Tal Coat, Ponctué,1972

Tal Coat, Ponctué,1972
Tal Coat, Ponctué, 1972

mardi 30 novembre 2010

Tropisme

Ils voudraient se dire qu’ils n’ont pas changé, mais ce serait mentir, les rides elles sont là, et le ventre aussi, jusqu’aux yeux qui sont usés. Ils ne se retrouvent pas, on ne se retrouve jamais, il a oublié jusqu’au nom des enfants, jusqu’à leur nombre, il demande des nouvelles de cette femme qu’il a toujours trouvé stupide, et voilà tout va bien, pas de nouvelles. Des dents, des cheveux en moins. Trois garçons ? – Putain ! Pas d’enfants pour lui. Toujours seul ? Non pas seul. Mais pas d’enfants alors pas de questions possibles. Changé de voiture ? Deux fois déjà depuis quatre ans. Quatre ans déjà ? Qui le croirait ? Tu ne vieillis pas. Il vieillit. La voiture, cossue, en témoigne. Ca m’a fait plaisir, il faudra venir, viens dîner un soir, on est très pris mais viens dîner, elle a fait des progrès c’est devenu très bon, tu m’appelles, hein, on t’attend, hein, t’oublies pas, ça m’a fait plaisir, tu n’as pas changé.

samedi 27 novembre 2010

Confident des escales

On rêvait de Dantzig, de neige sur la Baltique, on n’allait même pas jusqu’à Brest, on trouvait ça laid, la reconstruction, on râlait contre le crachin. On osait à peine Lorient, les marins avaient des noms ordinaires, du genre Gérard Le Gall, mais je les trouvais beaux même quand ils chantaient faux, même quand ils s’étalaient à la dix-neuvième bière (c’était un seuil psychologique), je croyais respirer l’aventure et c’était le plus souvent seulement du vomi…
Il a fallu vérifier la rouille des cargos, boire des cafés au local de la CGT, porter de quoi manger à des marins ukrainiens oubliés par leur armateur. « Toutes les putains, je les aime, toutes les putains tu m’entends, elles ont tôt le matin, et je paye cher pour le matin, ça gagne plus, faire marin, toutes les putains elles ont le sourire de ma mère ». Des nuits aux Sea Men’s Clubs qui sont toujours les mêmes, les nuits comme les clubs, et vos histoires aussi, et vos mains tachées, et vos jeans de contrefaçon, et j’ai vieilli à vous écouter, et toutes les mauvaises bières ont la même fadeur, et à vous écouter, marins usés, épaves de vous-mêmes, j’ai sous mon tee-shirt le même ventre que vous, dans mes yeux la même fatigue, moi qui pourtant n’ai jamais quitté le quai.

vendredi 26 novembre 2010

Trêve

Il reste encore à injurier le monde, et le poing qu’on serre il pourrait servir à cela même qui nous répugne, et la violence n’être plus seulement signe, et les saignements qui nous atterrent attester tout au moins que ce qui fut donné le fut vraiment, sans triche, comme dans ces cours d’école où l’on se battait pour de vrai lorsqu’on avait trop mal, pour de faux quand on voulait jouir de l’odeur des autres et rire avec eux du petit théâtre des peaux frottées.
On pourrait faire mal à son tour, on pourrait cogner dur, on aurait des chances de gagner, puisqu’à force et sans joie, dans la patience des plaies, on sait attendre, on sait rendre.
Or certains soirs, c’est la fatigue qui l’emporte, et les sourires duplices on décide d’en être dupe, que les cons demeurent ce qu’ils sont… Surtout qu’au moment précis où l’on allait partir en guerre, le bras de l’aimé nous retient, d’une douceur toujours miraculeuse, et voilà le combat différé, et voilà que l’amour des hommes s’éloigne de Lacédémone, et voilà que je t’aime, et j’aime mieux ça.

