Tal Coat, Ponctué,1972

Tal Coat, Ponctué,1972
Tal Coat, Ponctué, 1972

mercredi 18 décembre 2013

Quant au bel avenir

Quand on en arrive à regarder l'eau monter, les gaz se répandre, les chevaux s'effondrer en crevant l'algue verte, les enfants se noyer, les glaciers s'étrangler sur les vallées terreuses, les abeilles tomber comme des mouches, les vieux s'étouffer le nez entuyauté, les poissons androgynes envahir les estuaires, les vieux appeler leurs mères,les mères tuer leurs enfants, interdits devant la rage du monde, devant la ruine universelle, il nous faut bien de la bêtise pour que, comptables de la faillite, nous escomptions des catastrophes un bénéfice misérable dont nous palperions le profit en piétinant d'autres cadavres, nous-mêmes déjà pourrissant.

mardi 10 décembre 2013

Oraison pour l'enfant sans nom

Que la mer monte pense la mère, et recouvre de sa lèvre grise le couffin que je laisse sur la plage grise de Berck où j'ai échoué au bout du train. Le billet je l'ai pris pour Berck parce que rien n'est plus triste que la mer grise sur la plage de Berck au bout de la saison.
Que la mer monte et noie l'enfant que j'ai fait naître. L'enfant sans nom se nomme Adélaïde, dit la mère lasse qui avoue précise, du moins le croit-on. L'enfant noyée j'en suis la mère, j'en suis la mort et cet enfant n'a pas de nom qu'on puisse écrire sur la stèle, puisque cet enfant lourd de quinze mois pas moins je ne l'ai pas montré, je ne l'ai pas béni, puisque cet enfant-là n'a pas vu le soleil, puisque je l'ai laissé sur le sable froid de l'entre deux, dans la brièveté de novembre, après avoir consulté le calendrier des marées, puisque moi sa mère je l'ai laissé sans état-civil et m'en suis retournée vivre auprès de son père à qui je mens de tout mon ventre et qui aime, je crois, que je lui mente ainsi.
Indigente, je laisse à mon enfant mort le sort des indigents que toujours on enterre dans la fosse commune. Ma fille, Adélaïde, je n'ai pas eu la force d'aller la nommer, ni de la déposer au parvis d'une église, ma fille ma même pas née, morte sous X, noyée au plus triste de la plage de Berck, par mes soins noyée dans la mer la plus grise, dans les jours les plus courts, dit la mère précise de l'enfant sans nom.

lundi 9 décembre 2013

D'une évidence

C'est avec angoisse que je vois le monde se plier à mon vocabulaire -my vocabulary did that to me dit Spicer qui en meurt- comme si simplifiée par la catastrophe, je tenais la terre entière dans la main caleuse de ma pauvre grammaire. En sommes-nous là? Pas de quoi se fier à, pas de quoi être fier. Seul et chauve à l'échelle du monde qui se meurt, ce n'est pas l'harmonie dont j'avais rêvé non, mais celle qui s'impose en toute finitude. Cette prose, elle me déplait. Je me serais voulu fauve dévorant le foie des dieux, mais carnassier fatigué, c'est las que je remâche la charogne.
C'est avec angoisse que malgré moi s'opère l'anatomie du monde -te voilà disloqué jusqu'à l'incohérence, busy old fool! C'est avec angoisse, c'est sans jouissance que le chant du monde s'accorde à la fin des sirènes qui maintes à l'envers se noient dans ce toast porté de la main gauche.

dimanche 8 décembre 2013

Au gui l'an neuf

Et c'est décembre en somme, j'entends là des nuits froides et des jours de voeux pieux. Fêter me fatigue dans ce pays fatigué où nous gavons les enfants et dressons les coqs dont nous aiguisons les ergots en attendant que la marée monte.
Nous nous survivons entre boule de gui et griffures de houx, nous nous embrassons sous ces bouquets toxiques, dans la promesse verte et rouge d'une éternité végétale.
Nous avons gavé des oies dont nous gavons des enfants, tandis que nous mâchons les jupes grises d'huitres plus vivantes que nous, nous buvons sans ivresse, nous baisons sans plaisir et nous marchons fardés dans la ruine de la beauté amère et nos joues sont poudrées de nos propres cendres.
Enfants, enterrez-nous avant la première danse du dernier bal: nous sommes morts et ne le savons pas. Nous voulons tuer la vie qui nous échappe. Enfants sauvez-vous.

dimanche 1 décembre 2013

La guerre approche

Nous préparons nos enfants obèses, nos fils aux pouces hypertrophiés à porter des treillis qui les boudinent un peu. Ils piloteront sur des écrans plus plats qu'eux des drones, et c'est avec une cruauté d'enfant -cet âge est sans pitié- qu'ils décimeront à distance les loqueteux qui, pour un bol de soupe, traversent les déserts, meurent congelés dans les soutes, forment des grappes de misère sur des barques que leur nombre manque de faire couler. Ils veulent, avant la fin de la grande fête, leur part du balthazar, à défaut ils se contenteraient des reliefs du banquet.
Il n'y aura pas de corps à corps, il n'y a plus de corps du tout: les corps de nos enfants sont noyés dans la graisse et leurs rêves contenus dans les consoles de jeu. Les corps qui affamés voudraient tendre vers nous, ces corps-là qui se cambrent pour sauter les barrages, ces corps qui s'évanouissent pour éviter les coups, ces corps se noient en mer et nous les regardons sombrer, ces corps-là se dissolvent et nous faisons tout pour qu'ils disparaissent, les corps noirs et creux de la faim. La guerre approche, d'ombres et d'os, où nos enfants gras finiront par fondre.