Tal Coat, Ponctué,1972

Tal Coat, Ponctué,1972
Tal Coat, Ponctué, 1972

jeudi 15 septembre 2011

L'oeil crevé d'un peintre

Tu peux dire ce qui te chante, c’est sur moi qu’il pleut. Quand le vin se décante, c’est sûr qu’on y voit mieux. Mais mieux y voir c’est sans l’ivresse. Le monde désenchanté, le corps d’un danseur estropié, l’œil crevé d’un peintre. Nous courons dans la pente, l’affolant courant de la perte nous emporte, enfants rageurs, vieillards plissés d’amertume, cohorte se hâtant d’épouser la tempête, de jouir dans l’ouragan pour mourir vite ou vivre sans.

vendredi 8 juillet 2011

Casablanquer 1

C'est ici, c'est le chaos, les tôles encastrées des bagnoles qui bombent, c'est le chaos, c'est ici que carambolent les taxis rouges qui sourient de leur plaie de rouille. Je crie ma peur sur la chaussée : il y naît un œuf d'ombre (nombre neuf) et la colombe noire troue d'un bec acéré le calcaire du capot d'où rien ne sort qu'un manque. Je casablanque, je casacrève, père, veuf et quasi orphelin, solitaire de mon enfant mort, je regarde la ville ricaner ses mendiants, couronner de princes en haillons le tas de mes ordures. Je sais que sa mère a vendu ses yeux, je sais que sa mère lui a crevé les tympans. Je casablanque, je casacours entre les lacis d'une médina qui s'effrite et l'orgueil enfumé d'immeubles dont les formes rêvent à Caracas, entre les serpentages des tuyaux bricolés et le regret quadrillé des colonies rationalistes –le nom du vieux Lyautey inscrit partout comme un tatouage– entre la cathédrale de béton blanc et la grande Mosquée dont le marbre bientôt flottera sur la mer, entre les arbres arrachés pour tracer de nouveaux encombres et les belles allées courbes qui s'ornent de villas, ma bouche cafardeuse croque l'insecte qui luit de ses élytres, humide des nuages que charrie l'Atlantique : je veux vivre la tension des choses, je veux dire la contradiction, la douceur des zelliges et des ailes de corbeaux. Mais si je souris aux gueux, ils laissent tomber leurs dents pour ne pas regretter ce qu'ils ne peuvent acheter. Entre la main de l'amputé, le sourire d'or de Fatimah, l'adolescente brune dont l'œil biche ainsi qu'une cuisse de pute enduite de blanc d'œuf et la corniche rouge qui prostitue des enfants maigres (comme mon genoux osseux dont la peau s'orne de paysages) façonnés par les coups, dont les lèvres sont cicatrices, je me couche épuisé. Je casablanque quand d'autres caracolent et je regarde ma gueule empirer chaque jour, toujours méconnaissable et blême, mauvaise glaise pétrie par les nuits casablancaises.

dimanche 8 mai 2011

L'armée des ombres

Bien après la guerre, quand bien même on disait qu'il s'était remis, je sais pour l'avoir vu qu'il écoutait Londres, en catimini, que sa dent creuse résonnait d'Anglais : il restait des heures la bouche ouverte, dans l'espoir du D. Day.
Il lisait tous les livres, et rogues ses lettres protestaient d'une vérité vaine, tançant les auteurs, ces faiseurs de contes : "Vous n'avez pu, Colonel R. , vous trouver en janvier parachuté dans le Beaujolais ; jamais il n'y eut de peupliers pour border la Nationale que vous prétendez avoir traversée…"
Je l'aime bien, mais il se tait depuis qu'un jour d'élections il a voulu prévenir les gendarmes que les assassins de Jean Moulin, les traîtres de la France Libre avaient repris les armes, qu'un général (à la retraite) allait assassiner celui qui n'était pas encore Président de la République. On ne l'a pas cru, cela ne s'est pas fait, il passé quelques semaines en clinique.
Il a compris de quel complot il était victime. Impuissant quant à ce qui se trame, il me prévient dès que sa femme quitte la pièce : attention, ils sont là, partout, ils nous guettent. Ils ont gagné dans l'ombre. Il faut faire semblant, comme si de rien n'était. Je sais qu'il a raison, et je lui reverse un whisky.

