Tal Coat, Ponctué,1972

Tal Coat, Ponctué,1972
Tal Coat, Ponctué, 1972

mardi 1 mars 2011

99 ans

Si vous en avez fini, aïeule osseuse à l’œil turquoise et sang, je n’en ai pas fini d’avec vous, aïeule mortifère votre main sur la gorge et jamais sur le cœur aux battements comptés mêmement que vos pas, et le compte se clôt ce jour : voyez comme vous évoquant les mots me viennent et c’est tant pis pour vous.
Votre broche entre les deux seins fermant la déjà fermée robe grise, la main plate posée de votre bonne foi, le sourire avare que vos enfants frustrés, vos tristes enfants roux, pantelants d’amour pour vous qui en étiez si chiche, interprétaient, pesaient comme monnaie d’une tendresse absente –demi-sourire, quart-de-sourire, pauvres sous mendiés par ces miséreux de l’affect ; votre impeccable chignon blanc, Marie sans assomption autre que capillaire, d’autant plus haut que vos seins tombaient bas, mère dont je ne doute pas de l’aigreur du lait, cette coiffe chenue, cheveux mieux tenus que dentelle, d’un élan pétrifié prolonge cette nuque inflexible que vous vouliez rectitude et dont je sais qu’elle fut raideur ; enfin cadavre, aïeule aride, mais pas encore tout à fait, puisqu’ils ne sont pas morts, pas encore tous, pas encore tout à fait, vos monstres d’enfants pâles dans la lumière de l’ouest, certains ont résisté à vos sucs, certains ne sont pas ravalés. Vous vous y étiez employée, araignée nucléaire, vous fabriquiez comme pour l’éternité cette illusion d’ombilic, mesmérisant vos enfants excentrés vers le trou noir de leur rien, pour qu’ils reviennent à vous dont l’utérus cobalt les dévorait d’un feu butane qui réchauffait à peine l’agate opaque de votre œil cataracte.
Aïeule minérale, tombeau de tes enfants –filles détruites, fils criminels- aïeule d’avant Copernic, quand bien même te voici sourde, quand bien même te voici morte, assiste au grand fracas de branches –car est rompu le chêne dont le cœur est noirci. Ressens la gifle du vent sans autre raison que la rage, la mer sur la tourbe de ton sexe, mâche le sable et l’algue dans ta bouche –nouvelle soif, ta langue tannée, brûle de la pluie de feu pour tes dernières mèches, brûle enfin, femme sans chaleur, que ne reste de toi que le corset d’acier qui tient lieu de morale à tes enfants invertébrés.

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