mercredi 24 novembre 2010

Catabase

Les morts nous habitent, leurs mots nous possèdent et nous n'y pouvons rien. Place alors, aux âmes, aux mânes, aux ombres que notre bouche abrite, ayons le cœur gros de leurs vies effacées, et leurs paroles trahies, leurs serments dépassés, faisons-les nôtres, car leurs passions valent celles qui nous animent : cela nous pouvons l'entendre, quand bien même nous ne reconnaissons plus le goût de leurs pensées-poussières.
Je n'ai pas le choix. Je parle la langue des morts, je traverse pieds nus les braises du désir. Aïeux, je vous tiens dans mon ventre, mon plexus est grave de toutes les crampes de l'histoire. Aïeux, je vous parle, vous êtes langue à mon discours, j'attends de vous pour cet effort un nom d'avant le nom du père, un nom comme un berceau où couler mon amour. Je vous bois, aïeux, vous m'êtes vin nécessaire, les soirs amers dont je suis la Pythie fourbue.

mardi 23 novembre 2010

Ut pictura poesis

Rien n’est dis-tu jaune comme la chaise de Van Gogh —et sans doute, tu as raison.
Mais tout jusqu’au coquelicot (qui cousine avec le pavot) peut prétendre au liseron jaune de Valente —c’est indiscutable.

lundi 22 novembre 2010

Le sens du retour

Il faudrait que ce soit lui qui te revienne : on les connaît les histoires, on les a chantées, les rengaines, paraboles et Sylvestrik ; sur la grève de Saint-Michel, il pleurerait, le vieux bonhomme, et je ne veux rien savoir des filles qui chanteraient la chanson de son fils. Tu aimerais sans doute qu'on se fonde dans les légendes, tu aimerais, c'est sûr, fondre en larmes en public, mais il te prévient, il a les yeux secs. Les larmes il se les garde qui lui permettent de voir clair.
Je te propose une autre issue : il revient en effet. Il a vaincu le monstre au fond du labyrinthe. Aucune fille ne chante son nom, mais Ariane abandonnée se lamente et l'agonit d'injures. Le vieux qui n'en peut plus d'attendre n'arpentera pas la grève, mais grimpe au promontoire, pour scruter les lointains, crier sa joie, hurler son deuil, selon la couleur de la voile. Or on l'a laissée noire. Le père se précipite, que le fils, de ses yeux couleur d'huître, regarde tomber droit comme pierre dans la mer où se noie son nom.

dimanche 21 novembre 2010

Odile

On avait discuté, la veille, savoir si on paierait le taxi à Odile, on lui payait déjà le train, la gare ce n'était pas si loin, le chemin joli, le joli chemin, l'air de la mer, ça lui ferait plaisir de marcher, ça lui ferait du bien l'air marin. Comme bagage, elle ne prend quasi rien, pas besoin de grand chose Odile, contente de peu, heureuse d'un rien, son sac il ne pèserait pas lourd, marcher ça ne la fatiguerait pas, tu vois, le mieux c'est l'ennemi du bien, on la gênerait en payant ça. De la gare à la villa, elle regardera les jardins, elle aime ces jardins-là qui n'ont l'air de rien, allées de sable, vilains nains, elle avait un chat de faïence, Odile, sur le toit de sa maison. Chalons, ça fait loin… C'était la vie d'avant, Odile dans son jardin, et Jean-Paul encore souriant. Maintenant qu'elle n'a plus rien, ni Jean-Paul, ni maison, ni chat, qu'elle n'est plus alourdie par rien, c'est sûr qu'elle marchera, Odile, de la gare jusqu'à la villa.

samedi 20 novembre 2010

Le matin vient trop tôt

Les amants reposés balbutient leurs noms dans les nuits de juin, leurs vêtements oubliés disent le chemin dans la maison, désir et déraison, leurs vêtements froissés comme coquelicots donnent sens au désordre et le goût de leurs peaux le voilà gravé pour toujours - un parfum mieux qu'un tatouage, des saveurs qui valent une enfance. Dans leur bouche le goût des jardins, sur leurs cuisses les griffures des ronces. Endormis les amants se posent, leurs mains s'apaisent il faut les laisser respirer. Les draps racontent leur histoire, elle est facile à deviner. Leurs souffles s'inventent un langage où parlent tour à tour le besoin de dormir, le désir de recommencer. Dans les nuits de juin, souvent, c'est au désir de décider. Le matin vient trop tôt. Leurs peaux déshabillées inventent des figures pour tromper le jour, éloigner les bruits de la ville de leur sommeil électrisé.