mercredi 20 avril 2011

Casablanquer 8

Dans Casa son appartement, dans le salon le coin qui lui sert d'accroupissoir les soirs où Casa l'insupporte, lorsque la nuit s'égoutte et qu'il guette ses larmes pour s'autoriser, morne, le calmant qu'il désire : Casa l'a cassé. S'abrutir. La paix. Il rêve de l'aile imbécile, du bonheur des pierres.

dimanche 17 avril 2011

Feue la mitoyenne

Madame M, ma mitoyenne, m’avait accroché dans la rue, des confidences, elle s’était approchée pour me dire de sa voix de Mistinguett, vous savez pas, z-avez pas vu, la vieille en face, la vieille voisine, elle a tué son chien ! – Non ? –Si ! Quand il faisait si froid, elle l’a laissé dehors, trois jours à moins dix, il en a crevé, faut être marteau, faut être pas bien, la vieille en face elle est pas finie, hein ? Mais j’ai porté plainte, ça se passera pas comme ça, j’ai téléphoné à la SPA, il y a eu une enquête, c’est sa fille qui l’a enterré, c’est dégueulasse, on traite pas les chiens comme ça. Mais je lui dirai, à la vieille d’en face, faut pas rester ici, j’vais y faire peur, lui dire, parce que c’est vrai, votre maison, elle est maudite, cinq fois vendue en moins de six ans, le cancer de l’ancienne voisine elle qui n’avait pas quarante ans, votre maison faut la quitter, et le chien mort… je serais vous je déménagerais, ça je vais lui dire !
Elle m’avait mis deux coups de coude, comme à un vieux pote, elle rigolait de sa niche, l’idée de harceler plus vieille qu’elle la réjouissait, harceler de plein droit, pensez ! c’est pas souvent. Et bien-sûr elle ne l'a pas fait.
C'était avant, quand elle trottait, ses cheveux rouges de fille au vent, avant la fracture du col les béquilles, la rééducation. Après ce ne fut plus qu'un trottinement, elle derrière plus que devant. La R 12 sortait moins souvent. Puis ce fut la seconde fracture (elle prenait des bains,forcément! ricana la boulangère).
C'était février, j'étais en vacances. Quand je suis revenu, j'ai su. Le fusil de chasse du compagnon, la décharge de chevrotine (Elle n'aurait plus marché, de toute façon, dixit la boulangère).
Au cimetière, sa tombe, laïque, présente son suicide avec respect: on y lit, touché, l'effort des enfants pour comprendre ma courageuse mitoyenne.

vendredi 8 avril 2011

Chronique 5

Juin ce sera pour plus tard j'entends là
promesse de lin plus bleu que ciel d'estuaire
sables renouvelés que la marée révèle.

J'attends - patience seule leçon qui vaille-
pour bientôt ces soirs sans mesure où l'on verra le rayon vert
- et les yeux de Marie Rivière !-

Pour l'heure, elle est chaude notre heure de mai
heureuse de notre regard
elle nous promet claire comme carafe d'eau
goût de fraise et blancheur au matin quand ta main prend la mienne
et que dort le désir jusqu'au feu de Saint Jean.

Pour l'heure j'ouvre la chambre au vent
j'échange nos odeurs contre l'odeur de l'herbe et de la terre humide
et l'on accepte cet échange et la poussière de mon plancher
théorie d'étoiles domestiques s'envole le matin
étincelle sous le soleil - bientôt juin dit-elle bientôt juin!-

Patience!
Présence.

Et les poussières au vent d'incendier le matin où nous sommes.
Notre regard invente un paysage où n'étant pas,
nous pourrons aller.

dimanche 3 avril 2011

La vue sur les arbres

C’est bien ici, avec la vue sur les arbres. Tu manges à la cuillère ? Ils interdisent les couteaux ? On espère que les arbres, tu les regarderas ployer sous le vent, que tu pourras sortir dans le parc, que tu pourras parler aux gens. On veut que tu mènes une vie normale, une vie presque comme avant. Des mots moins balbutiés, on sait ce que c'est, prends tes médicaments. Un regard avec quelque chose dedans. Un regard qui regarde les arbres, et pas en dedans.

jeudi 24 mars 2011

Chronique 3

Dans la journée grise d'entrées maritimes fleurs
de pommiers qui pleuvent sur la route et du colza trop jaune émane
cette odeur sucrée qui écœure.

