Tal Coat, Ponctué,1972

Tal Coat, Ponctué,1972
Tal Coat, Ponctué, 1972

jeudi 24 février 2011

Promenade en terrasse

Ces soirs-là, le soleil n'arrêtait pas de se coucher, la poussière de voler dans nos pas, nos tennis étaient toujours grises, la lumière nous frappait, parallèle au sol, entre deux rampes d'ombre, sur la terrasse où nous faisions semblant de rêver d'Italie. Penchés sur le balustre, nous regardions le fleuve qui décourageait nos métaphores, la pierre jaune de la gare d'en face. Il fallait être indifférents, nous l'étions, qui pouvait deviner, dans le tissage des nos allées et venues, la moindre trace d'émotion, le trouble le plus ténu ? Quand nous parlions ensemble des livres ouverts que nous faisions semblant de lire, c'était pure affectation. Des joggers passaient que nous trouvions mélancoliques, alors que, sans doute, ils ne pensaient à rien.
Des heures passées pour crocher un regard, des heures à passer sur la pierre la lame du désir, des heures à peser l'autre en d'improbables rendez-vous, l'autre toujours impondérable qui disparaissait dans la poussière soulevée par le vent du fleuve, l'autre qui éteint la lumière : nous étions devenus ombres à nous-mêmes, devenus nous-mêmes dans le théâtre de nos mensonges.

mercredi 23 février 2011

Neuilly

Un papier peint toile de Jouy, c’était propre, Mme Merlant demandait un prix raisonnable. Au 6ème étage, sous le toit de zinc, c’était propre sauf les toilettes, communes. Le concierge incriminait les locataires sénégalais. Ma blancheur me valait des « monsieur ». La voisine au nom polonais passait en boucle "Je suis une femme amoureuse". Je l’imaginais pleurer seule, elle n’avait jamais de visites. Il fit cette année là et très chaud et très froid, à faire fondre le beurre, briser les canettes de bière. Le soir, un crépuscule indirect flambait sur les miroirs de la Défense. Le soir de la chandeleur, Mme Merlant me fit monter des crêpes à la confiture. Moins propre, j'ai taché maladroit les Pensées de Pascal. Jamais pur, décidément.

Pas encore prostatique

Si plus rien pour troubler mon sommeil mais ma vessie gonflée, même ce visage de jeune homme souriant vers mon sexe, disparu de mes rêves, jusqu’à tes gestes indifférent, sourd à tes plaisanteries, si ma vie parcourue comme un tour de jardin l’hiver, si ma vie gagnée sur la vie des pauvres, des jeunes, rappelle moi ce que j’écris ici, délivre moi du mépris, de la haine des vieillards, prends ma parole et retourne la moi, que je m’y abîme, en toute justice.

mardi 22 février 2011

Vanité balnéaire

A notre tour on la verra envahie d’herbes folles, les volets écaillés et la rouille pissant depuis les gonds sur le granit. En juin, on passait au minium les deux rampes de l’escalier qui montait à la terrasse, une semaine de rampes orange puis une couche de vert bronze lui rendait son aspect convenable. Il ne fallait pas attirer l’attention, il fallait rester discret, simple.
La tempête aura arraché le cupresus doré dont la première branche latérale, de longtemps, menaçait le garage.
Quand on l’a connue, elle était ainsi, il y avait des vitres brisées, il manquait des ardoises, la moitié du portail était arrachée. A l’intérieur, des graffitis sur le plâtre nu (les tapisseries avaient été arrachées), des dessins obscènes. Les Allemands avaient brûlé les boiseries, transformé la villa en lupanar. A l’abandon, elle avait servi de refuge aux vagabonds. On l’a connue ainsi, crasseuse, avec des matelas pourris à même le sol, des odeurs de pisse dans les coins, les murs rongés par le salpêtre, la cave bavant l’algue verte mêlée à la poussière de charbon. On l’a achetée en l’état, pas cher, pour la vue. On l’abandonnera, quand notre tour de catastrophe sera venu, il n’y aura plus que le vent pour tailler les fusains dans le prolongement du mur, et plus personne pour préserver les soupiraux de l’invasion de la glycine. On s’y entraîne tous les ans, septembre voit la maison désertée, et la dernière semaine vouée aux rangements, aux préparatifs d’hivernage.

lundi 21 février 2011

Chronique 4

Ce fut soir d'orage et nuit détruite:
un monde en guerre dans ma dent creuse
et de la lumière brutalement dans la chambre
ton sommeil rompu mais ta voix sans reproche
s'inquiète.