vendredi 19 novembre 2010

En forêt

Il en connaît toutes les allées, toutes les futaies, les parkings à putes, les coins à champignons. Les rythmes des arbres et ceux de la semaine : les ronciers où nichent les grives, les mares gelées de février où sont fichées les branches noires, la lisière à coulemelles, il sait où aller, où être. Il observe les filles qui tapinent dans les camionnettes, les pédés dans l'allée d'Achères, ou derrière la piscine.
Le week-end, c'est promenade en famille, dans les mêmes lieux. C'est cueillette en famille, leçon de choses, le père et ses enfants, c'est tableau de Greuze. Des coureurs traversent les sentiers. Il y a des odeurs de pique nique. Les breaks chargés de vélos se garent aux places où les putes attendaient. Il sort le panier, il sait où sont les cèpes, il évite aux enfants la vue les capotes. La famille ne rentre jamais bredouille.
Un jour de janvier, un samedi gris, c'est promenade en famille, digestion du père, course des enfants. Ils courent, puisque tous les enfants courent, ils courent le frère et la sœur, et s'arrêtent pile devant un vagabond qui dort. Le père qui connaissait tous les secrets de la forêt, le père qui ne se perdait jamais, le voilà qui nous entraîne loin du dormeur –un dormeur gris est un dormeur mort– nous ramène à la voiture, nous y laisse et repart, reconnaître le secret, connaître ce qu'il ignorait, pendant que nos cœurs paniquent. Ce fut notre premier cadavre.

jeudi 18 novembre 2010

La gloire de mon père, 2

Je suis le fils d'un menteur kaki, d'un bûcheron sanglant, puisqu'il y eut corvées de bois, d'un assassin convaincu qui tua jusque pendant les trêves. Vous trouverez son nom sanglant dans bien des archives, et j'imagine des bouches meurtries qui ne sauraient le prononcer sans horreur. Ce sous-lieutenant maigre à la brosse blond roux, c'est lui qui parle arabe et qui hait les arabes, c'est lui qui fusille les bergers qu'il habille en fellouzes, c'est lui qui parle doucement aux petites filles dont peut-être il a tué les pères, il leur promet des écoles, il leur dit qu'elles sont jolies, qu'il y aura des poupées, qu'il leur apprendra la vie, à écrire en français. Peut-être il caresse leurs cheveux, peut-être il hume l'odeur du henné.
Il a gardé, longtemps, les preuves : j'ai vu les photos, il les a montrées, un dimanche, au pousse-café. Je me souviens des yeux ouverts des fusillés (dans le dos), je peux dire que je me souviens, moi qui n'étais pas né, je peux dire que ces officiers qui s'échinent à oublier, ce sont des salauds. Je revois ces corps abattus dans les brèches de la frontière électrique. J'entends mon père aviné dire qu'il a gagné la guerre, qu'on a perdu la paix, je l'entends débiter toutes les conneries du monde, et je me vois mourir de honte, mais ce n'est pas grave, on ne meurt pas de honte, du moins pas de cette mort-là qui tordit la bouche des cadavres sur les photos qu'un dimanche, en famille, mon père a ressorties.

mercredi 17 novembre 2010

Fonte des glaces

L’hiver ne vint jamais, cette année là, pas d’au-delà pour le rideau des pluies, pas de flocon de neige pour le poing des enfants. Des bourrasques tièdes, des miasmes persistants, nous avions donc basculé. Pas un jour de gel, les vieux étaient contents qui mouraient au chaud. Inquiets cependant, d'une peur égoïste, d'une peur de vieux, ils priaient dans les églises humides pour que l'eau des glaciers ne monte pas trop vite, pas jusqu'à leur maison, ils priaient pour que l'eau ne monte qu'à la prochaine génération.