Cette haleine-là du champ comme sa signature de mauvais pollen,
de fausse nature il faut la passer vite, n'être plus que hâte jusqu'au prochain paysage
qui permettra de contempler sans allergie ce que nous fîmes de la terre
du ciel et de l'eau.

Nous avons su, peut-être savons nous encore - il reste des jardins
secrets il reste des cueilleurs de simples- faire vivant et beau.
Nous connaissons encore le goût de quelques fruits que des vieillards
aux mains tordues terreuses vendent le dimanche au marché nous achetons
de la crème jaune à l'odeur de fromage à la grosse dame aux joues rouges, aux cheveux violets
samedi du gruyère de Carrouges et lundi des barbues de l'estuaire.
Jumièges vergers de nos cerises nous attendons la pulpe noire
au bord des pierres tombées des méandres serrés où peinent les bateaux.

samedi 19 mars 2011

Lendemains qui chantent

Dansent les ombres et nos amours sur des écrans de jade, de plasma. J’ai pris ton sein dans ma main, homme de plénitude, pendant qu’il pleuvait sur l’image la nuit même du sens.
Le feu du ciel serait tombé, & l’on aurait forcé les portes des arrogances, & l’on aurait arraché les langues des bourreaux borgnes que je n’eusse pas laissé ma place, homme de plénitude.
Nous y serions allé ensemble, nous aurions giflé en riant de vieilles éminences tremblotant sur leurs talons rouges, nous aurions ouvert les coffres au Sud & décidé d’un grand Carnaval, & nous aurions –par quel miracle ?- compris de vieilles chansons anatoliennes, & nous aurions plié nos corps aux joies des pas tressés et des mains tendues.
Tard dans la nuit, les guérilleros seraient rentrés chargés d’honneurs & par la ville nous leur aurions fait fête ; ils auraient brandi avec des joies d’enfant les têtes hideuses des salauds –peut-être, au milieu d’elles, la face exsangue de mon père. Tu m’aurais embrassé à ce moment-là, je n’aurais pas bien vu. Plus tard encore, le sommeil la main sur ton ventre, et ta peau douce comme la vérité. Homme de plénitude, comme il est juste de t’aimer, lorsque le monde n’est pas juste.

vendredi 18 mars 2011

Vieille nation

Des sentinelles nous préviennent, aguerries par les ans, qui scrutent l’air impur de nos marches, des frontières : l’ennemi menace, son parfum rôde, on a trouvé des traces ; chevaux ferrés à leur façon.
Part l’émissaire dans l’ombre de l’aube, qui sort de la garnison sans les sonneries d’usage. L’ État-Major doit savoir : il est des feux certaines nuits sur le flanc des Monts, des fumées de campement.
- Campement ?
- Campagne ?
A la ville, on rit : rien sur les images-satellite, et ces montures d’un autre âge, berlue de vigie épuisée. Un stratège railleur évoque les faisceaux, craint les fourches caudines.
Quant à nous, résignés, c’est du fortin que nous attendons les Barbares. Et sachant lire les signes, nous savons que nous serons vaincus.

samedi 12 mars 2011

La bête en nous

Nul ne sait ce qui mugit passés les arbres révélés dans le pinceau des phares, et l’odeur qui par nappes s’épand comme un brouillard en mai, moi non plus ne l’assigne à nulle glande bien que par rumeurs, par remugles, le mot fauve vienne se rabattre, tel un ressac que repoussent les gens sérieux, ces rocs.
N’importe ! il existe un bruit, une puanteur, et qui les perçoit, pour peu que les ombres griffues des arbres se prêtent au théâtre de sa peur, il ne saurait les résoudre ainsi.
“ Sommeil je veux, sommeil serein ! ” implore-t-il noué dans les draps d’où surgit, sitôt passé le seuil, la manière de hurlement qui le hante dès que la lampe n’éclaire plus par-delà la croisée l’orme mort à l’automne ; la pestilence les imprègne, tannerie, sperme, urine tout ensemble.