J'assomme la douleur à coups de comprimés
tandis que grêle sur la chambre ces galets blancs
qui leur sont si semblables, que verse un torrent par la rue
demain cailloux, bois, boue- que ton bras s'ouvre
pour que je me love dans cet angle tendre que tu sais inventer pour
mon repos. Notre sommeil.

Ainsi nous sommes.

mardi 15 février 2011

Blond comme Esaü

Tu parles à la façon du Nord, le moins possible. Tu voudrais qu’on te comprenne au moindre signe, un hum-hum, un sourire, une moue, et l’on te comprend, hélas. Petit garçon dans un grand corps, habillé en petit garçon, tu as des colères d’enfant, de maître du monde, que tu réfrènes cependant : tu es fier de montrer que tu es bien élevé. Peut-être as-tu, aussi, secrètement, dans ce corps de petit garçon qui pense convenablement et vote conservateur, la peur d’être privé de dessert. Blond comme Esaü, aucun chagrin –que tu as gros- ne résiste au repas.
Tu aimes une mère sèche comme une algue sur la plage. Elle a compris qu'à ne jamais te regarder elle te maintiendrait en enfance. Elle t'y maintient en effet, toi qui guette les signes d'un amour dont tu manques, qu'elle deale et que tu payes, heureux de l'ombre d'un sourire, quand elle ne sourit qu'à elle-même, dans l'ombre de son propre souffle.

dimanche 13 février 2011

T'attendre ce n'est
même pas long
c'est tendre au même temps que toi
et rompre à deux doigts de tes doigts

samedi 12 février 2011

Loin

La mer ment de tous ses prestiges, les côtes plus encore, que seul semble éloigner le regard myope qui sait le prix de son désir. On étouffe à Tanger, la ville est morte à elle-même, et pour un souffle, des enfants s'exercent à l'acrobatie : on ne peut respirer que démantibulé. La brume s'abat sur le port, et reste dans la médina l'écume noire de la misère : souvenirs d'Afrique, une casserole abandonnée sur un réchaud. Chercher l'ombre hachée des eucalyptus.
Vous partirez sur la mer menteuse, convoyés par les négriers éternels qui vous foutront à l'eau, loin de Gibraltar (c'est le nom que vous donnez au désir), pas si loin de Tanger que vous n'y retourniez vous brûler les yeux dos à la ville, face à la mer. Vous repartirez. La Guardia Civil ne compte plus vos cadavres. Vous repartirez. Saïd le myope, lui ne se verra pas mourir, Saïd, au moins, il aura respiré avant.

lundi 7 février 2011

Villennes

La maison il n’en voulait pas, c’était quitter l’enfance, le chemin de la Comtesse, l’odeur javel de la piscine municipale. Une maison de cadre, un terrain sur la colline. Du velux on pouvait voir la Seine, l’hiver. On avait gardé deux pruniers de l’ancien verger. La mère ferait des confitures de quetsches… Il y aurait une chambre au rez-de-chaussée pour les grands-parents qui ne réveilleraient plus personne pour aller pisser la nuit… Ce serait du béton vibré, la dernière technologie, la meilleure isolation. Dans le garage de quoi garer facilement deux voitures, installer un grand congélateur. Le garage sera inondé à chaque pluie d’orage.
On lui donne la chambre la plus petite, puisqu’il ne vivra pas ici. Il trouve cela normal, la juste proportion. N’importe, puisqu’il ne vivra pas ici, qu’il aura sa chambre en ville, la paix, les verrières orange de la Défense le soir. Il prendra plaisir à la cheminée les week-ends, mais sans s’intéresser au récupérateur de chaleur. La moquette des chambres est de laine bouclée. Le papier peint de sa chambre imite le liège. Il faut acheter des fixations spéciales pour afficher le moindre poster. Upper middle class, mettons. Dans la salle de séjour trône l’armoire de marqueterie, le lustre de bronze qui se décrochant, manquera d’assommer la grand’mère. Le père attend sa mort pour quitter la femme et la maison de béton vibré, bander pour d’autres fillettes, sous d’autres complaisances.