mardi 16 novembre 2010

Crever

De ce qui dure, rien sans altération. La peau distendue tombe, les mains s’écaillent, les doigts tordus ont oublié jusqu’à leur place sur le clavier. Double vue n’est pas bien voir, mais confronter des perspectives incompatibles. Ni le chaud ni le froid qui soient fiables. Au plexus, le nœud d’angoisse d’une bête sous le couteau. Ne pas reconnaître sa voix dans le cri que profère quelque chose en soi qui souffre, qu’on ne peut pas nommer tant on sait qu’en nommant le monstre, il se libérera, et dévastera ce qui pour l’heure subsiste de ce qu’on fut. Tomber chez soi dès que de retour au premier recoin qu’on trouve, cette impression qu’on crève, mais on ne crève pas, on voudrait crever comme un nuage pour espérer l’odeur des champs après la pluie, pour respirer mais on ahane dans la petite catastrophe individuelle, l’ordinaire douleur de vivre mal.
On craint tout désormais. Il faut un effort sans mesure pour maîtriser son timbre et répondre poliment à quiconque vient vous rappeler des routines. Il faut veiller aux gestes, les ralentir pour ne pas briser les choses, préparer son sommeil avec soin, puisqu’il ne nous est plus donné de dormir. On connaît par cœur toutes les heures qu’affichent les chiffres rouges du réveil, on hésite à se lever, on se lève on ne sait pourquoi, mais couché le cœur bat trop fort, et l’on divague, et l’on bat une campagne grise écrasée sous un orage qui n’éclate pas.

lundi 15 novembre 2010

Ce que dit l'horizon

Nous voyons monter les fumées, nous n’ignorons rien de la nature des cendres. Le grand forestier menace la plaine, gagne les prés, quand nous regardons vers la mer verte. Peut-être nous laissera-t-il appareiller, occupé à brûler les femmes dans les églises après avoir mitraillé les hommes et pendu les otages aux poteaux électriques? Peu probable. On dit que ses prisonniers sont violés par principe, que les étrangers sont noyés dans du sang de porc. On dit qu’il crucifie les juifs, qu’il rit d’ainsi les christianiser. Quand sera mort tout ce qui n’est pas lui, il inventera ses ennemis, fusillera ses compagnons, connaîtra la misère de l’ennui.

dimanche 14 novembre 2010

La Gloire de mon père

Dans l’armoire de mon enfance – marqueterie rustique- un fusil mitrailleur dont je trouvais les balles en volant des bonbons ; c’était le temps de mes dents saines et de mon père aux cheveux roux.
Il aimait parler en arabe aux colporteurs de ces pays ; que disait-il ? – Les mots que je sais aujourd’hui, qui enchantaient les exilés. Ils repartaient pauvres, ravis, mais moi j’avais tremblé pour eux qu’il ne ressorte son fusil, pas les mots d’adieux ni d’usage, le fusil. Les balles ailées; les balles.
Les photos je les avais vues. Cadavres de bergers exécutés ; mon père assassin qui se targuait de preuves. Avant après, vivants puis morts, abattus là les mains liées dans la montagne qui était leur. Et je trouvais des balles en cherchant des bonbons. Et j’avais peur pour les vendeurs berbères, tant ils ressemblaient aux cadavres, aux trophées de mon père.

samedi 13 novembre 2010

Loin du Caucase

Ils envoient des cartes postales affolantes d'azur depuis des chambres et des dortoirs où le jour n'entre jamais, ils promettent des cadeaux pour tous, le jour de leur retour, tour à tour différé - de fait, ils ne rentrent jamais. Ils cousent des chemises, le torse dénudé. Le soir ils jouent aux cartes à des jeux inconnus, ils rient dans cette langue que nul ne parle ici, le soir ils dansent entre hommes reliés par un mouchoir, ils chantent des chansons où le pays fait mal, puis, pour s'endormir, se racontent sans fin ce qu'ils achèteront lorsqu'ils seront devenus riches.
D'où venez-vous, buveurs de thé qui réchauffez vos mains autour du verre, avant de lancer les dés ? D'où tenez vous votre courage, beaux visages fatigués ? Ces femmes qui vous attendent, ces enfants qui ne savent rien de votre parole, quand les reverrez-vous ? Quel terme pour la patience ? Votre village a-t-il un nom que je saurais prononcer ? Ce nom, c'est le mot qui manque, celui que je voudrais dire, celui que je crois lire dans vos yeux épuisés.

vendredi 12 novembre 2010

A. de K.

Depuis le grenier de la maison, en soulevant le volet, c'étaient, à perte de vue, des nuages et des sables gris qui déroulaient leurs nuances vers l'eau verte. Et l'enfant y perdait la vue à scruter parmi les mares métalliques et les fumées des raffineries, guetter le V des oies migrantes. Il viendrait coupant dans la nue, et l'enfant l'appellerait comme le jars mélancolique pour quitter la contrée médiocre et la pluie, les herbes rouillées du marais, et la vieille en pointe, l'enfant la nommerait immédiatement, sachant par cœur les formules que la mère, le soir, lisait à tous, faute de lettres du père, au loin, au front.