jeudi 10 mars 2011

Charlotte philosophe

Au bout d’une heure, Charlotte en est à sa troisième boîte de smarties. Les pilules bigarrées parsèment son sujet de philo : la raison a-t-elle des limites ? Avec les smarties, elle trace sur la feuille des figures géométriques. Un grand souci de symétrie : les couleurs se font face. Charlotte redouble sa Terminale, Charlotte, dit-on, vit avec un gendarme et s’ennuie à Quillebeuf. Elle ne sait pas très bien ce qu’elle fait là, ça non elle ne sait pas très bien. Elle détruit les figures en mangeant les smarties. Elle a dit, voici une heure, découvrant le sujet : « Encore la raison ? » Elle éprouve les limites de la boîte de smarties, dévore les constellations, les épuise d’un bâillement. Reste le paquet de Galettes Saint-Michel, déjà bien entamé. Tiendra-t-elle les quatre heures ? Sera-t-elle écœurée ? Charlotte regarde par la fenêtre, du côté d’Intermarché. Charlotte n’a pas la nausée. Peut-être elle rêve au rayon confiserie, peut-être elle pense. Les idées viendront comme la pluie tombe. Peut-être, dans la tête de Charlotte, une pluie de smarties.

dimanche 6 mars 2011

Chronique 2

J'aimerais ambition de vieillard que reste
en dessous du poème le linge blanc que ma voisine
étend patiente en son étroit jardin.
Je saurai rester sans trembler si ce matin perçant
brume et bruine la lumière vient frapper ses draps
pour mieux me revenir par la fenêtre ouverte.

Scintille pour l'heure à ma lampe halogène
la fente du carreau.
Patience derrière le voilage - dentelle industrielle- adviendra
ce qui peut l'être dans le temps décidé oui j'attends
patient le bruit de l'air dans le radiateur je me tiens là
derrière les murs de terre tous les retours
possibles je me prépare à la soif de l'été
je préviens le goût de l'orage.

vendredi 4 mars 2011

Assassin sur la berge

Lui l’assassin qui longe le fleuve – et tout fleuve est amour qui penche vers la mer – perce le ventre des femmes d’une lame triangulaire tandis qu’il les tient à la gorge. On retrouve sur les cadavres la trace glaireuse de son sperme, un mégot écrasé sur les lèvres de la victime, un verset de la Bible – il est question de Babylone – le dessin de ses semelles – du quarante quatre et des fers aux talons.
Mais il a disparu dans les buissons près de la berge, à peine un lacet de fumée dans l’air du soir un souffle un peu court en contrebas, évanoui ce songe sanglant que des policiers en sueur recherchent. L’Ange du Mal prend mille visages et c’est en vain que les hommes le chassent : il reviendra charmer les lavandières de sa voix suave, ensanglanter leur linge éclatant du bleu de Marseille, essuyer son poinçon à leurs jupes troussées, sous l’œil effaré d’enfants très purs à qui il sourira.

