir rien.

lundi 16 février 2015

Pour Lubin Baugin

Fatigué comme on ne l'est pas, on gravira cependant les marches du musée, on traversera les deux grandes salles, on ne regardera pas le Nouveau-né sur-éclairé, non, la seule vertu ce jour à combler le chagrin, c'est la douceur de Lubin Baugin. Des bleus tendres, des mains jointes à la base du cou d'une vierge si douce, l'enfant la main tendue pour caresser la mère, il y a dans cette manière matière à consolation, et de fait, le pas lourd encore de la petite chose qu'on vit à l'hôpital, méconnaissable dans son sommeil, la peau ridée sur la chair perdue, on redescend presque serein, on ne sait pas par quel chemin, mais on rend grâce à Lubin Baugin qui nous a redonné la paix.

dimanche 8 février 2015

Jour d'enfance à Niamey

L'enfance me reprit, c'était un samedi, c'était sur le Niger et je revois l'ombre du manguier où la pirogue nous attendait, et je revois les merles bleus, et je brûle de ma peau rouge de blanc repu d'hiver, ma peau d'hiver saisie par le soleil d'aplomb, cet enchantement d'herbes, d'oiseaux surpris, plongeons d'hippopotames et rires sur les rives. Sur l'île, je ne me souviens pas d'hommes, ils pêchaient sans doute, juste des mères, des théories d'enfants fiers de me mener à l'école, à peine de l'institutrice, du tableau plein de grammaire à la craie. Je fus enfant ce jour pour la dernière fois, et grande fut ma joie aux pets d'hippopotames.
Je pourrais dire: c'était un autre temps, le monde était offert, le soleil exact et ma peau naïve; un autre temps pas si lointain, mais la herse est tombée comme le soleil le soir dans le fleuve, et l'enfance avec avec lui.

lundi 2 février 2015

Qu'elle tombe

Et voilà qu'elle tombe et nous voue au silence. Elle est la loi d'un nouveau monde, et tout nous est méconnaissable. C'est à la vue qu'elle s'attaque: elle abolit les les paysages, conteste la profondeur, nous fait douter d'être là. C'est à l'espace qu'elle s'en prend, à nos ombres, à nos pas qu'elle étouffe, qu'elle efface. Et nous voilà rêvant qu'elle tombe assez longtemps pour que figeant le jour les crimes en soient lavés, que la fée qu'elle nous semble nous donne les trois vœux qui changeraient la donne, aboliraient la rage et la boue qui nous pèsent.

jeudi 22 janvier 2015

Ombres de nous-mêmes

Et personne, alors, pour nous dire ce que nous allions faire, comment nous allions rire, quand il fut bien clair que ce bélître de dieu gisait, mort de ses prétentions. L'homme qui nous l'apprit l'avait lu dans le regard perdu d'un cheval fouetté, à Turin, l'homme y avait vu que libérés de dieu nous nous vengerions sur les bêtes, et bêtes enragées nous vomirions le vivant, nous le ferions saigner d'une haine vile. Nous furent refusés et l'espoir et la paix, et c'est à nous-mêmes qu'il fallut se vouer, de nous mêmes qu'il fallut désespérer.
Sans dieu pour enchanter le ventre creux des pauvres, sans dieu pour justifier les appétits des grands, sans dieu pour sacrer la sueur de nos amours, sans dieu pour éclairer le jour, accepter la nuit, sans dieu pour pardonner les fautes prétendues, sans dieu pour sonder nos reins douloureux, nos coeurs écoeurés, serrer les dents sans dieu, et sans dieu se tenir debout dans un deuil joyeux.