Petit fantôme

Il reste de ce temps, des mèches.
Un tout petit fantôme nous avait rassurés, puis avait disparu, car c'est le propre des fantômes que de disparaître. Pour les gens, on ne savait pas encore, je jure qu'on ne pouvait pas savoir.

jeudi 11 novembre 2010

Bonbons des Vosges

Je suis assis dans l’odeur de craie
Je n’entends pas ce qu’on me dit
Mon voisin sent la sueur du sport
Le temps ne passe pas.

Dehors le sang sur la chaussée
Les sirènes des voitures bleues
La boulangère dit le monde est fou
Qui rend la monnaie de ma pièce.

Je me tiens debout contre l’arrêt de bus
J’ai dans ma poche des bonbons des Vosges
J’en ai trop mangé
Une ombre de nausée me rend la bouche amère.

Sur le marbre de la devanture
Des impacts des balles d’hier
Des corps dessinés à la craie par terre
Qu’on laisse à la pluie, évitant d’empiéter.

J’ai ma carte orange
Je tiens mon sac ouvert qu’un vigile inspecte
La boite de bonbons sonne
Je souris pas lui.

Dans la classe ce matin
Il a fallu se lever rester debout
A côté de sa table
Le prof a dit des noms que je ne connaissais pas.

J’ai entendu de grands mots
Il a dit le monde est fou
A parlé de camarades
Des valeurs de l’humanisme.

Mon voisin suce un bonbon des Vosges
D’un air concerné
Alain renifle deux rangs devant
A côté d’une place vide.

J’ai regardé l’arbre inchangé de la cour
Et le mur de pierres meulières
Qui nous garantissait du monde
Mais que traversaient les sirènes.

En sortant on a découvert
Les chicanes de béton les barrières galvanisées
Et le pion a dit de se disperser
Nous n’avions pas l’habitude.

J’ai pensé qu’à un quart d’heure près
J’aurais fait partie des morts
Un prof aurait dit mon nom
Dans d’autres classes qui ne me connaissaient pas.

On ira demain à la chapelle ardente
Les cercueils y sont tous pareils
Un prêtre dira que le monde est fou
Que les morts n’auraient pas dû mourir

J’aurai la tête ailleurs
La tête dans le quart d’heure
Où j’ai acheté des bonbons des Vosges
Lucides comme les vitraux le sont.

mercredi 10 novembre 2010

Take care

Quand il dispersera les cendres dans la Seine, criera-t-il ce qu'il souffre de cette voix-là qui fut celle de l'amour ? Se taira-t-il, la bouche désertée, ou sentira-t-il l'écume du blasphème gercer ses lèvres ? L'aimé mort, qui mourait de longue date, comment lui survivra-t-il ? "Je ne prends pas soin de moi", m'écrit-il. Je le sais.
Je pense à cette amie dont le deuil fit pleuvoir des roses sur l'urne de l'amant qu'elle serrait sur son ventre, qui ne disait rien, dont le visage était une écale d'amande, un masque mycénien, puisque morte à l'amant elle ne sentait plus rien du monde des vivants. Elle aurait marché sur des braises elle n'aurait rien senti, leur fils était comme un galet, cette densité, lisse comme un galet, il n'avait pas dix ans mais déjà savait comment faire pour laisser sans prise les grimaces du monde, lisse comme un galet qui coule dans sa propre solitude. Prends-tu soin de toi, Thomas, aujourd'hui ? Ta mère, elle a repris le chemin du jardin. Elle prend soin d'elle, elle est jolie ; cette source en elle, cette force en elle.
Prenez soin de vous. Ne vous penchez pas trop au puits de vos vertiges. Nous attendons votre retour. Vous serez plus graves, nous le savons. Revenez-nous et parlez-nous des morts s'il le faut. Nous écouterons.