mardi 1 mars 2011

99 ans

Si vous en avez fini, aïeule osseuse à l’œil turquoise et sang, je n’en ai pas fini d’avec vous, aïeule mortifère votre main sur la gorge et jamais sur le cœur aux battements comptés mêmement que vos pas, et le compte se clôt ce jour : voyez comme vous évoquant les mots me viennent et c’est tant pis pour vous.
Votre broche entre les deux seins fermant la déjà fermée robe grise, la main plate posée de votre bonne foi, le sourire avare que vos enfants frustrés, vos tristes enfants roux, pantelants d’amour pour vous qui en étiez si chiche, interprétaient, pesaient comme monnaie d’une tendresse absente –demi-sourire, quart-de-sourire, pauvres sous mendiés par ces miséreux de l’affect ; votre impeccable chignon blanc, Marie sans assomption autre que capillaire, d’autant plus haut que vos seins tombaient bas, mère dont je ne doute pas de l’aigreur du lait, cette coiffe chenue, cheveux mieux tenus que dentelle, d’un élan pétrifié prolonge cette nuque inflexible que vous vouliez rectitude et dont je sais qu’elle fut raideur ; enfin cadavre, aïeule aride, mais pas encore tout à fait, puisqu’ils ne sont pas morts, pas encore tous, pas encore tout à fait, vos monstres d’enfants pâles dans la lumière de l’ouest, certains ont résisté à vos sucs, certains ne sont pas ravalés. Vous vous y étiez employée, araignée nucléaire, vous fabriquiez comme pour l’éternité cette illusion d’ombilic, mesmérisant vos enfants excentrés vers le trou noir de leur rien, pour qu’ils reviennent à vous dont l’utérus cobalt les dévorait d’un feu butane qui réchauffait à peine l’agate opaque de votre œil cataracte.
Aïeule minérale, tombeau de tes enfants –filles détruites, fils criminels- aïeule d’avant Copernic, quand bien même te voici sourde, quand bien même te voici morte, assiste au grand fracas de branches –car est rompu le chêne dont le cœur est noirci. Ressens la gifle du vent sans autre raison que la rage, la mer sur la tourbe de ton sexe, mâche le sable et l’algue dans ta bouche –nouvelle soif, ta langue tannée, brûle de la pluie de feu pour tes dernières mèches, brûle enfin, femme sans chaleur, que ne reste de toi que le corset d’acier qui tient lieu de morale à tes enfants invertébrés.

jeudi 24 février 2011

Promenade en terrasse

Ces soirs-là, le soleil n'arrêtait pas de se coucher, la poussière de voler dans nos pas, nos tennis étaient toujours grises, la lumière nous frappait, parallèle au sol, entre deux rampes d'ombre, sur la terrasse où nous faisions semblant de rêver d'Italie. Penchés sur le balustre, nous regardions le fleuve qui décourageait nos métaphores, la pierre jaune de la gare d'en face. Il fallait être indifférents, nous l'étions, qui pouvait deviner, dans le tissage des nos allées et venues, la moindre trace d'émotion, le trouble le plus ténu ? Quand nous parlions ensemble des livres ouverts que nous faisions semblant de lire, c'était pure affectation. Des joggers passaient que nous trouvions mélancoliques, alors que, sans doute, ils ne pensaient à rien.
Des heures passées pour crocher un regard, des heures à passer sur la pierre la lame du désir, des heures à peser l'autre en d'improbables rendez-vous, l'autre toujours impondérable qui disparaissait dans la poussière soulevée par le vent du fleuve, l'autre qui éteint la lumière : nous étions devenus ombres à nous-mêmes, devenus nous-mêmes dans le théâtre de nos mensonges.

mercredi 23 février 2011

Neuilly

Un papier peint toile de Jouy, c’était propre, Mme Merlant demandait un prix raisonnable. Au 6ème étage, sous le toit de zinc, c’était propre sauf les toilettes, communes. Le concierge incriminait les locataires sénégalais. Ma blancheur me valait des « monsieur ». La voisine au nom polonais passait en boucle "Je suis une femme amoureuse". Je l’imaginais pleurer seule, elle n’avait jamais de visites. Il fit cette année là et très chaud et très froid, à faire fondre le beurre, briser les canettes de bière. Le soir, un crépuscule indirect flambait sur les miroirs de la Défense. Le soir de la chandeleur, Mme Merlant me fit monter des crêpes à la confiture. Moins propre, j'ai taché maladroit les Pensées de Pascal. Jamais pur, décidément.

Pas encore prostatique

Si plus rien pour troubler mon sommeil mais ma vessie gonflée, même ce visage de jeune homme souriant vers mon sexe, disparu de mes rêves, jusqu’à tes gestes indifférent, sourd à tes plaisanteries, si ma vie parcourue comme un tour de jardin l’hiver, si ma vie gagnée sur la vie des pauvres, des jeunes, rappelle moi ce que j’écris ici, délivre moi du mépris, de la haine des vieillards, prends ma parole et retourne la moi, que je m’y abîme, en toute justice.