mardi 20 janvier 2015

Promesse de neige

Les enfants attendaient la neige. Les enfants sont sans patience. Ils criaient pour crever les nuages, dessinaient sur leurs cahiers des canons pointés vers le ciel bas, faisaient cercle dans la cour, païens sous les arbres dépouillés, défiant de toutes leurs forces l'équilibre des nues. Qu'ils tombent, les flocons sur les paumes rouges de nos mains dégantées, qu'ils couvrent la route de l'école, qu'on ne la retrouve jamais, qu'y disparaisse l'auge gelée des boeufs et la voiture du père, qu'ils figent dans le silence l'élan terrible de la vie, qu'ils soient la vie même avant de recouvrir la vie. Ils sont énervés disaient les maîtresses qui les voyaient tendus vers les fenêtres, jusqu'à ce que la cloche de quatre heures et demi les libère dans la nuit tombante, la boue, la pluie, puis les premiers flocons qu'ils faisaient fondre sur la langue avec de petits gloussements transis.

samedi 17 janvier 2015

Sages comme des images

La saison de mélancolie, jours bornés, vue raccourcie, gués en crue dans la vallée ronde, semble devoir durer, pesant sur nos vies blêmes. La boue s'épand des champs, verse sur les pentes des ruisseaux café au lait. On peut courir de la place à la boulangerie, c'est trempés qu'on rentre, le pain sous le manteau, le bon pain d'ici qu'on sauve de la pluie. Dans les arbres nus des oiseaux blottis, sous les haies d'épines des troupeaux accablés. Au creux des nuages amassés, le visage haineux des dieux morts.Les enfants laissent au garage les ballons et les bicyclettes, les enfants sages dans leurs chambres préparent sur leurs écrans les crimes de demain, nous tiennent pour comptables des poisons du siècle, occultent leurs fenêtres, se moquent du jardin miteux où nous guettons les premiers bourgeons. Ils s'éraillent les yeux à chercher d'autres signes, s'inventent un idéal plein de fautes d'orthographe. Que dévoreront-ils sinon nous qui avons déjà tout mangé? Quelle lumière, quel sens à leurs jours sous les nuées roses des poussières de nos feux? Prévenant leur colère, nous leur donnons des images aux enfants sages de la caverne moderne. Nous leur bandons les yeux d'étoffes chatoyantes et les menons mélancoliques sur le chemin dont l'horizon s'effondre.

mercredi 14 janvier 2015

Ce n'est pas mon pays

Et, s'arrêtant soudain, passée la porte de la ville où s’érigeait le pilori, devant les rangs de la milice qui beuglait un Te Deum de patronage, elle se figea la vieille Tessa, cracha par terre et dit: "Ce n'est pas mon pays". Puis elle se retourna, reprit le chemin, franchit la poterne et s'éloigna dans l'écho de la marche martiale et ridicule qu'entonnaient de jeunes gens ivres.

mardi 13 janvier 2015

Règne des morts

Alors ce furent de grands cris par la plaine. On porta les corps, on les lava, les plaies furent recousues et les sutures masquées à la cire. Assis sur le trône, les morts régnèrent tout un jour, et leurs noms furent inscrits sur les stèles des carrefours, leurs portraits brandis parmi les reliques et les bannières. On vint en procession les saluer et les enfants chantaient leur gloire. Enfin on leur soumit les vaincus qui furent agenouillés et le boucher passa derrière chacun d'entre eux, les égorgeant de son meilleur couteau et chaque jaillissement de sang sur l'arène fit retentir des hourras. Il fallut toute l'énergie des gardes pour empêcher la foule de les démembrer et jeter leurs restes aux pourceaux.
Il y eut des fleurs brandies par des bras tremblant de haine et des prières remâchées. Les dépouilles des martyrs furent promenées par la ville, que suivait le prince sanglotant à bouillons pendant que dans les faubourgs brûlaient les maisons des maudits. On y avait enchaîné leurs épouses, leurs pères, les enfants et les domestiques. On brûla jusqu'à leur bétail, et les hurlements des incendiés causèrent la joie d'un très grand nombre. Je me trouvai bien seul à m'effarer des promesses atroces d'un temps où l'on s'efforçait d'enrager la rage.