En guise de cantate

Quand nous aurons chassé les ombres qui hantaient chancelantes les flammes jaunes des chandelles, que nous aurons récité l’alphabet des prières en les soufflant une à une, gémissant des jérémiades, et que des chanteuses d’opéra, très élégantes sous leur voiles noirs, auront exhorté Jérusalem à se convertir sans comprendre un traître mot à ce qu’elles chantent, nous retournerons purifiés à la joie du gibier, et mordrons la viande tendre des agneaux en regardant les pommiers des vergers éclater de fleurs blanches, nous aurons tué avec l’hiver la mélancolie des spectres qui nous visitaient ces soirs de février que percent les hurlements des loups.
Vierges d’une nouvelle âme, juin déjà nous appelle de toutes les concupiscences, et déjà nous savons qu’il sera doux d’y céder. La pénitence de mars nous donne du crédit sur Dieu. Qu’il ferme les yeux depuis les ténèbres où nous lui avons complu. Sous le voile noir des chanteuses palpitaient des gorges qui nous hantent, blancheur de fleur de pommiers, et nous culbuterons leurs brocarts quand elles se livreront par les soirs de juin et nous céderont en silence.

mardi 9 novembre 2010

Passage des hôtes

Alors fragiles comme au réveil le sont ceux qui rêvent trop fort, il faut vous soutenir, vous aider au passage, ne pas vous faire honte du drap mordu de l'idéal, être doux comme la laine, comme la peau des mères aux lèvres des enfants. Vos visages sont frappés d'absence, c'est tout un voyage pour que reviennent sur vos traits les plis qui nous sont chers. Prenez votre temps : dans la maison l'odeur du linge chaud, sur la table des fleurs en vrac. D'où vous venez je ne sais pas, ces terres inconnues je n'en ai pas idée, je suis celui qui reste, qui attend, qui accueille. Soyez sans crainte. Nul ne nommera le monde dont vous êtes, nul ne vous demandera de parler si vous souhaitez vous taire ou boire le thé qui fume en bas. Je vous promets, nul ne lira sur vos visages la carte de votre histoire. Peut-être, un jour, vous voudrez la raconter. Nous serons heureux de l'entendre, lorsque le temps sera venu.

lundi 8 novembre 2010

Vecteur

Tu lanceras des pierres dans la mer de pierre verte, des éclats de rire dans l'écume brassée qui mousse de galets, tu crieras le nom des falaises, un nom de sel et de craie. Des enfants s'envoleront sous des cerfs-volants rouges, à grands fracas de mouettes et de rouleaux virides. Ton cheval cabré luira d'embruns, et l'écume au mors sera plus claire que celle des vagues. Les mégères diront leurs calomnies, mais ton passage, vacarme d'honneur, les stupéfiera. Elles seront pierres à leur tour, silex de méchanceté, chues là que la valleuse a dévalés. S'effondreront, pourries de ravinements, par pans énormes, les parois de craie que ne retiennent plus prés ni arbres. Rien ne pourra t'atteindre. Ton élan sera tel qu'aucun désastre vertical ne t'empêchera d'aller vers.

dimanche 7 novembre 2010

Géométrie d'amour

Nous prendrons notre tour, ce sera notre temps, ce seront des jonquilles dans l'anse des fossés. Nous danserons ensemble, paix du corps, joie des peaux, nous prendrons notre tour aux angles des tréteaux. Ta larme perlera pour l'amant de Saint Jean ; je l'essuierai de mon mouchoir blanc. Dans ce carré très pur, liseré bleu de lin, broder le trait qui nous dessine, enlacés, nous jouant des lignes.
S'il s'agit de durer, perdurons, j'ai confiance… Ce tour que nous prenons, cet anneau dans nos vies, ces ronds dans l'eau des mares et nos visages reformés, voici le cercle du parcours, l'orbe où nous sommes les yeux fermés, aire que nous connaissons par cœur, sans que nos cœurs en soient lassés : c'est notre temps, c'est notre tour, c'est le cercle dans le carré.