mardi 22 février 2011

Vanité balnéaire

A notre tour on la verra envahie d’herbes folles, les volets écaillés et la rouille pissant depuis les gonds sur le granit. En juin, on passait au minium les deux rampes de l’escalier qui montait à la terrasse, une semaine de rampes orange puis une couche de vert bronze lui rendait son aspect convenable. Il ne fallait pas attirer l’attention, il fallait rester discret, simple.
La tempête aura arraché le cupresus doré dont la première branche latérale, de longtemps, menaçait le garage.
Quand on l’a connue, elle était ainsi, il y avait des vitres brisées, il manquait des ardoises, la moitié du portail était arrachée. A l’intérieur, des graffitis sur le plâtre nu (les tapisseries avaient été arrachées), des dessins obscènes. Les Allemands avaient brûlé les boiseries, transformé la villa en lupanar. A l’abandon, elle avait servi de refuge aux vagabonds. On l’a connue ainsi, crasseuse, avec des matelas pourris à même le sol, des odeurs de pisse dans les coins, les murs rongés par le salpêtre, la cave bavant l’algue verte mêlée à la poussière de charbon. On l’a achetée en l’état, pas cher, pour la vue. On l’abandonnera, quand notre tour de catastrophe sera venu, il n’y aura plus que le vent pour tailler les fusains dans le prolongement du mur, et plus personne pour préserver les soupiraux de l’invasion de la glycine. On s’y entraîne tous les ans, septembre voit la maison désertée, et la dernière semaine vouée aux rangements, aux préparatifs d’hivernage.

lundi 21 février 2011

Chronique 4

Ce fut soir d'orage et nuit détruite:
un monde en guerre dans ma dent creuse
et de la lumière brutalement dans la chambre
ton sommeil rompu mais ta voix sans reproche
s'inquiète.

J'assomme la douleur à coups de comprimés
tandis que grêle sur la chambre ces galets blancs
qui leur sont si semblables, que verse un torrent par la rue
demain cailloux, bois, boue- que ton bras s'ouvre
pour que je me love dans cet angle tendre que tu sais inventer pour
mon repos. Notre sommeil.

Ainsi nous sommes.

mardi 15 février 2011

Blond comme Esaü

Tu parles à la façon du Nord, le moins possible. Tu voudrais qu’on te comprenne au moindre signe, un hum-hum, un sourire, une moue, et l’on te comprend, hélas. Petit garçon dans un grand corps, habillé en petit garçon, tu as des colères d’enfant, de maître du monde, que tu réfrènes cependant : tu es fier de montrer que tu es bien élevé. Peut-être as-tu, aussi, secrètement, dans ce corps de petit garçon qui pense convenablement et vote conservateur, la peur d’être privé de dessert. Blond comme Esaü, aucun chagrin –que tu as gros- ne résiste au repas.
Tu aimes une mère sèche comme une algue sur la plage. Elle a compris qu'à ne jamais te regarder elle te maintiendrait en enfance. Elle t'y maintient en effet, toi qui guette les signes d'un amour dont tu manques, qu'elle deale et que tu payes, heureux de l'ombre d'un sourire, quand elle ne sourit qu'à elle-même, dans l'ombre de son propre souffle.

dimanche 13 février 2011

T'attendre ce n'est
même pas long
c'est tendre au même temps que toi
et rompre à deux doigts de tes doigts

samedi 12 février 2011

Loin

La mer ment de tous ses prestiges, les côtes plus encore, que seul semble éloigner le regard myope qui sait le prix de son désir. On étouffe à Tanger, la ville est morte à elle-même, et pour un souffle, des enfants s'exercent à l'acrobatie : on ne peut respirer que démantibulé. La brume s'abat sur le port, et reste dans la médina l'écume noire de la misère : souvenirs d'Afrique, une casserole abandonnée sur un réchaud. Chercher l'ombre hachée des eucalyptus.
Vous partirez sur la mer menteuse, convoyés par les négriers éternels qui vous foutront à l'eau, loin de Gibraltar (c'est le nom que vous donnez au désir), pas si loin de Tanger que vous n'y retourniez vous brûler les yeux dos à la ville, face à la mer. Vous repartirez. La Guardia Civil ne compte plus vos cadavres. Vous repartirez. Saïd le myope, lui ne se verra pas mourir, Saïd, au moins, il aura respiré avant.