samedi 6 novembre 2010

Ce qui a disparu

Tout avait changé dans la ville, et jusqu'au nom des rues, aux raisons des bâtiments qu'elle ne reconnaissait pas : avais-je vu, enfant, le Bassin du Commerce en eaux ? Et la gare de jadis, l'avais-je connue avant qu'on ne ferme la ligne ?
La maison de famille, vendue voici onze ans, s'ouvre de volets bleus qui la font souffrir. Je me souviens avec elle du gris perle d'avant, plus discret nous en convenons. Et le portail, blanc désormais, pourquoi ? Automatique, soit, mais blanc, mais pourquoi blanc ? Elle n'entrera pas.
Chaque demeure reconnue livre le nom de propriétaires - morts, dit-elle, et parfois elle se souvient des circonstances d'une fête. On dansait le dimanche à la ferme de la Grande Cour. D'autres noms au hasard des rues, méconnaissables de propreté. D'autres noms disparus.
Le clocher sonne de l'église où elle s'est mariée. Le cimetière où ses parents sont enterrés sous une dalle de marbre noir, elle y a sa place, elle me la rappelle, cette place qui reste dessous la lame c'est pour elle, à la sortie de cette ville où elle ne connaît que des morts.

vendredi 5 novembre 2010

Spartakiste

Je reprendrai ma colère avec mon souffle. Vous le savez, j'attends pour bientôt le retour des démons, mais maintenant, c'est de repos dont j'ai besoin. C'est le repos qu'ils nous refusent, ils veulent encore ces instants-là, ils ne seront contents qu'ils n'aient tout, eux qui possèdent déjà tant voudraient poser patente sur les portes du sommeil des pauvres, sur les paupières des vieux, tant qu'il leur reste encore un peu de lumière dans l'œil.
La colère me reprend mais le souffle me manque. Quant au repos, je n'échangerai pas ma fatigue contre le sommeil qu'ils proposent et qui n'est pas le mien, je ne veux pas de ce poids-là sur mon front, ni de leurs gouttes sous ma langue. Plutôt ne pas dormir, mais regarder le sac de nos vies, regarder pour comprendre que la guerre n'a jamais cessé, que nous mourons de croire à l'armistice. La paix, c'est le luxe des maîtres, l'ambroisie des vainqueurs. Il faut porter le feu jusque dans leurs piscines, que leurs écrans reflètent les creux de nos visages épuisés, nos dents noires, notre crasse incrustée. Qu'ils nous craignent. Que nous possédions leur peur, que nous la leur fassions payer. Nous ne serons pas de bons pauvres : nous porterons la rage aux murs des hauts quartiers et nous ne dormirons que notre soif éteinte.

jeudi 4 novembre 2010

Envie de l'eau

Les femmes y sont anguilles, elles lancent, hardies, des harpons, des baleines les déshabillent. Il pleut du feu sur le Japon malade. L’expert en foie regarde enfin la pêcheuse trempée, Eve que peut-être la pluie noire ne gangrènera pas. Les femmes au geyser tiède volent du fromage pimenté dans les supermarchés, fabriquent des gâteaux pour les maisons de thé, attendent des années celui qui les a fait jaillir, ruissellent d’eau fécondes où les poissons s’abreuvent. Les hommes ne savent pas qui être, et regardent l’eau couler sous le pont rouge. Heureux celui qui le matin délaisse l’épervier, les dorades, les mulets d’eaux saumâtres, et court boire à la source, et donne l’huile pour remercier l’eau.