lundi 7 février 2011

Villennes

La maison il n’en voulait pas, c’était quitter l’enfance, le chemin de la Comtesse, l’odeur javel de la piscine municipale. Une maison de cadre, un terrain sur la colline. Du velux on pouvait voir la Seine, l’hiver. On avait gardé deux pruniers de l’ancien verger. La mère ferait des confitures de quetsches… Il y aurait une chambre au rez-de-chaussée pour les grands-parents qui ne réveilleraient plus personne pour aller pisser la nuit… Ce serait du béton vibré, la dernière technologie, la meilleure isolation. Dans le garage de quoi garer facilement deux voitures, installer un grand congélateur. Le garage sera inondé à chaque pluie d’orage.
On lui donne la chambre la plus petite, puisqu’il ne vivra pas ici. Il trouve cela normal, la juste proportion. N’importe, puisqu’il ne vivra pas ici, qu’il aura sa chambre en ville, la paix, les verrières orange de la Défense le soir. Il prendra plaisir à la cheminée les week-ends, mais sans s’intéresser au récupérateur de chaleur. La moquette des chambres est de laine bouclée. Le papier peint de sa chambre imite le liège. Il faut acheter des fixations spéciales pour afficher le moindre poster. Upper middle class, mettons. Dans la salle de séjour trône l’armoire de marqueterie, le lustre de bronze qui se décrochant, manquera d’assommer la grand’mère. Le père attend sa mort pour quitter la femme et la maison de béton vibré, bander pour d’autres fillettes, sous d’autres complaisances.

lundi 31 janvier 2011

La bella noeva

Revient
Avec toi
L’an nouveau
L’envie d’aimer
La vie qui saigne sur la neige.

Tes pas bleus dans le blanc
Le cri des arbres entrouverts
Qui goutte au soleil de midi
Dis-moi qu’ils signent ton retour
Dis-moi que rien ne figera
Ton élan d’aller vers
Ton haleine laineuse
La barbe de ta voix
Que la nuit de quatre heures
Ne sait rien de nos danses
Ne peut rien sur tes pas
Ne peut pas, dis, dis, dis
Moi que rien rien ne peut
Ombre de mon amour
T’empêcher
Vecteur d’hiver
D’aller vers
La cotonneuse ivresse
Où pleure tendre le givre
Et mon cœur fondu qui t’écoute
Et goutte
Oie blanche dont le sang me signe.

dimanche 23 janvier 2011

Villepreux

Deux jardins que sépare la maison mitoyenne. Une chambre à soi, ce serait un privilège, n’était l’exil à l’opposé du pallier. Le chauffage à air pulsé qui jaunit les plafonds. Un cauchemar pavillonnaire, à l’anglaise, on pourrait dire ça, on ne le dira pas. Du bonheur petit-bourgeois, une intimité de haies de troènes, des enfants plein d’enfants dans la banlieue blanche qui regarde avec méfiance les quatre familles portugaises à la messe. Le grand-père dit quand il vient que l’église est immonde et s’offusque du pull-over rouge du prêtre.

Rue du ruisseau Saint Prix, au 8, sur la placette aux acacias dont les gravillons rouges couronnent les genoux des enfants, ils ont fait du vélo, ils ont joué à la marelle, à la balle au chasseur. Rue du ruisseau Saint Prix, au 8, dans le jardin-de-derrière, ils ont fait grincer les chaînes de la balançoire achetée le jour de la mort du chat. La mère avait mal au ventre tous les après-midi, une hernie disait-on. Le soir elle regardait la télé jusqu’à piège d’heure, ils l’enviaient pour ce privilège. Le père se couchait tôt, lisait pour apprendre l’anglais un roman dérivé d’un film de Walt Disney, The Gnomobile, ça s’appelait. Il traduisait chaque soir quelques pages aux enfants, puis le fils était congédié, et l’inceste se consommait. Aussi c’était fête les soirs où par exception, ils pouvaient regarder avec la mère la piste aux étoiles, la vie des animaux.