Quant au vieil âge de ma mère, I

On ne sait quoi dire. On se téléphone, la sœur et le frère, fiers de se comprendre, un peu pathétiques de lucidité. La maladie de la mère, nous l'avons retournée , nous en avons malaxé les signes dans l'espoir vain d'en tirer le suc qui les soirs d'orage, d'orphelinat humide en dépit de la douceur des couettes, semble contenir le vaccin de nos insomnies, l'élixir dont nous attendons tant pour elle.
Est-elle seulement malade ? Souvent nous décidons que non, en dépit de la cortisone et des antalgiques, nous optons sans vergogne : le psychosomatique; elle brode elle invente, elle s'empare des symptômes que nous lui refusons pour tresser ce mal inouï qui ne ressemble qu'à elle, dont elle jouit.
Elle se punit, bien sûr, et c'est justice. Aveugle, elle ne s'est pas crevé les yeux à la façon des mythes, elle s'est rongée comme les statues des cathédrales qu'érodent les vapeurs du siècle. C'est par morceaux qu'elle tombe, c'est par morceaux que nous la ramassons sachant que ce puzzle-là, nous n'en remembrerons rien. Sachant encore que nous ne voulions pas de cette souffrance-là, que c'est vivante qu'il nous la faut. Car c'est vivante qu'elle pourra nous dire ce que nous voulons savoir.
Nous regardons les doigts très blancs de sa main trembler pour déplacer le pion sur le plateau de Monopoly, nous observons ce sourire forcé qui leurre le petit fils qui joue, qui joue… Nous scrutons les filaments blancs de ses yeux sans larmes. Nous non plus, nous pleurons pas.

mercredi 3 novembre 2010

Arrière-saison

Il fait cru, tu dis, les fruits je les ai posés sur la corbeille, tu préfères le raisin italien. Passent les nuages dans des ciels très normands, Boudin Poussin, mêmes nuages au fond, ciels de Seine bouleversés. Septembre. C'est l'entre-temps, qui brouille dedans dehors, températures incertaines, le linge il ne sèche qu'à peine au fil de la voisine, ni le mien sur le palier. C'est trop tôt pour le chauffage, on ne veut pas tuer l'été, car c'est encore l'été, n'est-ce pas ? Les prunes, les fraises, ces goûts-là ne peuvent tromper. Pour plus tard les cèpes, les potimarrons, les vestes huilées sur nos chemises de flanelle.
Nous dormons l'un dans l'autre, nous dormons mieux, la fraîcheur du matin nous engourdit, c'est à qui n'ira pas chercher le pain (tu gagnes souvent, presque toujours à ce jeu-là). C'est la mucreur, on dit ici (nous avons des mots pour tous les états de l'eau).

mardi 2 novembre 2010

Flor do mar

Encore faut-il que la mer prenne la fleur qui lui fut jetée, qu’elle l’entraîne au cœur des marées, que le nœud des courants la tienne frêle sur la crête des vagues, et qu’elle infuse doucement, or du pollen, goût de safran tout le long des plages où l’on prie la déesse. C’est un pays de plages, on s’y tue en dansant.
Rouge l’hibiscus des menstruations vaines, blanche la tresse de jasmin : Il est une fleur pour chaque malheur, à la déesse on peut tout confier, le viol qui vous fit putain, la corde de guitare brisée, l’enfant qui n’est jamais venu, la déesse peut tout entendre, pourvu que la mer emporte la fleur loin de la grève. Elle peut tout comprendre, la déesse, intercéder, s’il le faut, auprès de la Vierge Marie, elle a très bien connu le Christ, à ce qu’on dit.
Verse un verre de rhum sur l’autel des Lares, lave d’eau de Lourdes la fleur que tu vas jeter. Pourvu que la mer la prenne, ta prière sera exaucée, la déesse peut tout entendre, la déesse peut tout apaiser, si elle accepte ton offrande, elle colligera sur le sable les restes de ta vie pour en faire un collier.

lundi 1 novembre 2010

Toussaint

Le vent sur le carreau qui tremble et mon oreille engourdie qui ne sait plus les bruits de la vieille maison, voici, de ce samedi, le poème inutile.
Je n'attends rien. Les choses adviennent. Nul ne sait plus ce qu'est le chaud, le froid, la passion ni l'envie dans ce cosmos gris qui pleure sur mon toit des foutaises d'harmonies.
Le vent passé devant ma porte a pris mon amant, mes amis, salaud de vent qui de la sorte m'oublie. Le seuil où l'on se tient seul ce n'est pas une vie, tu entres, tu sors, mais tu choisis.

Le vent sur le carreau fendu comme le cœur aux cartes siffle de compagnie. Les pauvres gens qui passent s'effacent sous la pluie.

Le seuil où je me tiens ni chaud ni froid ni rien.