mercredi 19 janvier 2011

L'inconnaissable

Quand tu dors, des chevaux courent vers la rivière du lit. Ce qu’ils y boivent, les fièvres qu’ils y calment, les frissons qui les parcourent alors, voici bien le monde qui m’est refusé par tes yeux fermés. Ta peau c’est douceur d’enfance, goût de crème à la noisette, ta peau c’est la frontière dont il faut me satisfaire. Illusion de tes muqueuses, c’est encore ta peau, plus douce encore, plus humide, mais ta peau, ta peau de l’intérieur, qui protège ton royaume dont je ne sais rien. Peut-être, derrière tes paupières, un archer qui sent l’humus, un chien à l’œil rouge, un jeune homme un peu trop blond, ta mère assise sur un canapé de cuir, des tableaux sur Excel, je n’en sais rien. Peut-être suis-je dans le jardin dont tu rêves, roses trémières, delphiniums… Je cueille un bouquet, qui sait ? Je veux un cerisier où les merles picorent. Y est-il derrière ta peau ? S’il y est, qu’il neige de fleurs, que ton mystère me soit beauté.

lundi 17 janvier 2011

Début de la fin (fin)

Alors, au retour tu t’es mis sur le lit de repos, tu t’es lové, et quand je suis redescendu, tu pleurais, je t’ai pris dans mes bras, j’ai absorbé tes sanglots je me suis inventé calme et douceur, je t’ai parlé comme à mon neveu quand il a du chagrin, je savais ce que tu allais me dire, je t’ai calmé pour que tu puisses le dire, tu as balbutié « je crois que c’est fini » et c’était fini en effet.

dimanche 9 janvier 2011

Provins

Voués au rez-de-chaussée, ils voient près de l’escalier, une longue coulure verte d’algues. Les lieux ont un nom. C’est aux Sablons que mène la pente qu’ils dévalent les jeudis de vélo, d’écorchure, de goûters dans les douves. Des fenêtres de l’appartement la mère surveille la cabane, tente de manches à balais, de tabourets et de couvertures grises. Y sont invitées deux petites filles dont la mère parle avec l’accent pied-noir. Quand ils vont chez elles, ils regardent fascinés la jambe artificielle dans le porte-parapluie. Le père, un ancien légionnaire, a sauté sur une mine. On dit que lors des bals il danse et que son moignon saigne.

jeudi 6 janvier 2011

début de la fin (suite)

Ils s’appellent au téléphone avec des précautions de grands brûlés qui savent que toucher fait mal, que la nouvelle peau, vive sous le baume, n’est pas prête à la caresse. De ce qu’il reste, de la mue, ils voudraient en vivre encore, lézards régressifs. Ils savent que c’est vain, que les mots n’y changent rien, que les efforts aggravent les déchirures et ils se parlent à jamais sans raccommodage.

mardi 4 janvier 2011

Casablanquer 3

Je lance, osselets de hasard, mes mains. Qu'agripperont-elles, dans le soir de Casa ? —Le cri d'une femme égorgée, si bref, avec sa mort inscrite dans notre silence. Nous étions trois amis pétrifiés par le cri, plus court, ça ne pouvait pas exister. Plus fort, on n'imaginait pas. On avait trop bu (Arnaud et moi, en tous les cas), on n'a plus ri du tout. Sa mort sur nos trois dos, Zakaria, Hervé, Arnaud, son corps là quelque part, et plus un mot. Trois grands hâbleurs muets d'un seul coup, dessaoulés d'un seul cri. Je reprends mes phalanges dans la nuit de Casa. Je voudrais dormir. Je vis dans un quartier paisible. Mais ce cri ? —Rien. Du quotidien. La mort à Casa.

samedi 1 janvier 2011

Mulhouse

L’immeuble leur ressemble, blanc, neuf ; l’immeuble est peuplé d’autres eux-mêmes, qu’ils visitent assidûment. Les enfants jouent entre eux, on leur a sorti la luge. Manque la pente. Les mères prennent le thé, font des courses à Inno, entassent leurs enfants dans une dauphine bleue. Les pères, militaires, tombent l’uniforme en rentrant, mais en polo on sent bien qu’ils sont déguisés. Ils fument en attendant que le dîner soit prêt, ils préparent le dimanche, on se promènera près de l’aérodrome, on cueillera des champignons dans les forêts des Vosges. La sœur ne dit rien, mais désigne le frigidaire. Elle aime entre tout le gruyère.